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Place Taksim, Un champ miné pour le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les symboles sont d’une importance cruciale en vie politique. Leur charge peut contribuer à rendre l’action d’un gouvernement inopérante, du moins mal aisée. À l’Âge de fluidité ouvert par le Printemps arabe, ne pas en tenir compte peut se révéler pour le gouvernement AKP et son chef Erdogan une grave erreur d’appréciation.

La Turquie est plongée depuis 18 jours dans une crise politique de taille. Du jamais vu depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du gouvernement AKP. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan (1954-) fait souffler le chaud et le froid sur les manifestants rassemblés sur la Place Taksim. Dans l’impatience, entre autres, de sa base sociale et l’impuissance d’adversaires profondément divisés.

Le ''peuple'' de Place Taksim

Le mouvement social a commencé, de manière spontanée, le 28 mai dernier. Dans l’indifférence générale. Des écologistes voulaient exprimer leur opposition à un projet d’aménagement urbain prévoyant la destruction du parc Gezi (600 arbres), l’un des rares espaces verts stambouliotes et la construction à sa place d’une copie gigantesque de la caserne de Taksim, un bâtiment de style ottoman détruit en 1940. Un centre commercial d’envergure devrait y être érigé.

Pour une partie de la population stambouliote, c’était le projet de trop. Elle ne pouvait tolérer plus longtemps tous ces projets de travaux publics ''pharaoniques'' lancés de manière autoritaire et sans la moindre prise en compte de l’avis des milieux concernés ou la consultation de la population. Du point de vue du Premier ministre Erdogan, cet activisme urbanistique devait contribuer à cultiver de lui l’image d’un grand bâtisseur, à 9 mois des élections locales.

À cet aspect ''opportuniste'' s’est ajouté un second, de l’ordre du symbolique.

Taksim n’est pas un lieu physique comme un autre! Elle occupe une place particulière dans la mémoire collective turque. C’est un haut lieu symbolique de la contestation et des luttes de la gauche et de l’extrême gauche contre la mainmise de ''l’État profond'' (armée, haute fonction publique et appareil judiciaire) sur le pays. À l’époque, l’armée, fomentait des coups de force, faisait et défaisait présidents et gouvernements. Même quelqu’un comme celui qui n’était pas encore Premier ministre et sans mentor Necmettin Erbakan en savaient quelque chose…

Les opposants au projet de remplacement du parc Gezi par la réplique d’anciennes casernes militaires de l’ère ottomane y ont vu à la fois une preuve de plus de la volonté gouvernementale d’exercer une mainmise sur la ville et une provocation à l’endroit des milieux kémalistes. Pour ne rien arranger à son affaire, Recep Tayyip Erdogan a prévu de donner à un des trois ponts en projet sur le Bosphore le nom de Selim I (1470-1520), un sultan ottoman qui avait ordonné le pogrom des Alévis (Alaouites). Ceux-ci avaient perdu 40 000 des leurs dans ce contexte dramatique. À cette blessure encore vivace s'ajoute le refus d'Ankara de reconnaître le particularisme culturel de cette minorité confessionnelle. Deux motifs de mécontentement d'une communauté libérale qui avait contribué au franc succès électoral de l'AKP.

Le projet de destruction du parc Gezi s’ajoute à d’autres projets (dont un canal de 150 mètres de large et de 50 km de long, le "Kanal Istanbul") qui représentent une menace écologique pour la nappe phréatique d’une partie au moins d’Istanbul. Aussi, la démolition prévue de centaines de milliers de logements permettra aux promoteurs fonciers proches du parti au pouvoir d’engranger de juteuses affaires et à l’AKP de remodeler l’espace urbain en sa faveur. Une sorte de Gerrymandaring urbain. Des mesures qui promettent d’élargir le spectre des opposants, du moins déçus du gouvernement Erdogan.

Glissement autoritaire du gouvernement

Ces différents projets controversés ont alimenté le sentiment de dépossession chez nombre de stambouliotes. Ils s’ajoutent, depuis 2011, à l’adoption d’une série de mesures anti-libérales. Le gouvernement a restreint les libertés d’expression, de réunion et de presse, l’usage d’Internet, le droit à l’avortement, la vente et la consommation d’alcool, etc. Il a fait arrêter nombre d’intellectuels de gauche, sous différents prétextes. Toutes des mesures alimentant l’inquiétude et la grogne des milieux libéraux et de gauche. Jusque-là, alliés de l’AKP.

Au lieu de déloger le groupe qui occupait la place Taksim, la violence de la charge policière a eu dans un premier temps l’effet inverse. Elle a agi comme un électrochoc sur une partie de la population turque et permis, grâce notamment aux réseaux et médias sociaux, une mobilisation spontanée et rapide dans une quarantaine de localités. C’est pourquoi au lieu de demeurer une poignée d’irréductibles retranchés sur la Place Taksim, les militants écologiques ont assisté à la constitution autour d’eux d’une coalition composée de jeunes, d’artistes, de libéraux, de la gauche, d’extrême gauche, de Kémalistes, d’Alévis, etc.

Pour plusieurs de ces groupes, c’était l’occasion de prendre leur revanche, chacun pour la raison qui le concerne, sur un gouvernement de plus en plus arrogant. Sans oublier un Premier ministre, dont les réalisations économiques remarquables et les avancées démocratiques indéniables en 10 ans de pouvoir n’ont visiblement pas suffi à lui épargner leur grogne.

Durant le voyage officiel de Recep T. Erdogan au Maghreb, ce mouvement n’a cessé de prendre de l’ampleur.

