Lorsque très jeune, le petit Eugène Ionesco comprend qu’il est mortel, c’est un choc dont il prétend ne s’être jamais remis. « Depuis l’âge de quatre ans, depuis que j’ai su que j’allais mourir, l’angoisse ne m’a plus quitté. C’est comme si j’avais compris tout d’un coup qu’il n’y avait rien à faire pour y échapper et qu’il n’y avait plus rien à faire dans la vie » déclara-t-il même dans ses Notes sur le théâtre. On peut s’étonner de cette dernière phrase chez un homme qui, au contraire, semble avoir bien rempli sa vie, si ce n’est qu’en nous laissant une œuvre théâtrale parmi les plus intéressantes de tout le XXe siècle.
Ainsi, le roi Bérenger 1er (Bérenger qui signifie « porteur de lance ») serait Ionesco lui-même. Ce prénom que le dramaturge a déjà utilisé dans Tueur sans gages et dans Le Rhinocéros, revient avec Le roi se meurt au début des années 60. Là, le personnage est un monarque autoritaire et très âgé qui commande tout dans son royaume et qui n’a sûrement pas l’habitude que la vie lui refuse quoi que ce soit. Quand il apprend qu’il est proche de mourir, c’est un bouleversement, une évidence à laquelle il refuse absolument de croire.
Comment une telle farce macabre parvient-elle à nous faire rire? C’est tout le talent d’Ionesco. Le roi, accompagné de ses deux épouses, la première, sombre, austère et raisonnable Marguerite, et la seconde, sensuelle et aimante Marie, de son médecin, de son infirmière et de ses sujets, règne en maître absolu et commande même aux nuages et au soleil. Mais le royaume tout à coup se déglingue. Le chauffage ne fonctionne plus, le plafond du palais se fissure et le roi est si fatigué qu’il n’arrive plus à monter sur son trône.
Cette tragi-comédie présentée au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal et brillamment mise en scène par Frédéric Dubois, choisit de remplacer le vieillard par un jeune roi qui n’a pas 35 ans. Cette entorse à la règle ajoute de la profondeur aux propos d’Ionesco, sur fond de monde contemporain. Car ce roi narcissique, puéril et attachant, qui se comporte comme un enfant dont tous les souhaits et les caprices sont exhaussés, ressemble fort à ceux qui, aujourd’hui, s’imaginent que grâce à la science et au progrès, bien des épreuves humaines devraient être évitées, y compris – et pourquoi pas? - celle de la mort. « L’éternité, c’est très long… particulièrement vers la fin », nous prévient pourtant Woody Allen. Mais plus grave, ce fantasme risque fort de faire passer ceux qui l’ont, tout à côté de leur propre vie.
Et c’est un peu l’impression que nous donne le roi Bérenger 1er quand il se meurt. Sans doute a-t-il bénéficié de tous les plaisirs dont on peut rêver, la richesse, le pouvoir, l’amour. Mais parvenu au terme, ce vécu se transforme en regrets pour s’acheminer, avec bien de la difficulté, vers de la pure résignation. Philosopher, c’est apprendre à mourir nous a pourtant enseigné Michel de Montaigne.
La pièce d’Ionesco, au-delà de la farce, propose une très profonde réflexion sur la vie, ses épreuves et le rapport aux autres. Elle est servie par la très belle mise en scène de Frédéric Dubois au TNM : du loufoque, du burlesque et un décor qui ajoute à la réflexion, au sens propre et figuré du terme.
Avec Benoit Mcginnis, Isabelle Vincent, Violette Chauveau, Patrice Dubois, Kathleen Fortin, Émilien Néron
Au TNM à Montréal, du 15 janvier au 9 février 2013
Renseignements http://www.tnm.qc.ca/
18 janvier 2013