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La doctrine Obama... puisqu’il faut bien qu’il en ait une

Après la nomination de John Kerry et Chuk Hagel respectivement comme secrétaire d’État et secrétaire à la défense, l’Amérique se demande si on devrait y voir les termes d’une « doctrine Obama », si le second mandat du 44ème président américain permettrait enfin de mettre le doigt sur sa doctrine en matière de politique étrangère.

 

Le 10 janvier dernier, le Newyorker titrait: « Do We Have an Obama Doctrine Yet?» Une question qui traduit une lassitude, une exaspération même. Et pour cause, un mandat s’est achevé et un autre s’amorce et on ne sait pas toujours quel principe fondamental articule la politique étrangère du 44ème président américain. Ou plus exactement, personne n’est encore parvenu à cerner ce principe et à l’articuler dans une formule simple du genre « guerres préventives ». Le Los Angeles Times ramassait bien l’approche ou méthode d’intervention d’Obama : “Act cautiously, and not alone”. Autrement dit, une méthode d’intervention qui donne la priorité à la diplomatie. Mais à ce jour, la doctrine, ou principe moteur de cette intervention, demeure pour beaucoup un mystère.

Le lendemain du deuxième discours inaugural du président Obama, Chris Matthews, l’animateur de Hardball sur le réseau MSNBC, s’écriait qu’on connaît enfin la doctrine Obama. Doctrine qu’Andrea Mitchell du même réseau résumait en trois points : 1) s’il y a une crise humanitaire évitable qui point à l’horizon; 2) le bénéfice de l’intervention dépasse les couts; 3) la communauté internationale soutient l’intervention. Pourquoi cette quête obsessive de la doctrine Obama? Simplement parce que cette tradition, initiée sous Truman, s’est perpétuée tout au long de la Guerre froide. L’impossibilité de déterminer celle du président Obama crée un certain malaise dans une presse et un public habitués à la simplification.

 

Jusqu’à Reagan, les choses étaient plutôt très simples

 

La guerre froide avait divisé le monde en deux, malgré la revendication du non-alignement par certaines nations, et les choses étaient bien simples comme ça. Le monde était binaire. D’un côté, le monde dit libre, et de l’autre les communistes qu’il fallait combattre ou à tout le moins, contenir. Quand les États-Unis prenaient part aux côtés des rebelles ici et là dans le monde, c’était généralement sous le parapluie de la défense de l'idéal démocratique, du combat contre la dérive communiste des gouvernements en place. Le débarquement de la Baie des cochons; le renversement de Salvador Allende; le soutien aux Contras; aux nationalistes du FNLPK et aux sihanoukistes du Funcinpec; l’orchestration de l’assassinat de Lumumba; etc. L’intervention américaine s’inscrivait toujours dans la logique de cette guerre idéologique que l’Amérique livrait à l’Union Soviétique.

 

Il me semble qu’on n’a pas encore pris la mesure de l’impact que cet état de choses a eu sur notre façon de penser. La guerre froide a introduit le « paradigme de la simplification », pour emprunter l’expression d’Edgar Morin, dont les acteurs et lecteurs de l’actualité subissent encore les affres. Ce qu’il faut comprendre c’est que le monde n’est pas devenu complexe après la guerre froide comme nombre de bons pensants aiment l’affirmer. Il l’était déjà à l’époque et même avant. Mais la bataille idéologique en masquait la réalité. Les crises locales ou régionales devenaient rapidement des crises idéologiques quand chacune des superpuissances, voulant étendre son domaine d’influence ou le préserver, apportait son soutien à un camp ou à l’autre. Du coup, tous les conflits se lisaient sous le prisme de la bataille idéologique, même si dans bien des cas, ces superpuissances ne faisaient que tirer profit des circonstances. Dans ce contexte, la doctrine des présidents américains jusqu’à Reagan a été, à quelque nuance près, fondamentalement la même.

 

Puis il y a eu la fin de la guerre froide...

