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Égypte: Changement de leadership spirituel à la tête d’une communauté copte inquiète

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Rédacteur en chef adjoint, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Une partie du peuple égyptien est inquiète de la montée des islamistes. Les Coptes orthodoxes craignent de faire les frais du changement de régime politique. Ils sont méfiants à l’égard du nouveau président Mohamed Morsi. Plusieurs des leurs se posent la question de leur avenir dans ce pays.

Après plus de 30 ans de pouvoir autoritaire, Hosni Moubarak a dû se rendre à l’évidence. La mort dans l’âme. Le ''Printemps arabe'' a eu raison de lui. Malgré l’euphorie des débuts suscitée par la Révolution du 25 janvier, un sentiment d’inquiétude tenaille de nombreux Égyptiens, dont les Coptes. Cette population, de loin la plus importante minorité chrétienne du monde arabe, craint de faire les frais du changement en cours.

Contexte tendu d’une élection papale

L’Église copte orthodoxe d’Égypte fait remonter sa fondation à Saint Marc l’évangéliste d’Alexandrie. Ce qui fait d’elle l’une des églises les plus anciennes au monde. Même si leur nombre est un des secrets les mieux gardés d’Égypte, certaines estimations le situent entre 6 et 10% d’une population totale de 83 millions d’habitants.

Les relations entre la minorité copte et la majorité musulmane ne sont pas toujours empreintes de sérénité. Et pour cause! Aux tensions confessionnelles séculaires, ponctuées de temps en temps d’agressions isolées mais de plus en plus récurrentes de la part de groupes ou d’éléments salafistes militants, s’ajoutent les multiples formes de discrimination et de marginalisation dont les Coptes sont victimes. La construction de leurs lieux de culte est à titre d'exemple restreinte et la restauration de ceux vieux compliquée alors que les mosquées bénéficient de règles plus ''libérales''. Les Coptes souffrent également de sous-représentation au sein du gouvernement et de la haute fonction publique. Ils ne comptent pas, à titre d'exemple, de recteurs d’université. D’ailleurs, dans un de ses romans (''Chicago''), l'Égyptien Alaa El Aswany a disséqué cette situation discriminatoire à l'aide de l'exemple de ce talentueux jeune copte qui devait immigrer aux États-Unis pour pouvoir devenir chirurgien.

Mais si les ''libéraux'' étaient déçus du ralliement du pape Chennouda III (1923-2012) au projet de succession dynastique des Moubarak, ils ont constaté, avec satisfaction, le ralliement de la jeunesse copte à la Révolution du 25 janvier. D’ailleurs, plusieurs chaines de télévision ont montré plusieurs images où on voyait chrétiens et musulmans unis et rassemblés, sur la mythique Place Tahrir. Tout un défi aux manœuvres du dernier pharaon d’Égypte qui voulait diviser l’opposition pour pouvoir se maintenir encore au pouvoir. Ce basculement de cette jeunesse dans le camp de la révolution a montré les limites du pouvoir de séduction d’un leader spirituel charismatique qui voulait l'en écarter. Mais si elle y a participé, c’est pour peser sur l’avenir de son pays et pouvoir ainsi contribuer à son développement sur une base citoyenne et non plus confessionnelle. Elle, qui a payé, elle aussi, le prix de l’émancipation de la dictature...

Mais la montée en puissance des islamistes et de leurs frères-ennemis salafistes et l’élection en juin 2012, pour la première fois, dans ce pays d’un président issu des Frère musulman, Mohamed Morsi, ont été accueillies avec inquiétude de la part des Coptes.

La crainte est que celui qui s’est présenté comme ''le président de tous les Égyptiens'' cède aux pressions des salafistes qui militent ouvertement pour l’application stricte de la charia islamique. À cela s’ajoute l’ambiguïté de sa confrérie sur le sens et l’usage à donner aujourd’hui à cette notion centrale. S’agit-il de principes généraux (esprit) ou de peines et châtiments corporels (lettre)? Cela se traduirait-il par la restriction des droits des chrétiens aux niveaux vestimentaire (pour les femmes) et culinaire (la consommation de la viande du port et de l’alcool)? L’exercice de leur liberté d’expression ne serait-il pas limité par une éventuelle législation portant, entre autres, sur la question du blasphème?

