Le théâtre trouverait son origine dans les fêtes populaires du carnaval. Mais d’où provient le carnaval? Si les théories anthropologiques diffèrent, on constate en tout cas qu’en divers lieux du monde, se trouvent des moments de déguisements où chacun fait comme s’il était un autre. Pour le temps de la fête, le serviteur commande au maître et le maître au serviteur; on joue avec la lumière et l’obscurité, le haut et le bas, le bon et le mauvais, le sauvage et le civilisé. Ainsi des personnages sylvestres, c’est-à-dire revêtus de feuilles colorées à qui l’on donne parfois le prénom d’Arlequin. Pourquoi ces déguisements et ces jeux d’inversion? Certaines traditions prétendent que, paradoxalement, le déguisement permet parfois de mieux se révéler.
Dans Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux pose d’emblée sur scène cette donnée carnavalesque. Silvia, la jeune fille de famille, doute que jamais le mariage puisse lui convenir. Elle a si souvent observé ces maris souriant en société qui, à la confidence de ses amies, se révèlent grincheux et désagréables en privé. Ces sourires ne sont que masques dont Silvia ne veut pas. Mais son père aimerait qu’elle se marie et il a un jeune homme à lui présenter. Il accepte le stratagème dont elle a l’idée, sachant que Dorante, le promis, a les mêmes doutes qu’elle, et jouera de la même supercherie. Silvia se déguisera en sa servante Lisette qui se fera passer pour sa maîtresse. De son côté, Dorante cède sa place à son serviteur Arlequin et se fait passer pour le valet.
Silvia, dont le projet est d’observer son promis en se faisant passer pour la servante de la maison, ignore bien sûr que Dorante n’est pas le serviteur qui se présente à elle. Mais l’amour passe quand même et donne lieu pour un temps à tous les malentendus. Silvia se sent irrésistiblement attirée par celui qu’elle croit être le valet et cette attirance est réciproque et bien embarrassante. De même, Lisette déguisée en sa maîtresse, est très gênée par l’amour réciproque de celui qu’elle croit être Dorante mais qui, en fait, est le bouffon Arlequin.
Les spectateurs, de concert avec le père et le frère de Silvia, sont informés de ces jeux d’inversion et constatent que l’amour, lui, se joue de toutes ces mystifications. L’effet de vertige est augmenté par cette mise en abyme théâtrale. Sur la scène du théâtre où des acteurs sont conviés à jouer les rôles imaginés par le dramaturge, les voilà qui dans la pièce se travestissent de nouveau pour faire croire à ce qu’ils ne sont pas.
La mise en scène de Carl Poliquin a pris le parti de monter la pièce dans des décors et des costumes du temps de Marivaux. Mais 300 ans après, le texte garde toute son actualité, sa fraicheur et ses effets comiques. Les acteurs sont brillants et certains carnavalesques, comme il se doit. Le théâtre Denise-Pelletier présente comme à son habitude un théâtre relevé et distrayant, et aussi accessible à toutes les catégories de spectateurs, y compris les plus jeunes. Une excellente manière de les initier et de leur faire apprécier le théâtre…
Avec, par ordre alphabétique, Jean-François Blanchard, Guillaume Champoux, Daniel Desparois, Julie Gagné, Agathe Lanctôt, Daniel Paquette.
Au théâtre Denise-Pelletier à Montréal, du 16 janvier au 15 février 2013.
Renseignements www.denise-pelletier.qc.ca
21 janvier 2013