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La question de l’euthanasie : doit-on légaliser la mort comme forme de traitement médical?

Dans le débat sur l’euthanasie qui bat son plein au Québec, on passe un peu à côté de la question primordiale, celle du sens même de la médecine, passablement occultée par les passions qui se déchaînent aux deux rives de l’argument.

La médecine s’est jusque-là proposé d’améliorer l’état et la condition de l’être, de faire de son mieux pour sauver des vies. Malgré des révolutions successives, elle n’a jamais dérogé de cet objectif. Curative dès ses débuts (en témoigne notamment le serment d’Hippocrate), elle deviendra préventive avec les découvertes de Pasteur au XIXe siècle. Aujourd’hui, d’aucuns estiment que les recherches en génétique ont ouvert la voie à la médecine prédictive, c’est-à-dire qui vise la correction anticipée de probables affections. Non seulement chacune de ces révolutions successives a été induite par la recherche et les découvertes scientifiques, mais en plus, elles n’ont jamais reposé sur d’autres prétentions que l’amélioration de l’état et la condition de l’être. Jamais la médecine ne s’est donné pour mission d’en finir avec la souffrance. Et les législations en ont généralement été conséquentes.

Au Québec par exemple, l’article 31 de la Loi médicale actuellement en vigueur stipule que «l'exercice de la médecine consiste à évaluer et à diagnostiquer toute déficience de la santé, à prévenir et à traiter les maladies dans le but de maintenir la santé ou de la rétablir chez l'être humain en interaction avec son environnement. » En France, avec notamment la loi Leonetti de 2005, on a trouvé une ruse permettant d’éviter le tragique de l’euthanasie tout contournant le drame de l’acharnement thérapeutique : les soins palliatifs accompagnés du « laisser mourir ». Les législations ont traditionnellement reconnu, au moins implicitement, les limites de la médecine dont la raison d’être a toujours été de s’attaquer à ce qui cause le mal-être et non d’en finir avec l’être-en-mal. Cette vision de la médecine sera fondamentalement altérée au Québec si le projet de loi 52 devenait loi.

Des législateurs inconfortables

Un petit coup d’œil sur le projet de loi 52 et on constate rapidement l’effort conceptuel fourni par ses rédacteurs pour lui donner un ton invitant. Dans ses « Dispositions générales » le projet définit les « soins de fin de vie » comme des « soins palliatifs offerts aux personnes en fin de vie, y compris la sédation palliative terminale, de même que l’aide médicale à mourir. » On ne dit pas ouvertement « suicide assisté », on parle plutôt de « l’aide médicale à mourir ». On ne dit pas « euthanasie », mais plutôt « sédation palliative terminale. » On aura noté qu’entre « sédation » et « terminale », les rédacteurs ont inséré le terme « palliative ». Tout pour rendre la pilule avalable.

Cependant, la voie de l’euphémisme empruntée par le projet de loi ne laisse personne dupe. Défenseurs et détracteurs y voient clair, en tout cas, à en juger par les interventions des uns et des autres dans les lignes ouvertes. Tous comprennent que ce projet de loi vise à conférer à l’autorité médicale le pouvoir de donner légalement la mort. Reste que ce souci d’atténuer la brutalité du fait par des concepts moins choquants témoigne de l’inconfort même des législateurs face à leur proposition. Ce qu’il faut comprendre enfin, et c’est là l’aspect préoccupant, c’est que donner un tel pouvoir au corps médical ne peut se justifier que dans le cadre d’une entorse fondamentale dans la conception même de la médecine et de la pratique médicale.

La mort comme traitement médical?

Les défenseurs de l’euthanasie ont bâti leur argumentation autour d’une notion centrale : « Mourir dans la dignité ». Mais que signifie au juste mourir dans la dignité? Est-ce la possibilité de décider du moment de sa mort comme l’affirment certains? Auquel cas, pourquoi déplorons-nous tant le suicide et investissons-nous autant de ressources publiques pour le prévenir? Est-ce la possibilité d’abréger ses souffrances? Ce qui consisterait à admettre qu’il n’y a pas de dignité dans la souffrance, ou à tout le moins, dans la souffrance prolongée, et du même coup, à faire d’une bonne partie de l’humanité des candidats à l’euthanasie ou au suicide assisté. En fait, où commence et où s’arrête la dignité humaine? Autrement dit, à partir de quel moment l’individu perd-il sa dignité et mérite donc qu’on le tue par compassion? Est-ce quand il perd son autonomie d’action, de décision, de pensée, etc.? Tout ça pour dire que le concept de « mourir dans la dignité » est singulièrement creux. Certes, voir un proche s’éteindre dans une lente agonie est une atroce expérience. Cependant, il y a péril à vouloir légiférer sur la base d’expériences particulières dont on n’est pas parvenu à tirer une argumentation concluante.

Au chapitre des incongruités entourant ce débat, Amir Khadir, député de la circonscription de Mercier à Montréal, soutenait sur les ondes de CBC que « la mort fait partie de la vie [1]» et trouvait plutôt normal qu’elle puisse servir à mettre terme à la souffrance. Rien de plus absurde. D’un, la mort ne fait pas partie de la vie, même si sa pensée, son anticipation, ainsi que son appréhension en font partie. De deux, la souffrance, elle, fait partie de la vie. Peut-être faudrait-il plutôt faire appelle à la souffrance pour mettre un terme à la mort. En clair, Dr Khadir, vous voilà piégé dans votre argumentaire. 

Sur le fond, la question que soulève le projet de loi 52 est celle-ci: voulons, comme société, réinvestir la médecine d’une mission nouvelle, celle de mettre un terme à la souffrance? Auquel cas il faudrait alors modifier les législations afin d’ériger l’administration de la mort en forme traitement médical. Car le fait est que, seule la mort dans le trousseau de soins du clinicien permettrait à la médecine de se targuer d’une telle prétention.
 

[1]  CBC

2013-06-24

 



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Ne cédons pas à l'émotion
par Jean-Marc le 26 juin 2013

c'est en tout cas l'avis de Marie de Hennezel, tout à fait intéressant

 

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