 

L’Amérique a eu le dessus sur l’Union soviétique. Cependant, comme le suggère Jean-Christophe Ruffin dans L’empire et les nouveaux barbares, la fin de la guerre froide va introduire ce désarroi qui s’empare du vainqueur après une bataille longtemps devenue sa raison d’être. George H. W. Bush héritera de ce désarroi. On aura beaucoup parlé de son pragmatisme, de sa capacité à mobiliser la communauté internationale, à forger des alliances. Cependant, même sa guerre contre Saddam Hussein ne parviendra pas à dégager sa doctrine et moins encore à proposer un poncif qui en ramasse la substance. Pour être brutal, Bush 41 n’a jamais eu de doctrine.

 

Ce ne sera pas différent pour le démocrate Clinton après lui. Michael T Klare, dans sa tentative d’articuler la doctrine Clinton, a pu percevoir dans une allocution du président prononcée le 26 février 1999 l’énoncé de sa doctrine. Reste que dans cette allocution, Clinton affirmait bien ceci : “We cannot, indeed, we should not, do everything or be everywhere. But where our values and our interests are at stake, and where we can make a difference, we must be prepared to do so.” Dès lors, des deux choses l’une, soit le président Clinton suggérait ainsi que l’Amérique n’aurait pu faire aucune différence au Rwanda en 1994, soit l’idée qu’il ait eu une doctrine est une grotesque aberration. N’en déplaise à Klare, je penche pour la deuxième proposition.

 

Vint alors le 11 septembre...

 

Cette tradition de doctrine présidentielle aurait bien disparu aujourd’hui, n’eurent été les attentats du 11 septembre 2001. Ces attentats définissent la politique étrangère de George W. Bush. Une politique marquée notamment par la guerre en Irak que certains ont perçue comme une tentative de finir le travail que son père avait commencé. C’est dans la justification de cette seconde guerre du golfe qu’émerge la doctrine Bush, soit la guerre préventive. Du coup, le 43ème président américain s’inscrira dans la tradition. Noam Chomsky est sans doute l’intellectuel qui a mieux souligné le caractère radical de la doctrine Bush qui’il définit ainsi dans son Imperial Ambitions: « The United States will rule the world by force, and if there is any challenge to its domination – whether it is perceived in the distance, invented, imagined, or whatever – the United States will have the right to destroy that challenge before it becomes a threat.” Imaginons un instant qu’il n’y ait pas eu de 11 septembre. Quelle aurait alors été la doctrine de Bush 43? Fort probablement aussi floue que celle de son père, sinon davantage encore; aussi confuse que celle de son prédécesseur, le président Clinton.  

 

Les attentats du 11 septembre ont ravivé une tradition en passe de disparaître. Et pour cause, ils remettaient sur la scène un « ennemi » permettant de légitimer l’intervention américain ici ou là dans le monde. La « guerre globale contre le terrorisme » prenait allègrement la place laissée vacante par la guerre globale contre le communisme. Et la presse et son public poussaient un souffle de soulagement en voyant que le monde était à nouveau compréhensible. D’un côte le monde libre, et de l’autre, les terroristes. Bush ne dira-t-il pas : « Qui n'est pas avec nous est avec les terroristes »!

 

Obama et le Printemps arabe ...

 

Le Printemps arabe va nous rappeler que le monde n’est pas aussi simple, que le manichéisme à la Bush est une vue de l’esprit. Qu’on ne peut par conséquent pas aborder les problèmes d’un monde complexe et moins encore les résoudre à partir d’une simple doctrine. Obama l’a compris et son Amérique interviendra avec circonspection, avec prudence. Il fonctionnera avec une rationalité circonstancielle, plutôt qu’un principe irréductible, une doctrine.

