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Le ton progressiste et combatif du président Obama II

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Face à une classe politique polarisée et un parti républicain déstabilisé mais combatif, le président Obama sait ce qu’il doit à la coalition composite qui l’a porté de nouveau au pouvoir. Pour maintenir la mobilisation de cette base autour de lui, il a adopté un ton progressiste. Sa combativité ne manquera pas de susciter des heurts incessants avec ses adversaires républicains.

Il y a quatre ans, les Américains avaient toutes les raisons de craindre l’avenir. Leur pays traversait la pire crise économique depuis la dépression des années 1930 et était de surcroît touché par une crise financière d’une grande ampleur et qui a jeté des millions de citoyens dans la pauvreté. La nation était également engluée dans deux guerres à l’étranger (Irak et Afghanistan) et son image dans le monde était très mauvaise. Depuis son élection, le président Barack H. Obama a remis l’économie sur les rails, fait passer une réforme historique de la santé pour, entre autres, faire bénéficier plus de 30 millions d’Américains de la couverture santé, mis fin à la guerre d’Irak, éliminé le chef historique d’Al-Qaïda et affaibli sérieusement sa nébuleuse… La situation des États-Unis à domicile et à l’étranger s’est donc sensiblement améliorée. Mais, il est encore trop tôt pour pouvoir crier victoire.

Un appel à l’unité du peuple américain

Le 21 janvier 2013, le 44e président américain a prononcé publiquement, pour une seconde fois, sur les marches du Capitole, le serment: «Moi, Barack Hussein Obama, je jure solennellement de remplir fidèlement les fonctions de président des États-Unis, et, dans toute la mesure de mes moyens, de sauvegarder, protéger et défendre la Constitution des États-Unis». Il l’a fait devant la juge de la Cour suprême Sonia Sotomayor. La même qu’il avait nommée en 2009 à ce poste. Il a ensuite prononcé un discours solennel qui a su toucher une corde sensible chez nombre de ses compatriotes pour son ton progressiste et titiller d’autres pour son accent combatif.

Le 44e président américain s’est appuyé sur la "Déclaration d’indépendance" de son pays (1776) pour exhorter son peuple à poursuivre l’œuvre des pionniers. Il a lié l’idéal d’exceptionnalisme américain à l’idée de «l’égalité de tous» et à leur droit, entre autres, à «la vie, à la liberté et au bonheur». Mais, ces droits naturels ne peuvent, selon lui, «s’exercer d’eux-mêmes» et encore moins souffrir «la moindre demi-mesure». C’est pourquoi, pour parfaire l’Union, il a invité ses concitoyens à se mobiliser, dans l’unité, pour s’attaquer de front à des dossiers clés comme l’égalité salariale entre les hommes et les femmes de mêmes compétences, les droits des homosexuels, le réchauffement climatique, la réforme des lois de l'immigration, le port des armes à feu…

Mais relever ces défis suppose, selon lui, une démarche volontariste et la répudiation des clivages partisans. Face à ceux, au sein du GOP, qui privilégient l’approche libertarienne des questions de société et d’économie, il a également réaffirmé le rôle du gouvernement fédéral dans des domaines comme la réglementation du marché, les grands travaux d’infrastructure, l’éducation et la protection sociale des vulnérables et autres populations aux prises avec les graves difficultés de l’existence. Mais pour que ce message ne conforte pas la propagande de ses adversaires conservateurs qui le dépeignent comme un "socialiste" et lui aliène au passage l’appui des centristes, il a non seulement mis l’accent sur l’importance de l’effort personnel dans la réussite individuelle, mais l'a également présenté comme faisant partie du «caractère américain».

À suivre son raisonnement, ne pas s’attaquer aux défis énumérés ci-dessus reviendrait d’abord à se refuser à parfaire l’Union, ensuite à hypothéquer l’avenir de la nation et (pire) enfin à trahir en quelque sorte l’héritage des Pères-Fondateurs des États-Unis. Un lourd fardeau (on l’aura compris) que refuserait en principe de porter tout patriote américain…

Mais culpabiliser ses adversaires conservateurs et les mettre sur la défensive, est-ce le bon procédé politique pour arriver à les rallier à son camp? Le doute est permis! À moins que la manoeuvre présidentielle cherche en fait à atteindre trois objectifs. D'abord, les mettre à nu devant les électeurs modérés en prévision des prochaines élections de mi-mandat de 2014. Ensuite, renforcer la méfiance de ceux-ci vis-à-vis du GOP. Enfin, accentuer la division au sein de ce parti mal en point.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Un monde en paix»

