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Observatoire des droits humains

Entretien avec la sociologue Odile Merckling

Dans notre ouvrage intitulé « Les femmes d’Afrique centrale au Québec », nous abordions des réflexions sur la condition féminine en contexte migratoire. Et nous poursuivons nos observations dans notre environnement et nous nous intéressons aussi à ce qui passe outre-Atlantique.

Pour rappel, des spécialistes s’accordent  à dire que la question de l’immigration fait partie des sujets sensibles qui déchaînent les passions.

On sait aussi la féminisation de la population immigrée préoccupe plusieurs personnes. Par exemple, la sociologue Odile Merckling mène ses recherches sur les femmes immigrées.

Parmi ses ouvrages on retrouve les titres suivants publiés chez l’Harmattan : « Femmes de l’immigration dans le travail précaire », « Parcours professionnels des femmes immigrées et de filles d’immigrés »,  « Emploi, migration et genre ».

Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec  cette chercheure.

 

 

1) Vous êtes sociologue et vous avez à votre actif plusieurs publications, pouvez-vous nous en parlez brièvement ?

Après avoir soutenu un doctorat de sociologie du travail à l’Université de Paris VII en 1984, j’ai fait plusieurs contrats de recherches financés par la Direction de la population et des migrations du Ministère des Affaires sociales (DPM). A cette époque, j’étudiais l’emploi des immigrés de façon générale. Il s’agissait alors surtout d’ouvriers hommes travaillant dans des emplois peu qualifiés de l’industrie ou du bâtiment, et qui ont été très affectés par les restructurations de l’appareil productif. (Immigration et marché du travail Ed l’Harmattan, 1998). A partir de la fin des années 1990, je me suis orientée vers l’étude de l’insertion professionnelle des femmes immigrées, en menant tout d’abord des approches historique et statistique (Emploi, migration et genre, Ed L’Harmattan, 2003).

En 1996, le Collectif national pour les droits des femmes a été créé, qui regroupe un grand nombre d’associations de femmes, j’ai participé dans ce cadre à de nombreuses commissions sur les thèmes de l’emploi et de la précarité des femmes en général, et plus particulièrement des femmes immigrées. Depuis le début des années 2000, j’ai mené des travaux d’enquête de terrain sur ce thème, essentiellement en région parisienne. J’ai suivi des conflits menés par des femmes immigrées (et parfois sans-papiers), dans des secteurs comme le nettoyage. Entre 2005 et 2010, j’ai mené des entretiens approfondis auprès de femmes rencontrées en milieu associatif ou sur le terrain de ces luttes, et qui avaient des origines et des niveaux d’études très variés. Une moitié de ces femmes avaient immigré à l’âge adulte (dont la moitié étaient venues en France seules), et l’autre moitié étaient des femmes nées ou élevées en partie en France. Les deux tiers étaient maghrébines ou africaines.

Mon ouvrage Femmes de l’immigration dans le travail précaire, paru en 2011, explique les modalités de travail de ces femmes dans plusieurs secteurs. Le deuxième livre, paru en juin 2012, porte sur les parcours individuels de ces femmes, sur la comparaison entre les femmes immigrées et celles nées en France de parents immigrés (dites de la « seconde génération »). Il met l’accent sur les liens entre la vie professionnelle et la vie familiale, notamment les difficultés d’articulation des temps de vie. Il comporte aussi un chapitre sur les discriminations que les femmes subissent dans les entreprises, et un autre sur les conflits ou la syndicalisation.

 

2) La féminisation des migrations prend de l’ampleur. On sait aussi que dans les pays d’accueil, les personnes issues de l’immigration, tous sexes confondus, éprouvent d’innombrables difficultés concernant leur insertion professionnelle. Vos recherches portent, justement, sur le travail, les migrations et le genre. Quel regard portez-vous sur le parcours professionnel des femmes ?

A partir des années 1960, peu après la décolonisation des pays d’Afrique et du Maghreb, de nombreux accords bilatéraux avaient été signés avec ces pays, qui autorisaient la venue de travailleurs migrants – des hommes pour la plupart. Dans les années 1970, le regroupement familial s’est accéléré pour cette composante de l’immigration. Peu après, en juillet 1974, les pouvoirs publics ont décidé la fermeture de l’immigration de travail. La migration de femmes a depuis lors été une composante majeure des flux migratoires, que ce soit ceux de l’immigration familiale, ceux des étudiants ou des demandeurs d’asile. Les femmes ont constitué une part sans cesse croissante de ces flux, dont elles représentent aujourd’hui au total environ 54 % - selon les chiffres officiels. 