N’ayant pas réussi à mater rapidement le mouvement social, il a d’abord cru la stratégie du pourrissement de la situation bonne conseillère. En vain! De retour de son périple nord-africain, on était en droit de s’attendre de la part du dirigeant qui n’avait pas hésité à soutenir le Printemps arabe en Libye, en Égypte et surtout en Syrie, qu’il fasse preuve de flexibilité et tende la main à Place Taksim pour trouver une sortie de crise honorable pour tous. Mais, c’était mal connaître la personnalité de l’ancien maire d’Istanbul, son côté hargneux et bagarreur et sa conception de la politique comme rapport de force brut. À cela s’ajoute un facteur de l’ordre de la personnalisation de l’action politique. Le maintien de la mobilisation était ressenti par lui comme une forme d’ingratitude à l’égard de ses indéniables réalisations économiques, politiques et culturelles.

C’est pourquoi la surenchère et les provocations verbales et menaces de mobiliser ses partisans devaient rapidement laisser place à une intervention musclée des forces de l’ordre pour déloger les manifestants de la place Taksim. Ce sera chose faite. De ''manière brutale'', comme l’avait relaté à Tolerance.ca, via messagerie privée sur Facebook, un intellectuel d’extrême gauche qui a requis l’anonymat car il craint d’éventuelles représailles de la part du gouvernement. Appelons-le Selim.

En raison des pressions internationales ''amicales'' de l’Union européenne et des États-Unis et de la grogne domestique de plus en plus forte, Recep Erdogan devait faire un geste d’apaisement, après avoir jeté de l’huile sur le feu à plusieurs reprises. D’où l’annonce de sa disposition à tenir un référendum à Istanbul pour que la population locale se prononce sur l’avenir du projet controversé. Le Premier ministre fait là le pari qu’à ce jeu son opposition serait battue à plate couture et que par conséquent son projet suiverait son cours. Mais, comme nous l’a expliqué Selim, ''la gauche n’en veut pas'', elle qui n’a pas ''confiance en Tayyip Erdogan''. A la place, elle exige trois choses: ''l’arrêt de la destruction du parc Gezi, la libération des détenus (du mouvement social) et la poursuite judiciaire des policiers responsables de la mort de plusieurs manifestants'', dixit Selim.

Recherche opposition désespérément

En 10 ans de gouvernement, jamais l’AKP n’avait fait face à une crise semblable.

Ce conflit est riche d’enseignements. Nous nous en contentons ici de trois.

D’abord, la primature. M. Erdogan pense savoir ce qui est mieux pour la Turquie. Et pour cause. En 10 ans de gouvernement AKP, le pays est passé d’une économie en faillite à la 16e économie mondiale et s’est donc mérité un siège au sein du G20. Le revenu moyen des Turcs a plus que triplé. Ces performances économiques lui ont permis de consolider ses gains électoraux aux législatives des années 2002 (34% des votants), 2007 (47% des voix) et 2011 (50% des suffrages). Fort de cet appui, le Premier ministre a mis au pas ''l’État profond''. Permettant au pays de jouir de la plus longue période de stabilité politique depuis les années 1950. Mais, entre autres, des affaires de corruption et de collusion entre des milieux d’affaires et politiques, l'accroissement des inégalités, la trop grande dépendance à la zone euro permettent de se rendre compte du fait que le tableau de performance du gouvernement est loin d’être parfait. Autre faiblesse de ce cabinet: la manière chaotique de gestion de la crise du parc Gezi a montré des difficultés insoupçonnées jusque-là chez son chef, pourtant habitué à des conflits encore plus importants. Ce qui pose, entre autres, la question de la compétence de ses conseillers.

Ensuite, faute de contre-pouvoir institutionnel, l’AKP considère que son important réservoir électoral (50%) lui garantit une domination hégémonique sur le système politique. Ce qui, estime-t-il, peut le dispenser d’alliance avec des forces politiques comme la gauche libérale.

Enfin, face à lui, l’opposition est profondément divisée. Elle n’a pas encore réussi à faire front commun. D’ailleurs, comment aurait-elle pu le faire puisqu’elle est minée par des divergences idéologiques, des querelles de chefs et des démons intérieurs. Comme l’a relaté à Tolerance.ca, par courriel, l’analyste turque en politique étrangère Tulin Daloglu, ''cette opposition n’a pas réussi à jouer son rôle de contre-pouvoir'', avec des offres de programmes attrayants. Et de se demander si elle ''va se servir ou non de l'opportunité offerte (par la crise du parc Gezi) à son avantage''. Pour ne rien arranger à ces difficultés, la jeunesse rassemblée place Taksim ne s’y reconnaît pas.

***

L'image de la démocratie turque dans le monde a pris un sacré coup. Les dérapages rhétoriques du Premier ministre Erdogan et l'intervention musclée des forces de l'ordre pour déloger les occupants de la Place Taksim ont donné la mesure du glissement autoritaire depuis quelques années du gouvernement AKP et permis de lever le voile sur sa tentative de contrôler l'espace urbain et le corps social pour marquer les esprits de son empreinte idéologique. À cette même occasion, on a vu à quoi peut arriver un pays dépourvu de contre-pouvoir... L'absence d'une opposition forte et efficace est un signe supplémentaire qui ne trompe pas des difficultés de la jeune démocratie turque à s'établir. D'ailleurs, la défiance de la jeunesse face à une élite politique traditionnelle incapable de porter ses demandes est un autre signe à prendre avec sérieux. Autrement, elle pourrait être tentée par des voix violemment contestataires.

15 juin 2013



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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