Le thème de politique étrangère n’a pas été en reste dans l’adresse présidentielle. Après avoir fait l’éloge convenu des forces armées, Barack Obama a affirmé qu’une «sécurité et une paix durables ne requièrent pas de guerres perpétuelles». Une gifle à l’endroit de son prédécesseur immédiat, George W. Bush, et de ses conseillers néoconservateurs et dont la doctrine de lutte contre le terrorisme international promettait une guerre continue. Aussi, au lieu de faire cavalier seul et donc d’agir de manière unilatérale sur la scène internationale, le locataire de la Maison-Blanche a promis le maintien par son pays «d’alliances fortes» partout dans le monde. Et cela pour une raison simple: «Personne n'a plus intérêt à un monde en paix que le pays le plus puissant» (en l’occurrence les États-Unis), a-t-il précisé. Cela reviendrait à renforcer l’architecture internationale pour mieux gérer et à un coût moindre (et raisonnable pour le contribuable américain) les crises qui ne cessent de surgir (ou de resurgir) sur la scène internationale. Un dédain supplémentaire à l’endroit de la diplomatie canonnière des néoconservateurs républicains.

M. Obama a également promis de «soutenir la démocratie de l'Asie à l'Afrique, des Amériques au Moyen-Orient», ce qui ne peut que plaire aux internationalistes de droite comme de gauche. Il a aussi annoncé que son administration «fera preuve de courage et entamera un dialogue» avec des puissances hostiles afin de «résoudre de manière pacifique les conflits encore pendants» entre eux. En rappelant que dans le passé, d’anciens «ennemis étaient devenus les plus sûrs des amis». Cela sonne comme une main tendue, de manière implicite, entre autres, à des pays comme l’Iran et la Corée du nord. Les partisans de la guerre contre la République islamique à Washington, en Europe et au Moyen-Orient apprécieront…

Agenda présidentiel et intensification du bras de fer avec les Républicains

Si la campagne électorale s’est révélée plus difficile que prévu pour le président sortant, il a dû sa franche réélection face à Mitt Romney à la mobilisation d’une coalition large formée de jeunes, de femmes, de classes moyennes et de minorités culturelles (dont les Afro-Américains et les Latinos) et sexuelles (les LGBT).

Maintenant qu’il est libéré des soucis de sa réélection, M. Obama a, dans une certaine mesure, les coudées franches. Il est également conscient du fait qu’il n’a devant lui que dix-huit mois pour imprimer sa marque et laisser un héritage derrière lui, une ambition que tentera de saboter un parti républicain sorti démoralisé de la récente élection présidentielle. Son premier mandat lui a aussi permis de se rendre compte que l’obsession du compromis à tout prix avec un GOP pris en otage par les populistes du Tea Party et indifférent ne mène nulle part. Il peut désormais donc se montrer incisif et lancer des ultimatums aux parlementaires républicains sur, entre autres, la question de la dette et des déficits publics. D’ailleurs, pourquoi y résisterait-il puisque sa fermeté en décembre face au Congrès sur la question du budget était populaire.

Mais s’il a, le 31 décembre, remporté un premier succès sur la "falaise budgétaire", M. Obama a dû faire une concession: le seuil de revenu imposable au taux de 39% pour un couple grimpe de 250 000 dollars annuels (selon l'annonce de campagne) à 450 000. Évitant de justesse l’entrée en vigueur de l’augmentation automatique des impôts. Ce qui risquait de plonger le pays en récession et menaçait également de fragiliser encore d’avantage ce qui reste des classes moyennes. Les mois de février et mars risquent d'être l'occasion d'un bras de fer de plus entre les deux parties sur des sujets comme le relèvement du plafond de la dette publique ou les coupes automatiques dans les budgets de la défense et des programmes sociaux.

Autres pommes de discorde: la réforme des lois sur l’immigration et la réglementation des armes.

