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Olivier Da Lage: ''On devrait enregistrer un dégel certain dans la plupart des dossiers (de politique étrangère du Qatar)''

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Olivier Da Lage est rédacteur en chef à Radio France international. Il est co-auteur notamment de l’ouvrage: "Qatar, les nouveaux maîtres du jeu" (Demopolis, 2013). Pour décrypter les contours de la succession dynastique au Qatar et ses retombées sur sa politique étrangère, nous nous sommes entretenu avec ce spécialiste du Golfe Arabo-Persique. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca®.

Tolerance.ca: L’émir du Qatar, le Cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, vient de présider, de manière ordonnée, au transfert du pouvoir à son fils et prince héritier Tamim. Quelles sont, selon vous, les raisons qui l’ont poussé à le faire?

Olivier Da Lage: Il y a sans doute des questions de santé. Cheikh Hamad a subi voici quelques années aux Etats-Unis une transplantation rénale et souffre de diabète. Mais, ce n'est sans doute pas la raison première. En choisissant volontairement d'abdiquer en faveur de son fils, le prince héritier, il met fin à la malédiction des Al Thani, une dynastie connue pour ses coups d'État familiaux: depuis 1825, seuls deux émirs sont morts sur le trône, tous les autres ayant été renversés par un coup d'État familial ou conduits à une abdication forcée. Cheikh Hamad lui-même avait en 1995 renversé son père Khalifa qui avait lui-même détrôné un cousin. Mais, surtout, en quittant le pouvoir de cette façon, il consolide son œuvre. En effet, si la succession avait eu lieu à sa mort, il est probable que certains, au sein de la famille (on pense au premier ministre et cousin de l'émir sortant Hamad Ben Jassim) auraient pu défier l'autorité du nouvel émir, dont le poids politique est naturellement sans commune mesure avec celui de cheikh Hamad. Mais, en prenant l'initiative, en l'organisant de façon ordonnée et rationnelle depuis plusieurs mois, cheikh Hamad s'assure que Tamim recevra bien l'allégeance de tous ceux qui comptent à Qatar et sera accepté par les partenaires arabes ou occidentaux du Qatar. En guidant ses premiers pas, il assure la continuité de son action menée depuis 1995.

Tolerance.ca: Quel héritage laisse-t-il aux Qataris après dix-huit ans de règne?

Da Lage: Un pays plus riche et plus moderne que celui qu'il avait trouvé en arrivant au pouvoir, un pays également beaucoup plus influent politiquement, ce qui lui donne des marges de manœuvres vis-à-vis de ses voisins, à commencer par l'Arabie Saoudite. La raison principale qui avait motivé le coup d'État de 1995, outre l'ambition personnelle, était un désaccord profond avec son père sur ce qu'il convenait de faire des richesses gazières dormant dans le sous-sol qatari. Cheikh Khalifa ne voulait pas l'exploiter trop rapidement, craignant qu'un afflux soudain de richesse déstabilise la société, à l'instar de ce qui était arrivé à l'Iran du Shah. Cheikh Hamad, au contraire, voulait mettre en valeur les ressources gazières pour augmenter le confort de vie de ses compatriotes et surtout se donner les moyens financiers de soutenir une politique hardie visant à placer Doha sur la carte régionale, et, pourquoi pas, mondiale. C'est effectivement ce qui s'est passé et l'argent du gaz a permis des investissements à long terme au Qatar, en Europe et en Asie notamment, mais aussi de financer les médiations qui ont rendu l'émirat indispensable à la résolution de quelques conflits (au Liban, entre les Palestiniens, au Soudan, etc.).

Tolerance.ca: Pouvez-vous nous présenter le nouvel émir du Qatar? Pensez-vous que son accession au pouvoir présage un changement de génération au sommet de l’État?

Da Lage: Il est le deuxième fils de cheikha Moza, la deuxième épouse de l'émir sortant dont l'influence est considérable et qui apparaît fréquemment sur la scène publique. Il n'était pas le premier prince héritier. Son aîné Jassim, a été désigné prince héritier en 1996, mais ayant apparemment peu d'appétence pour le pouvoir, il a été remplacé à cette fonction en 2003 par Tamim. Il ne fait pas de doute que ses deux parents l'ont soigneusement préparé à ses fonctions de chef d'État et, depuis quelques années, l'émir Hamad lui confiait des missions de plus en plus importantes. Il a, comme son père, été formé à l'académie militaire de Sandhurst en Grande Bretagne et parle également couramment le français. On lui prête des opinions religieuses conservatrices, mais c'est le cas d'une très grande majorité de Qataris de toute façon.

Tolerance.ca: Avec le nouvel émir, assistera-t-on, selon vous, à un changement de politique domestique et d’alliances internationales? Ou à un simple changement de style?

Da Lage: Un changement de style, c'est très probable. Tamim est moins flamboyant, plus consensuel de nature que son père. Sur le plan politique, en revanche, il est difficile d'envisager une rupture avec la politique actuelle à laquelle il a été très étroitement associé. Sans doute moins de coups d'éclats, ce qui devrait améliorer les rapports avec l'Arabie Saoudite. Peut-être aussi un recentrage sur les questions intérieures de l'émirat, mais il s'agira sans doute davantage d'inflexions que de véritables changements.

Tolerance.ca: À quelle enseigne loge-t-il dans des dossiers comme le Printemps arabe, la crise syrienne, les islamistes nord-africains? L’Iran? Les relations avec des monarchies comme l'Arabie saoudite ou le Maroc?

Da Lage: Si l'on excepte l'Arabie Saoudite qui, n'ayant jamais véritablement normalisé ses relations avec Hamad, espère beaucoup de son successeur, il ne faut pas attendre de changements politiques significatifs non plus dans ses relations avec les autres pays arabes ou islamiques. On devrait enregistrer un dégel certain dans la plupart des dossiers, soit parce que toute succession, d'une certaine façon, remet les compteurs à zéro, soit pour des raisons externes (les élections iraniennes récentes, par exemple). Mais passé cet état de grâce, les problèmes demeurent et la Realpolitik reprend ses droits. Reste aussi à savoir jusqu'à quel point cheikh Hamad laissera véritablement les mains libres à son fils dans tous ces dossiers tant qu'il sera vivant.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca®.

25 juin 2013



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