C’est dans ce contexte tendu que les Coptes ont entamé, le 20 octobre 2012, le processus de désignation du successeur du pape Chennouda III, décédé le 17 mars, à l’âge de 88 ans.

Procédures de l’élection du nouveau pape

Le processus d’élection du nouveau chef de l’Église copte orthodoxe d’Égypte a duré plusieurs semaines. Les Coptes en Égypte et à l’étranger se sont mobilisé pour prendre part à cet exercice. Un comité constitué pour l’occasion a d’abord examiné les dossiers de 17 candidats. Il a ensuite réduit ce nombre à cinq, deux évêques et trois moines. Finalement, un ''collège'' d’environ 2400 religieux et personnalités laïques, sélectionnées par le clergé, a, le 29 octobre, voté, à bulletin secret, pour permettre à trois finalistes de faire la course: le moine Raphaël Afamina (70 ans), rattaché au monastère Mina Mari, près d’Alexandrie, et les évêques Raphaël (âgé de 54 ans et médecin de formation et responsable des églises du centre du Caire et proche collaborateur du pape disparu) et Tawadros (60 ans) de Beheira (delta du Nil).

Si le père Afamina a fait campagne en faveur du dialogue renforcé avec la plus importante institution de l’islam sunnite dans le monde, Al-Azhar, l’évêque Raphaël a insisté sur des thèmes sociaux et sur la nécessaire réforme de l’Église et son confrère Tawadros sur les problèmes confrontés par la jeunesse. S’ils ne partagent pas les mêmes intérêts, ces trois candidats ont un trait en commun: ce sont des hommes de consensus et leur modération les a éloignés des luttes à l’intérieur de l’Église et des conflits avec des milieux salafistes et islamistes. Le fait qu'ils aient figuré sur la liste finale des candidats retenus est en soi un signal fort de la volonté de la majorité de la population copte de ne pas se couper du reste du peuple égyptien. C’est cette même volonté qui avait empêché un ecclésiastique controversé, l’évêque Bichoy, pourtant favori au départ, de figurer parmi les candidats.

Selon la procédure successorale datant de 1957, la tâche de tirer au sort, les yeux bandés, le nom de ''l’heureux élu'' revient à un jeune enfant. Au départ, les noms de 12 enfants âgés entre 8 et 9 ans étaient en lice. Finalement, le tirage au sort a permis à l’enfant Bichoy Girgis Masaad (9 ans) de devenir, le jour même de l’élection du nouveau pape, celui qui allait être, conformément à la croyance copte, l’instrument de la volonté du ''Saint-Esprit''. Le jour dit, soit le dimanche 4 novembre, au cours d'une messe à la grande cathédrale Saint-Marc du Caire, l’enfant a pioché le nom du nouveau pape dans un calice de verre, posé sur l’autel et où se trouvaient les trois feuilles de papier avec chacune le nom d’un des candidats. Le maître de cérémonie, l'évêque Pachomius, en charge de l’intérim en attendant l’élection du nouveau pape, a pris le papier choisi par l’enfant et l’a brandi en proclamant: "Evêque Tawadros". Il a ensuite montré au public les papiers portant les noms des deux autres candidats.

La cérémonie s’est déroulée publiquement et a été filmée pour éviter tout soupçon de non transparence. Elle s’est déroulée en l’absence des trois candidats.