Même si leurs effectifs ont diminué ces dernières années (1 million de sans-papiers auraient quitté le pays entre 2008 et 2009), en raison de la crise économique et du durcissement des mesures de contrôle, les immigrants illégaux sont plus de 10 millions. Les conservateurs en général et les sympathisants du Tea Party en particulier sont opposés à leur régularisation et plaident en faveur de leur déportation. Pour donner des gages à cet électorat, le candidat républicain Romney s'est cru devoir aller très loin. Il a plaidé, lors de la campagne, en faveur d’une série de mesures répressives et restrictives leur rendant l’existence impossible au point de les acculer à ce qu’il a appelé ''l’auto-déportation''. Ce qui lui a aliéné l’appui d’une majorité d’électeurs hispaniques et renforcé en leur sein la percée de son adversaire. Celui-ci a non seulement promis de faire figurer à la tête de ses priorités de trouver une "solution juste" à ce problème épineux, mais avait déjà promulgué le "Dream Act", un ordre exécutif interdisant la déportation des jeunes sans dossier criminelle et leur permettant d’étudier et de travailler, en attendant que les lois sur l’immigration soient réformées. Mais, pour rassurer les secteurs conservateurs modérés, M. Obama a prévenu que la régularisation irait de pair avec, entre autres, le paiement par les concernés d’amendes et d’arriérés d’impôts.

Même si des conservateurs modérés de poids étaient conscients de la nécessité de réformer les lois sur l’immigration, ils n’ont pas pu le faire. Pour cause! Ils avaient assisté, impuissants, au virage droitier de leur parti et à sa prise en otage par un Tea Party hostile à tout compris sur la réforme des lois sur l’immigration car ferme partisan des déportations massives des immigrants illégaux loin des États-Unis. Mais, l’échec à reprendre la Maison-Blanche pour une seconde fois de suite et la défaite de nombre de figures du Tea Party ont permis à l’établissement républicain de reprendre l’avantage. La direction du GOP est désormais consciente qu’à défaut de séduire une minorité culturelle dynamique comme les hispaniques, la Maison-Blanche lui échappera de nouveau en 2016. Ce à quoi elle ne peut se résoudre. C’est cette même constatation qui a libéré la parole de plusieurs républicains modérés en faveur d’une réforme des lois sur l’immigration.

Autre dossier épineux: la réglementation de la vente des armes. Depuis la tuerie, le 14 décembre 2012, de l’école élémentaire de Sandy Hook à Newtown (Connecticut), quelque chose a changé dans ce pays. Au point de voir le puissant lobby des armes, la NRA, se murer dans un silence assourdissant pendant plus d’une semaine, en espérant que la tempête se calme avec le temps. Une première pour ce groupe de pression qui fait d'habitude trembler le Congrès. Mais, la mobilisation d’une minorité d’activistes et l’appui de l'industrie des armes et de plusieurs représentants et sénateurs des deux bords de la Chambre et du Sénat l'ont rassuré quant à ses capacités à pouvoir, le moment venu, renverser la vapeur et reprendre l’initiative. Avec comme ligne de défense l’idée incongrue qui veut que la protection des écoles américaines passait par leur militarisation.

De son côté, le président Obama s’est engagé à réglementer la vente des armes à feu. Même si son vice-président, Joe Biden, a engagé des consultations avec différents groupes et intervenants pour trouver une solution à ce fléau national, il sait que la base du parti républicain est opposée à la réglementation en matière des armes au nom d’une lecture intéressée du Deuxième Amendement de la Constitution. Pour ne rien arranger à ses affaires, une partie du caucus démocrate craint de voir le président consacrer beaucoup de temps à ce dossier au détriment du projet de réforme des lois d’immigration. Sans oublier ces parlementaires démocrates qui communient eux aussi dans la "religion" des armes. Ce qui promet pour lui un nouveau bras de fer avec les Républicains au Congrès et des tensions avec les conservateurs de son propre parti.

Le dossier du changement climatique promet lui aussi de donner des sueurs froides à l’administration démocrate.

***

Face à ses adversaires, le président Obama a le choix entre se coucher devant eux ou les faire plier. Le ton combatif de son discours d’investiture donne déjà une idée sur l’attitude qui sera la sienne. D'ailleurs, il est conscient du fait de disposer de plusieurs leviers. Il peut se servir, entre autres, de la Maison-Blanche et de ses adresses hebdomadaires et voyages dans différents États pour mobiliser l’opinion publique et mettre sur la défensive des adversaires dépeints comme des obstructionnistes frustrés de leur défaite électorale et opposés aux réformes nécessaires à parfaire l’Union. Ses adversaires devraient quant à eux tout faire pour tenter d'enrayer la machine et empêcher le chef démocrate d'être plus qu'un président de deux mandats. C'est dire le bras de fer qui vient d'être relancé entre les deux parties.

5 février 2013



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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