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Le retour de l’Université dans le débat public au Québec

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La question du financement de l’éducation supérieure divise la société québécoise. D’un côté, il y a les partisans du statu quo. De l’autre, du changement. Si les premiers favorisent, entre autres, le gel des frais de scolarité, les seconds se divisent entre partisans de la gratuité et promoteurs de l’augmentation des frais des études universitaires. Ajoutant de l’eau au moulin d’un clivage idéologique de plus en plus affirmé entre droite et gauche à la sauce québécoise.

Le ''Printemps Érable'' a permis de replacer l’éducation post-secondaire au cœur du débat public et forcé les différents acteurs politiques à se prononcer sur cet enjeu de société. Les argumentaires des uns et des autres s’abreuvent à des choix idéologiques de nature holistique. Leur caractère assez tranché en dit long sur l’importance de l’enjeu de l’éducation pour les acteurs impliqués dans le débat sur l’avenir de l’enseignement supérieur lors du récent sommet à Montréal portant sur cette question.

Portrait des principaux acteurs en présence

La décision du gouvernement Charest d’augmenter les frais de scolarité a provoqué une forte mobilisation étudiante. Ce qui devait être au début une tempête dans un ver d’eau du point de vue libéral s’est transformée en crise sociale majeure. C'est pourquoi le ''Printemps Érable'' a eu raison du gouvernement et porté au pouvoir son opposante. Aussitôt élue, Pauline Marois a annulé l’augmentation proposée de 1778 dollars sur sept ans des droits de scolarité décrétée par son prédécesseur. Quelques mois plus tard, son ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie, Pierre Duchesne, a tenu une des promesses électorales de sa chef. En présence de 350 personnes, dont 70 participants à la table de discussion, des médias et des observateurs de la société civile (syndicats, milieux des affaires, etc.), un sommet sur l’enseignement supérieur s’est déroulé à Montréal pendant deux jours, les 25 et 26 février. Les quatre thèmes retenus leur ont permis de débattre notamment de la question du financement des universités et des frais de scolarité. Pour préparer l’opinion publique aux décisions qu’il devait annoncer, M. Duchesne a organisé quatre rencontres régionales l’automne dernier et a accordé plusieurs entrevues aux médias.

À l’approche du sommet, la large coalition étudiante de l’année dernière a volé en éclats, entre autres, en raison du clivage entre partisans du gel permanent des droits de scolarité à leur niveau actuel (soit une facture annuelle de 2168 dollars) et promoteurs de la gratuité scolaire. Si la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Fédération collégiale (FECQ) ont pris part au sommet et défendu l’option du gel des droits de scolarité, l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), située plus à gauche sur l’échiquier étudiant, a quant à elle fini par décider de ne pas y participer. Sa porte-parole, Blandine Parchemal, s’est défendue, en rapportant: «On nous a dit qu’on pourrait parler de la gratuité (au Sommet), mais que ce ne serait pas envisageable». L’ASSÉ évalue le coût financier de son option favorite à 700 millions de dollars (contre un milliard, selon l’estimation de l’économiste Pierre Fortin).

Les professeurs universitaires et les recteurs ont été respectivement représentés au sommet par la Fédération québécoise des professeurs d’université (FQPPU) et la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ). La CREPUQ n'a pas caché son mécontentement des coupures de 250 millions de dollars sur deux ans imposées à toutes les universités par M. Duchesne. Sur ce terrain, elle rejoint les critiques du chef de la Coalition Avenir Québec (CAQ), François Legault, et peut trouver en lui un relais appréciable de ses inquiétudes auprès de l’Assemblée nationale. Mais pour rassurer ces deux groupes de pression, la première ministre s’est engagé à réinvestir en cinq ans 8,5%: «Je le redis et je m’y engage, en 2018, nos universités disposeront de 800 millions de dollars de plus par année, soit 200 millions de dollars de plus que ce qui était prévu par l’ancien gouvernement». Mais d’ici là, le système universitaire devrait gérer le manque à gagner.

Toujours du côté du gouvernement, le ministre Duchesne a plaidé en faveur d’une indexation des droits de scolarité au coût de la vie, soit 3%. L’indexation reviendrait désormais pour les étudiants à payer dès l’automne prochain 70 dollars de plus chaque année. Mais pour ne pas s’aliéner la FEUQ et compromettre son sommet, le ministre a assorti l’indexation de bonification du régime de prêts et bourses et d'ouverture sur les frais afférents (frais institutionnels obligatoires payés par les étudiants en marge des droits officiels et qui donnent des sueurs froides aux étudiants). Pour rappel: les FIO varient selon les universités entre 500 et 1500 dollars par année. Leur indexation de 3% ajoutera 24 dollars supplémentaires aux 70 dollars de l’augmentation décrétée des droits de scolarité. Soit 84 dollars de plus chaque année.