Les taux d’activité des femmes immigrées ont très fortement augmenté depuis le milieu des années 1980, surtout ceux des femmes d’origine asiatique ou d’Afrique hors Maghreb. On a, par exemple, environ 65 % d’actives chez les Africaines – presque autant que chez les Françaises de naissance, mais avec un taux de chômage nettement plus élevé (de 30 % ou plus). Les Maghrébines sont moins souvent actives (autour de 50 %), mais elles le sont également de plus en plus. (Source : Insee, Enquête sur l’emploi en continu).

La plupart des femmes ont toujours travaillé, au moins dans le secteur informel, mais elles cherchent désormais à accéder au secteur formel, pour ne plus dépendre de leur conjoint et  acquérir des droits sociaux propres (sécurité sociale, retraite…) Dans le domaine des services à la personne, elles sont venues relayer les femmes françaises qui partaient travailler à l’extérieur de chez elles, pour la réalisation de tâches ménagères, de garde d’enfants ou d’aide aux personnes dépendantes. Pour le  reste, elles font souvent des professions qui se situent dans le prolongement de la sphère domestique : nettoyage, restauration, confection, coiffure. Il s’agit de petits boulots précaires, dans des secteurs peu réglementées et dans des petites entreprises.  

Plus de la moitié des femmes que j’ai rencontrées avaient été scolarisées au moins jusqu’au Bac, mais une partie restaient faiblement scolarisées. Beaucoup ont énormément de compétences et de savoir-faire, mais ne peuvent pas les valoriser, surtout à cause de la précarité économique. Leurs parcours professionnels sont chaotiques, avec une pluriactivité (occupation de plusieurs emplois) et des changements d’employeurs fréquents, ce qui limite les possibilités de reconnaissance de qualifications. La plupart des femmes ont exercé au moins 2 ou 3 professions différentes, certaines se retrouvent licenciées après plusieurs années de travail dans une même entreprise, ce qui les empêche de bénéficier d’une progression du salaire liée à l’ancienneté. Les femmes âgées de plus de 50 ans, qui ont souvent des problèmes de santé, (re)trouvent rarement un emploi stable à temps complet.

 

3) Une étude réalisée par Marie-Thérèse Chicha, professeure à l’Université de Montréal, s’intitule                               « Discrimination systémique et intersectionnalité : la déqualification des immigrantes à Montréal ». Celle-ci montre que les femmes ayant des diplômes universitaires obtenus à l’étranger peinent à trouver des emplois. D’autres sources indiquent aussi que l’acquisition d’un diplôme canadien n’est pas une garantie pour obtenir un emploi à la hauteur de ses qualifications. Avez-vous constatez des faits similaires en France ?

La discrimination à l’égard des femmes immigrées et d’origine étrangère est systémique, dans le sens où elle est pratiquée simultanément par de nombreux acteurs. La segmentation du salariat est organisée à la fois par les employeurs et par les institutions de l’emploi, elle prend appui sur les rapports de domination de race et de sexe, qui sont présents à tous les échelons de la société. La discrimination se trouve en quelque sorte institutionnalisée, par exemple du fait des développements de la sous-traitance dans de nombreux domaines, et de la multiplication des statuts précaires, que ce soit dans les secteurs public ou privé.

 

Les premières expériences sur le marché du travail conditionnent assez fortement la suite de la trajectoire. Dans les entreprises, la plupart des femmes sont employées dans les emplois du bas de la hiérarchie, sans possibilité de formation ou d’évolution, dans la mesure où les employeurs savent qu’elles bénéficient de peu de relations pour pouvoir trouver un emploi ailleurs et d’une autre nature.

Les diplômes obtenus hors de l’UE ne sont pas reconnus à leur niveau, donc des femmes diplômées se retrouvent dans les mêmes types d’emploi que les femmes non diplômées, ou bien elles doivent refaire en France une grande partie de leur formation (par exemple celles qui ont un diplôme d’infirmière). Les femmes qui ont obtenu certains diplômes en France éprouvent également des difficultés d’insertion professionnelle, même lorsqu’elles maîtrisent la langue française. Elles se retrouvent souvent au chômage, et tentent alors de créer des associations, des activités indépendantes ou des petites entreprises.

