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Le complot déjoué de Toronto

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Une vaste enquête policière d’un peu plus d’un an a mené à l’arrestation de deux présumés terroristes: Chiheb Esseghaier et Raed Jaser. La police fédérale a relié leur complot présumé à une cellule d’Al-Qaïda établie en Iran. La République islamique a aussitôt rejeté tout lien avec les comploteurs.

Le double attentat terroriste du Marathon de Boston a défrayé la chronique au Canada. La semaine d’après, c’était autour des Canadiens d’apprendre la nouvelle de l’arrestation au pays de deux présumés terroristes.

''Ils ne sont pas citoyens canadiens…''

Le premier présumé terroriste est Tunisien. Chiheb Esseghaier est âgé de 30 ans. Ce biochimiste est doctorant en sciences de l’énergie et des matériaux à l’Institut national de recherche scientifique (INRS). Il vit au Québec avec le visa d’étudiant étranger. Son présumé complice, le Torontois Raed Jaser (35 ans), est un Palestinien des Émirats arabes unis. Il vit au pays depuis 20 ans. Il a le statut de résidant permanent.

À en croire les autorités policières, les deux hommes auraient comploté entre le 1er avril 2012 et le 14 février 2013 pour faire dérailler un train de passagers de VIA Rail dans la région de Toronto.

Les deux acolytes font face à cinq chefs d’accusation conformément au Code criminel, entre autres, de complot en vue de «commettre un attentat terroriste», et de complot pour «attenter à la vie d'autrui». À en croire les autorités, ils auraient bénéficié du soutien direct et actif d’une cellule d’Al-Qaïda en Iran.

Aussitôt ces allégations connues, la République islamique a démenti catégoriquement tout lien avec le complot allégué et a vu dans ces accusations l’expression de l’hostilité d’Ottawa à son endroit. Pour rappel, le Canada a rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran depuis septembre 2012. À en croire Ramin Mehmanparast, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, les sensibilités idéologiques et les objectifs politiques de son pays et d’Al-Qaïda seraient divergents.

En réalité, les motifs religieux d’hostilité d’Al-Qaïda à l’endroit des Chiites considérés par les wahhabites  comme hérétiques ne sont pas en soi une raison suffisante pour empêcher une éventuelle coopération des deux parties contre un ''ennemi commun'' (l'Occident). D’ailleurs, nombre de cadres et membres du réseau international terroriste s’étaient, dès l’effondrement des Tours-Jumelles du World Trade Center, réfugiés dans la République islamique. Même un beau-fils d’Oussama Ben Laden, Sulaiman Abu Ghaith, était du nombre avant son arrestation en Turquie et sa déportation aux États-Unis pour être jugé.

Mais, laisser s’installer chez elle, sous étroite surveillance du VEVAK, des jihadistes est une chose et en faire des alliés stratégiques en est une autre. Téhéran sait très bien leur caractère toxique pour tout rapprochement éventuel avec l’Occident et le danger qu’ils représentent pour les chiites des deux côtés de sa frontière orientale et occidentale. Tout au plus, ces terroristes devraient servir de monnaie d’échange dans le cadre d’un ''Grand bargain'' avec Washington. Donc, on est loin dans ce cadre d’une alliance entre l’Iran et Al-Qaïda.

Les deux présumés terroristes ont eux aussi clamé leur innocence. Contrairement à son présumé complice, le Tunisien a renvoyé l’avocate commise d’office à sa défense. Des reporters de Radio-Canada et TVA dépêchés en Tunisie ont montré le désarroi des parents du jeune Esseghaier et l’inconfort des autorités de Carthage. Pour ne rien arranger à son cas vis-à-vis de l’opinion publique, le jeune barbu a déclaré ne pas reconnaître la légitimité du droit positif canadien et que pour lui seul comptait le Coran... S'il cherchait à s'aliéner la moindre sympathie, par compassion humaine, il n'aurait pas agi autrement. À en croire la déclaration de son père au journaliste de Radio-Canada, si son fils s’est radicalisé, cela se serait produit au Canada et non en Tunisie. D’ailleurs, dans le salon de la famille Esseghaier, trône un portrait d’un Chiheb sans la moindre barbe...

La loi S-7 de lutte contre le terrorisme

À l’ombre du double attentat de Boston et l’empressement du gouvernement conservateur à imposer le débat en troisième lecture de son projet de loi S-7, les partis de l’opposition dans la Chambre des communes ont crié à l’opportunisme politique du gouvernement. L'opposition a également dit craindre de voir ce projet sur la lutte contre le terrorisme porter atteinte aux libertés individuelles.

Le projet S-7 est la dernière mouture à ce jour d’une loi adoptée à l'origine par un gouvernement libéral, celui de Jean Chrétien, au lendemain des attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis. La même loi est revisitée en 2007. La mouture conservatrice a comme ambition affichée de donner aux forces de sécurité les moyens de prévention et de neutralisation du terrorisme au pays. D’une part, elle permet de rétablir d’anciennes dispositions permettant de procéder, préventivement, à l’arrestation ou à l’interrogatoire d’une personne quand elles jugent que c’est nécessaire pour empêcher la commission d'un acte terroriste. D’autre part, elle permet aux autorités d’empêcher toute personne de quitter le territoire national si elle a l’intention de prendre part à un acte de terreur à l’étranger.

Le projet du gouvernement Harper n'a satisfait ni la police ni les défenseurs des droits humains. D'un côté, les forces de l’ordre estiment plusieurs aspects hors de son atteinte. De l'autre, plusieurs de ses dispositions ne pourraient résister à l’épreuve de la Charte canadienne des droits et libertés.

Malgré ces réserves et les critiques de l’opposition, le projet conservateur a eu l’assentiment de 183 votes (contre 93) et a donc été adopté par la Chambre des communes. Mettant un terme à un processus engagé en février 2012.

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À la lumière de l'exemple de tous ces jeunes canadiens partis faire le coup de feu sur les ''terres du jihad'' (Somalie, Afghanistan, Pakistan, etc.) ou arrêtés ici avant de passer localement à l'acte, on peut comprendre l'inquiétude de plusieurs Canadiens et la détermination des conservateurs à lutter contre ce danger réel pour la sécurité intérieure du pays et celle d'autres nations et qui va croissant. Mais à quoi cela sert-il d'adopter une loi dont plusieurs dispositions ne pourront pas passer le test de la Charte et qui ne satisfont pas les premiers intervenants sur le front de la lutte antiterroriste? Ne fallait-il pas mieux prendre le temps nécessaire pour la creuser un peu plus, histoire de la rendre plus efficace aux mains des forces de sécurité et moins attaquable devant les tribunaux? 

28 avril 2013



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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