 

En Libye, il tergiverse mais finit par intervenir, non pas pour aider les rebelles, mais plutôt pour « protéger les populations civiles ». Même s’il soutient les rebelles, il ne saurait trop les embrasser, car il sait que cet ami de circonstance n’est que cela, de circonstance. Sous le titre « U.S.-Approved Arms for Libya Rebels Fell Into Jihadis’ Hands », le New York Times rapportait les propos d’un ancien officiel du Defense Department qui notait que certains groupes anti-kadhafistes étaient « plus antidémocratiques, plus radicaux, proches de la version extrême de l’Islam. ».En Égypte, Obama hésite, mais sous la pression publique, il finira par demander le départ Moubarak. Pourquoi l’hésitation? Parce que, d’une part Moubarak est un allié sûr, et d’autre part, l’alternative est à la fois mal cernée et potentiellement risquée pour les intérêts des Américains et ceux de leur principal allié dans la région, Israël. Puis en Syrie. Après une longue claudication, Obama finit par appuyer publiquement les fractions rebelles. Mais il n’est toujours pas question d’intervenir militairement pour déloger l’homme fort de Damas.

 

À noter que dans le cas syrien, les moyens déployés dès le départ par les autorités pour juguler le soulèvement populaire présageaient la crise humanitaire que le pays connaît actuellement. Ainsi, si on se base sur la supposée doctrine Obama formulée par Andrea Mitchell telle qu’indiquée plus haut, soit l’administration Obama ne l’a pas vue venir, soit elle a estimé que la crise n’était pas évitable; à moins qu’elle ait pesé le rapport coûts/bénéfices et l’ait trouvé déficitaire.

 

Il n'y a pas de doctrine Obama

 

Alors que le président Obama a complété un premier mandat plutôt riche en soubresauts dans la conjoncture mondiale où les Américaines ont systématiquement joué un rôle déterminant, journalistes et commentateurs continuent de se remuer les méninges pour tenter de cerner la doctrine Obama... sans succès. N’en déplaise à Mitchell et autre Matthews, il n’y a pas et il n’y aura pas de doctrine Obama. En tout cas, pas dans le sens de la doctrine Bush ou de la doctrine Reagan. L’Amérique est l’empire, et à ce titre, elle continuera d’intervenir dans le monde. Par moment, elle légitimera son action en prétextant la défense de ses intérêts stratégiques ou économiques, le soutien à ses alliés, la protection des populations civiles (ce que Chomsky, aux lendemains de la crise du Kosovo appelait, non sans ironie, « le nouvel humanisme militaire »), la libération des peuples de la tyrannie de leurs leaders, etc. Bref, pour reprendre La Fontaine, la raison du plus fort sera toujours la meilleure. Quant à la quête obsessive de la doctrine Obama, elle relève en réalité d’un drame médiatico-intellectuel hérité de la guerre froide : la mentalité de la simplification.

2013-01-25

 



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Doctrine ou pas Doctrine
par Lewis le 11 août 2014

Je trouve l'article assez intéressant et de bonne qualité.

Cependant - et c'est mon avis personnel - la question aurait plutôt été celle de savoir si les Etats-Unis avaient une doctrine du tout. C'est un thème longuement débattu aux quatre coins du monde.

A mon humble avis, en tant que président des Etats-Unis d'Amérique et suivre une (sa) doctrine ou même pas du tout relève d'une pure spéculation car et ce jusqu'à preuve du contraire, les présidents successifs n'ont fait que semer la terreur "chez les autres", chacun à sa manière en vu de défendre les intérêts extérieurs de la Nation et mieux encore, des intérêts privés.

Que Obama soit un peu moins "réactionnaire" que ses prédécesseurs (dont Busch fils) ne déroge pas au principe: pour exemple, la guerre de Libye n'aurait jamais dû  avoir lieu. Et d'autres encore. Ils le savent eux-mêmes!

En somme, doctrine ou pas doctrine... Il n'aurait jamais dû être président. Il est très loin de ses idéaux nobles de campagne électorale. Ou tout simplement, la protection des plus faibles pour lui signifierait sans doute " protection des Etats-uniens les plus faibles". Dès lors qu'on ne l'est pas (Etats-uniens!), on a le droit d'être doctrinalement (ou pas)  et copieusement bien écrasé!

Peace

 

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