Le 118e "Pape d'Alexandrie, Patriarche de toute l'Afrique et du siège de Saint Marc"

Tawadros II (ou Théodore II), de son vrai nom Wagih Sobhi Baki Soleiman, est né en 1952 à Al-Mansoura, située dans le delta du Nil. Son père, un ingénieur, est décédé en 1967. Il a obtenu, à l’âge de 25 ans, son diplôme de la faculté de pharmacie de l’Université d’Alexandrie. 10 ans plus tard, il est diplômé d’une université britannique. De retour dans son pays, il est chargé de la direction d’une usine pharmaceutique à Damanhur. Cela ne l’a pas empêché de commencer une formation théologique au séminaire. Sa formation et ses tâches monastiques lui ont permis de gravir les échelons entre 1986 et 1997. Passant du titre de moine en 1988 au monastère de Saint Bichoy (au nord-est du Caire), à prêtre en 1989 et évêque, neuf ans plus tard. C’est le pape Chennouda III qui l’a ordonné évêque général du diocèse de Beheira (delta du Nil), sous le nom d’Amba Tawdros.

Le nouveau leader spirituel des Coptes orthodoxe d’Égypte est un proche collaborateur du patriarche par intérim Pachomius. Nombre de Coptes contestaient le rôle politique d’intercesseur que s’était donné le pape disparu entre sa communauté et l’État. Ils aimeraient donc voir son successeur privilégier la mission pastorale de l’Église à l'implication politique. Mais cela ne sera pas chose aisée au moment où se pose avec acuité la question de la place de l’islam dans la nouvelle Constitution, toujours en cours de rédaction, et donc du rapport à la minorité chrétienne. Deux questions éminemment politiques.

Comme nouveau chef spirituel des Coptes orthodoxes, Tawadros II devra de facto être l’interlocuteur du président égyptien. Plusieurs Coptes aimeraient qu’il œuvre quand même pour que leurs droits soient garantis et qu’ils jouissent de la paix et de la sécurité. D'où l'importance symbolique pour eux des poursuites légales contre des présumés coupables de violences confessionnelles.

Son penchant pour la résolution pacifique des conflits confessionnels a plaidé en sa faveur aux yeux du nouveau pouvoir en place. M. Morsi et son Parti de la liberté et de la justice (PLJ) l’ont d’ailleurs félicité et dit souhaiter cultiver avec lui des relations apaisées et constructives. Des messages destinés à rassurer une minorité chrétienne inquiète pour ses droits et sa place au pays, en raison de la montée de l’islamisme chez elle et dans la région. En signe de bonne volonté tangible, le pouvoir serait mieux inspiré s’il accordait l’amendement des règlements ecclésiastiques controversés de 1938 qui encadrent les affaires de divorce et de remariage des Coptes.

**

L’intronisation du pape Tawadros II est prévue le 18 novembre prochain. Elle surviendra dans une Égypte vivant au rythme de la transition démocratique. Tout en composant avec les Frères musulmans, il devrait œuvrer à la conclusion d’un nouveau contrat social avec le nouveau pouvoir avec comme ambition la lutte contre la marginalisation et les discriminations frappant ses ouailles. Seule formule en mesure d’apaiser réellement les relations entre les deux communautés religieuses. Dans le passé, la loyauté des Coptes au régime autoritaire était en principe censée leur apporter une certaine protection des ''humeurs'' changeantes islamistes ou salafistes. Avec le ''succès'' que l’on sait... Le même type de contrat liait les minorités chrétiennes en Irak ''baathiste'' et dans la Syrie des Al Assad. Mais le ''Printemps arabe'' a profondément changé la donne. D’ailleurs, en participant nombreux, aux côtés de leurs compatriotes musulmans, à la Révolution du 25 janvier, les jeunes coptes ont signifié leur aspiration à un nouveau pacte politique. Un ordre censé leur garantir la jouissance de leurs droits dans l’égalité avec le reste des membres de la communauté politique nationale. Dans ce contexte, l’alliance avec les milieux ''libéraux'', séculiers ou hostiles à toute confessionnalisation du rapport au politique (et donc à la citoyenneté) est à encourager. Ces alliés de facto pourraient unir leurs forces et lutter contre l’entreprise litéraliste cherchant à faire de la charia non ''la principale source'', mais la source de la législation égyptienne.

12 novembre 2012



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Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef adjoint

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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