L’opposition parlementaire est elle aussi divisée entre deux options: l’augmentation des frais de scolarité (Parti libéral du Québec et Coalition Avenir Québec) et leur gratuité (Québec Solidaire). Si la formation de gauche n’a pas apprécié la fin de non-recevoir du ministre Duchesne à l’option de l’ASSÉ, les deux autres partis ont quant à eux mis en doute le succès et l’utilité du sommet avant même le lancement de ses travaux. Pour forcer le trait, les libertariens du Réseau Liberté Québec (RLQ) ont rejoint le concert des sceptiques et parlé d’une «méga farce».

Retour de l’Université au cœur du débat public et joute politique

En arrivant au sommet, le gouvernement savait que le rapport de force avec le mouvement étudiant est en sa faveur. D’abord, celui-ci s’est divisé à son sommet comme à sa base entre partisans de la gratuité et ceux du gel des frais de scolarité. Les conditions chaotiques du rattrapage des sessions manquées n’ont pas été de tout repos pour les grévistes et ne devraient donc pas favoriser la reprise des ''hostilités''. Ensuite, le climat social a bien changé. Celui qui cristallisait la grogne populaire et facilitait la mobilisation dans la rue contre son gouvernement a quitté la vie politique et son parti a perdu le pouvoir. Enfin, une partie importante de l’opinion publique a donné l'impression de choisir l’option du dégel des frais de scolarité.

Le gouvernement pensait aussi que son appui au mouvement étudiant du printemps dernier lui aurait coûté la majorité aux dernières élections générales. D'où sa décision de prendre ses distances avec le ''Carré rouge''. Un symbole s’il en est du ''Printemps Érable''! C'est ce qui explique qu'avant même la tenue du sommet de Montréal, il avait laissé filtrer dans les médias sa préférence pour l’indexation. C’est donc sans surprise que le ministre Duchesne a annoncé, lors de la rencontre, la couleur et imposé au mouvement étudiant, de manière unilatérale et sans passer par un quelconque chantier ou consensus, l’indexation de 3% des droits de scolarité selon la croissance du revenu disponible des familles, à compter de l’automne prochain.

Même si la FEUQ et la FECQ se sont dit «extrêmement déçues» de la décision unilatérale d’indexation des droits de scolarité, elles ont attiré l’attention des étudiants sur les avancées réalisées lors du sommet (voir notamment leurs pages Facebook). Le gouvernement a d'abord mis en place cinq chantiers: le chantier sur l'adoption d'une loi-cadre sur les universités, celui sur la création d'un Conseil national des universités, celui sur l'offre de formation collégiale, celui sur l'accessibilité et la participation aux études supérieures et un dernier portant sur la politique de financement des universités (révision de la grille de financement). Il a ensuite annoncé accepter de mettre à l’ordre du jour de ce dernier chantier l’examen de ce serpent de mer que sont les fameux FIO. Un geste apprécié de la part de la FEUQ. Le gouvernement a aussi accepté d'améliorer l'aide financière aux études et le programme de remboursement différé des dettes. Il a enfin accepté de bonifier le seuil de contribution parentale dans le calcul de l’aide financière. Toutes décisions destinées, selon le gouvernement, à maintenir et à améliorer l'accessibilité et la persévérance aux études.

Le gouvernement a, dans une certaine mesure, gagné son pari.

D’abord, il a fait preuve d’une maîtrise stratégique indéniable de tout le processus. Ensuite, il a su se servir des divisions du mouvement étudiant pour imposer ses choix. Encore, ses adversaires, qui l’accusaient d’avoir les mains liées avec le mouvement étudiant (CAQ) ou qui pronostiquaient l’échec inévitable de son sommet (PLQ, RLQ), sont restés de leurs frais… Il a non seulement tourné la page du ''Carré rouge'', mais a également réussi là où avait échoué son prédécesseur. D'ailleurs, la déception de la FEUQ n'a pas empêché sa présidente de rester jusqu’à la fin des travaux du sommet. Elle était consciente que l'alternative à l'offre du gouvernement péquiste (l'indexation) serait une augmentation vertigineuse des droits de scolarité (PLQ et CAQ). Enfin, sauf à prendre ses rêves pour la réalité, l'ASSÉ est loin de pouvoir provoquer un nouveau ''Printemps Érable''. La société québécoise est passée à autre chose...

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Le ''Printemps Érable'' a permis de replacer l’éducation supérieure au cœur du débat public. Ce débat sur les droits de scolarité s’abreuve d’une bataille des idées plus large entre deux philosophies de l’avenir et du rôle de l’Université québécoise. La première privilégie une vision marchande. La seconde, une conception d’un lieu du haut savoir. De cette bataille idéologique, un des deux devrait sortir vainqueur et façonner l’identité et l'avenir de l’Université. À moins que la société se mette d'accord sur un contrat social ''centriste'' et susceptible de réduire les effets pervers de chacun de ces deux choix idéologiques. Mais, peu importe le choix qui finira par s'imposer, une chose est sûre: bâtir une société du savoir aiderait à la prospérité future du peuple québécois et à son épanouissement. Et cela ne saurait se faire sans le concours de l'Université.

4 mars 2013



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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