La mondialisation est-elle un phénomène récent ? Qui peut définir la mondialisation ? Quelles sont les retombées de la mondialisation sur les pays pauvres ? Quels sont les impacts de la privatisation sur le secteur public ? Comment refaire ce monde ?
Un autre monde est possible si… de Susan George est une référence utile, voire indispensable aux militants appartenant au mouvement antimondialiste. L’ouvrage ne se limite pas à la dénonciation et au rejet du modèle néolibéral ; il présente des alternatives. Le «si» de Susan George dépasse la dimension conditionnelle. Ce «si» rallie le temps et l’espace en se servant du conditionnel pour indiquer le présent et de l’existant pour construire des alternatives.
Les points de suspension après l’adjectif possible ne s’ouvrent pas sur une infinité de prévisions et d’interprétations qu’on se fait d’habitude de ce genre d’expression décontextualisée. La possibilité d’édification d’un autre monde ne relève pas du probable. Les prémisses de cette élaboration existent déjà. Ce qui fait que l’antimondialisation ne se contente pas de formes de dénonciations et de refus réduite à une tendance nihiliste. C’est plutôt un projet sociétal qui doit se construire à base de Droit.
Loin de toute utopie, le «si» altermondialiste soutenu par Susan George puise dans le verbe être conjugué au présent. Le «est» traduit la ténacité de cette militante à contribuer à la réalisation d’un autre monde dont la justice sociale et environnementale doit primer.
La mondialisation est-elle un phénomène récent ? Qui peut définir la mondialisation ? Quelles sont les retombées de la mondialisation sur les pays pauvres ? Quels sont les impacts de la privatisation sur le secteur public ? Comment refaire ce monde ?
La mondialisation a évolué en optant pour une double démarche : Verticalement, l’histoire démontre que le phénomène de la mondialisation s’inscrit dans la continuité du capitalisme.
Horizontalement, ce phénomène se caractérise par un déploiement inégal dans l’économie mondiale. « Le capitalisme a été un phénomène planétaire dés son début, il y a environ cinq cents ans. La différence réside aujourd’hui dans sa puissance et dans la nature de ses principaux acteurs ; les entreprises géantes les mégas institutions financières ont désormais une liberté qui gouverne tout un chacun, en particulier parce qu’elles contrôlent aussi souvent les médias. Elles aspirent à encore plus de pouvoir, pour distordre les politiques nationales et internationales afin de les adapter à leurs besoins. » (1)
Pourtant la meilleure définition est celle que les néolibéraux se sont fait eux-mêmes, une définition s’identifiant à la loi de la jungle. Susan George rapporte dans ce sens la définition d’un homme d’affaire européen, M. Percy Barnevik, lequel conçoit la mondialisation comme la liberté par un groupe d’investir où il veut, de produire ce qu’il veut, d’acheter et de vendre où il veut, et de subir le moins de restrictions possibles liées à la législation du travail ou conventions sociales.
Le Consensus de Washington (CW) vise à affaiblir le rôle de l’Etat. Celui-ci ne devra plus superviser de près l’économie nationale. Au contraire, il doit appliquer les règlementations dictées par les grandes entreprises. Autrement dit, il faut tout privatiser. Privatiser est le terme poli pour dire « brader ». L’entreprise de l’Etat que l’on privatise est le précieux résultat d’années de travail de centaines ou de milliers de salariés. Avec la privatisation, elle est brusquement livrée à de riches investisseurs individuels ou institutionnels.
L’impact de cette braderie se manifeste, selon Susan George, par le renforcement de l’inégalité. Dans les pays à fortes inégalités, la population est moins instruite et en moins bonne santé en raison d’une moindre volonté - ou capacité- du gouvernement de taxer les riches et de redistribuer. Cette situation entrave la formation du capital humain (comme les économistes se plaisent à appeler les individus productifs, prêts à l’emploi), qui reste faible et lente. Les femmes peu éduquées ont aussi beaucoup plus d’enfants que les femmes instruites et elles alimentent ainsi le cycle de l’inégalité en perpétuant son rapport quantitatif : un grand nombre de pauvres, une poignée de riches.
Il est clair que seuls les détenteurs du pouvoir politique, dans les pays pauvres, profitent de cette braderie. Car leurs intérêts convergent avec ceux du système néolibéral : renforcer les inégalités.
La lecture de cet ouvrage nous fait penser au cas du Maroc. Qui profite de la braderie des terres qu’occupait la SODE A ?(2) Quel est le sort des ouvriers agricoles de ces fermes bradées ? Dans quelles conditions, s’est-elle déroulée ? … En une seule question ; qui a dilapidé les richesses du Maroc ?
Toutefois, cette politique génératrice d’injustice sociale, due à la privatisation, nuit également à la nature. « La vision capitaliste, celle de l’éco-nomos , qui passe par la concurrence et la guerre de tous contre tous, ne peut conduire qu’ à un désastre collectif. La conception opposée, celle de léco-logos, met au cœur de nos choix la coopération des hommes entre eux et avec la nature. » (3)
Face aux effets indésirables de la mondialisation, Susan George, n’hésite pas à afficher sa crainte. «Aussi, j’ai bien peur que nous ne devions rester à Kant et à sa formule : « le bois dont l’homme est fait est si courbe qu’on ne peut rien tailler de bien droit. Si nous voulons construire un autre monde, il nous faudra le faire dans ce bois-là et pas dans un autre. Alors, autant commencer à le manier. » (4)
Ce livre répond donc aux besoins du militant altermondialiste et acteur associatif qui œuvrent dans le développement démocratique, en apportant une analyse dé-constructive, laquelle se sert du sens commun pour tailler un concept fin de la mondialisation. L’auteur ne se contente pas de formaliser le concept, mais elle le met au concret par le biais d’une infinité d’exemples signifiant les impacts négatifs de la mondialisation. L’analyse dévoile les dessous des chiffres pour démontrer à quel point le monde néolibéral est injuste.
Il ne s’agit pas d’une étude ayant pour objectif de décrire le fonctionnement des institutions capitalistes. Au contraire, c’est un travail encadré par une vision du possible. Une vision outillée d’analyse, de critique et surtout d’alternatives. C’est de cette vision que notre mouvement alternatif et associatif peut s’inspirer.
Notes
1. Un autre monde est possible si....
2. Société de Développement Agricole. (Maroc)
3. Un autre monde est possible si... .
4. Un autre monde est possible si... .
Susan George, Un autre monde est possible si…Fayard 2004. Traduit de l’anglais par Paul Chemla, en collaboration avec l’auteur.
2 décembre 2012