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Observatoire des droits humains

La langue comme outil de résistance

par
écrivaine et historienne

Il ne tient qu’aux consommateurs de marchandises importées de faire respecter leur langue : l’intérêt même des commerçants parlant la langue anglaise leur fait respecter cette langue par nécessité. Cette remarque tirée du journal montréalais La Minerve ne date pas d’hier, mais du 21 novembre 1836. Elle a pourtant un parfum résolument contemporain, puisqu’elle pourrait se transposer par exemple autour de la Loi 101, de l’affichage commercial ou de l’enseignement de l’anglais au primaire. L’éditeur ajoutait encore : Dans ce pays où la légalité des deux langues est reconnue, nous repoussons l’exclusion de la langue des habitants de la province et nous voulons comme droit et non pas comme faveur, la reconnaissance de la langue française.

Il m’a fait grand bien de lire ces propos empreints de fierté, car ils indiquent, s’il est encore nécessaire de le faire, que les Québécois ne sont pas d’une susceptibilité exagérée envers leur langue. Les Québécois sentent plutôt, depuis qu’ils ont dû se soumettre à l’empire colonial britannique, que le propre d’un conquérant, c’est de vouloir assimiler ceux qu’il a placés sous son joug, ne serait-ce que pour se légitimer à ses propres yeux. Quand on apporte la civilisation et le progrès à une société indigène, les conquis devraient s’empresser de se fondre dans la culture « supérieure », n’est-ce pas?

Mille exemples prouvent une volonté tangible d’assimilation, à laquelle les Québécois ont résisté victorieusement. À la fin de l’année 1836, l’éditeur de La Minerve réagissait vivement à un projet des directeurs du collège de Montréal : dans une institution francophone, dispenser en anglais uniquement un « cours commercial » pour jeunes hommes. Sa position, la plupart d’entre nous la trouverions fort raisonnable. Avec fierté, il citait quelques récentes initiatives prouvant que la langue anglaise n’était pas la seule valable pour le monde des affaires. Par exemple, la Banque du Peuple, fondée une année auparavant par des Canadiens français, tenait ses livres dans la langue de la majorité des habitants du pays.

De surcroît, ladite banque avait donné préséance, sur ses billets, à la langue française; les plus anciennes et si british banques à chartres de la métropole, telle la Bank of Montreal, avaient été forcées de suivre cet exemple pour conserver la faveur de leur clientèle. Le patron de La Minerve concluait enfin avec force : L’éducation pour se former aux affaires sur le continent de l’Amérique du Nord doit comprendre le français aussi bien que l’anglais : la connaissance des deux langues est utile, essentielle et nécessaire.

Mais ceux qui trouvaient les Canadiens français trop fiers, trop amoureux de leur identité, ne se privaient pas de sophismes et de mensonges pour contrebouter l’évidence. Seules des phrases sonores et des allégations dénuées de fondement pouvaient masquer de bien faibles ressources de raisonnement… L’Ami du peuple se donnait alors pour mission de défendre à tout prix les directeurs du Collège de Montréal, soit les Sulpiciens de Montréal. Tout Français qu’ils soient, ces derniers étaient encombrés d’un complexe de supériorité vis-à-vis de la population canadienne-française aussi enflé que celui des Britanniques les plus influents, et ils renchérissaient de mépris.

La Minerve trouve dans cette nouvelle école commerciale une insulte au pays, écrivait donc faussement L’Ami du peuple. Son éditeur poursuivait : Eh grand dieu! Nous le demandons ici, où trouve-t-on, dans toute cette affaire, l’ombre de proscription de la langue française? Comment l’esprit le plus mal disposé peut-il trouver mauvaise une mesure extrêmement avantageuse et utile en elle-même et qui ne peut avoir aucune conséquence funeste? Tant qu’à faire, poursuivait L’Ami du peuple dans une surenchère douteuse, pourquoi La Minerve n’accusait-elle pas les institutions d’enseignement qui donnent aux élèves un maître d’anglais de vouloir proscrire le français?

Pour défendre l’indéfendable, tout est permis… Rien ne justifiait les Sulpiciens d’offrir un cours commercial en anglais uniquement. Rien, sauf une volonté inextinguible de plaire à leurs intolérants, xénophobes et puissants amis britanniques, lesquels se seraient réjoui de voir la population d’origine française perdre l’usage de sa langue, de sa culture et surtout de sa soif de justice sociale. Après tout, ils y travaillaient depuis la Conquête… Pour défendre l’indéfendable, une tactique éculée consiste à se transformer en victime, à accuser grossièrement celui qui nous fait de justes reproches. Il semble bien que la frange intolérante de la population britannique a transmis cette astuce de génération en génération.

La polémique qui a alors fait rage par gazettes interposées, et qui est emblématique des discussions dans la société civile, prouve un autre fait d’un intérêt certain. Aujourd’hui comme naguère, la population anglophone de la province – à travers certains de ses porte-parole – interprète comme une atteinte à ses droits la moindre tentative de protection et/ou de promotion de la culture francophone. Cette ligne de conduite est-elle spécifique au Québec, ou est-ce que les ressortissants britanniques l’ont utilisée dans toutes leurs colonies où une langue « indigène » se colletaillait à la leur?

Toujours est-il qu’au début du 19e siècle, il était de bon ton de pousser les hauts cris et de crier à l’iniquité lorsque les « enfants du sol » tentaient de protéger un patrimoine qu’ils estimaient en péril, celui de leur culture et de leur langue. Près de 180 ans plus tard, à l’automne 2012, il a suffi que le Parti Québécois soit réélu, même minoritaire, pour que de tels échos résonnent dans l’espace public. Ne serait-il pas temps de passer à autre chose? De cesser de donner prise à ces coups bas. De leur opposer le silence du mépris!

3 janvier 2013



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