 

4)   Quels sont les secteurs d’activités qui recrutent                     « facilement » la main-d’œuvre féminine    « étrangère » ?

La plupart des femmes que j’ai interrogées ont travaillé principalement dans trois types de secteurs :

-          les services à la personne

-          les activités standardisées du nettoyage, de l’hôtellerie, de la restauration, ou de la grande distribution 

-          pour les plus scolarisées, les domaines de la santé et du travail social, et certaines activités administratives.

La présence des personnes étrangères est souvent consécutive à des réorganisations de certains secteurs, notamment à la mise en sous-traitance d’activités (nettoyage, gardiennage, restauration collective, blanchisserie, merchandising…) Les activités de services à la personne sont de plus en plus souvent exercées par le biais d’organismes intermédiaires, d’associations ou de sociétés de  placement. Il s’agit principalement d’emplois à horaires fragmentés, avec des temps partiels de courte durée.

 

5)  La précarité observée dans le domaine professionnel a-t-elle des répercussions dans les autres sphères de la vie ? Dans quel état d’esprit sont ces femmes ?

J’ai pu me rendre compte que beaucoup de femmes vivent désormais seules, sont mères isolées ou ont élevé leurs enfants en partie seules. Beaucoup ont des conjoints dans la précarité professionnelle, en invalidité ou retraités avec de faibles revenus. Elles subissent alors les conséquences de la précarité de leur conjoint, doivent assurer la gestion de la vie quotidienne du ménage avec de faibles moyens.

Les difficultés d’accès à un logement sont importantes, surtout pour les femmes qui vivent seules. La plupart n’ont pas de véhicule personnel, et doivent faire de nombreux déplacements dans les transports en commun, même à des heures tardives.

Les principales difficultés concernent l’organisation de la vie personnelle. En effet, d’une part ces personnes ont des difficultés d’accès à certains services publics essentiels (tels que ceux de santé, de garde d’enfants ou d’établissements pour personnes dépendantes…) D’autre part, elles ont souvent des horaires de travail variables, fragmentés et excentrés... Certaines travaillent tôt le matin ou en soirée, à des heures où elles souhaiteraient pouvoir s’occuper de leurs enfants. Elles ne peuvent pas mettre leurs enfants en bas âge en crèche, et n’ont pas les moyens de recourir à une aide extérieure. Le rôle de la famille élargie et des solidarités de voisinage reste important, mais il tend à régresser du fait de nombreuses restructurations urbaines et de la mobilité croissante des individus.

 

6) Qu’en est-il de la situation des filles qui sont souvent nées dans le pays d’accueil ? Sont-elles logées à la même enseigne que leurs mères ?

Les primo-arrivantes travaillent surtout dans le nettoyage, les services à la personne (ménages ou aide aux personnes âgées), puis dans la restauration ou la distribution. Les migrantes diplômées et les filles d’immigrés élevées en France ont davantage accès au secteur formel, même si elles commencent souvent par faire des ménages, des gardes d’enfants ou du soutien scolaire... Beaucoup travaillent ensuite dans des emplois administratifs de premiers niveaux (tels que ceux de secrétariat, de standard et d’accueil, de téléopératrices), dans la santé (aides-soignantes) ou dans le travail social (animatrices, médiatrices, éducatrices de prévention).

 

7)  Observez-vous des améliorations au fil du temps ?

Sur le plan des catégories socioprofessionnelles, on constate une évolution. Les catégories ouvrières et de personnels de services rendus directement à des particuliers régressent, surtout pour les femmes de la seconde génération de certaines origines. Les formes de mobilité conduisent environ la moitié des filles d’immigrés vers des postes d’employées qualifiées (de commerce, de secrétariat…) ou vers des professions intermédiaires et de cadres, principalement dans les domaines de la formation, de la santé et du travail social. (Source : Ined et Insee, Enquête Trajectoires et origines de 2008-2009).

Le 20 décembre 2012.



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Cet article fait partie de

La Chronique de Ghislaine Sathoud
par Ghislaine Sathoud, écrivaine

Originaire du Congo-Brazzaville, Ghislaine Sathoud, activiste des droits humains, vit et travaille au Canada. Son cursus académique s’est déroulé au Congo, en France et au Canada. Elle est diplômée en sciences politiques et en relations internationales. Dans son pays de résidence... (Lire la suite)

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