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Métissage, conciliation, tolérance ou l’universalisme catégorique

Un universalisme catégorique caractérise la vision du monde de Melchior Mbonimpa telle qu’elle se déploie dans son dernier roman, La tribu de Sangwa. L’histoire s’y déroule sur fond de métissage, de conciliation, de tolérance. Avec sa maîtrise de codes culturels canadiens et africains, ce Franco-Ontarien d’origine burundaise, récipiendaire de divers prix littéraires, s’inscrit résolument comme écrivain migrant.

La tribu de Sangwa, pour ainsi dire, cartonne sur une thématique qui est chère à Mbonimpa, le métissage culturel, auquel vient se greffer le métissage racial. Dans La terre sans mal, son précédent roman, Teta, le personnage principal originaire de l’Afrique des grands lacs, avait épousé un homme blanc, laquelle union n’envisageait pas de descendance. Comment d’ailleurs cela aurait-il été possible! Teta avait passé l’âge de la fertilité. Mais avec La tribu de Sangwa, toutes les unions mixtes produisent une descendance. Zamba, l’Africain et Mireille la Canadienne engendrent Nanga. Manéno, le fils de Zamba d’une union précédente épouse Mélanie, la fille de Mireille issue d’un mariage antérieur; il leur naîtra Amani et Malaïka. Nanga épouse Sélim le Libanais et lui enfante Nour et Baraka. Vision du monde ou hasard de la narration qui pousse parfois l’écrivain vers des pistes inattendues. Difficile à dire. Quoi qu’il en soit, le fait est que l’auteur est originaire du Burundi, un pays des grands lacs où une tension ethnique larvée entre Hutus et Tutsis gangrène les relations sociales, où les mariages interethniques demeurent mal perçus, où les clivages sociaux se déclinent encore largement sur une base ethnique. Ces sourdes tensions, historiquement jonchées de crises sanglantes, travaillent la pensée de l’auteur. Mbonimpa n’écrivait-il pas dans un essai[1] consacré à la question : « Au Burundi comme ailleurs, il faut abattre la hiérarchie des castes pour sortir de la barbarie. » Clairement, en créant un univers où le mélange des races et des cultures va de soi, où les réticences et les résistances à l’étranger sont progressivement vaincues, où l’ouverture à l’autre finit par l’emporter, Mbonimpa passe à l’action, il abat la hiérarchie des castes.

Mais désormais, les « castes » ne sont plus uniquement ethniques, elles sont raciales et religieuses, elles sont culturelles. Toutes les barrières doivent tomber. Sangwa, le personnage qui donne son nom au roman, noble Kenyan à l’âme généreuse, est érigé au rang d’ancêtre à sa mort. La tribu qui s’est constituée autour de lui regroupe Blancs, Noirs et Métis dont les racines s’étendent sur trois continents. Autant dire que tous ne sont pas ses descendants, loin de là. Mais tous se réclament de lui, de l’idéal dont il a été chantre. C’est le type de monde que Mbonimpa préconise, un monde où les rapports sociaux sont moins racialisés, moins ethnicisés, un monde d’humains tout court. Les va-et-vient entre le Kenya et le Canada sont fréquents dans le roman, déplacements qui, au-delà des exigences de la trame narratives, visent un dessein primordial, souder la tribu de Sangwa, empêcher que l’éloignement de ses membres ou encore la disparition des aînés ne contribue à terme à sa désagrégation. Ici, l’acceptation de l’autre, l’ouverture vers autrui, ne signifie par reniement de soi, mais enrichissement. Si Blanc, Noirs, Canadien, Libanais et Africains se rapprochent par alliance ou par amitié, animisme, catholicisme et non croyance s’unissent et communient sans friction, comme si l’auteur suggérait une absolue équivalence.

C’est sans doute ici que l’universalisme de Mbonimpa a quelque chose de vrai, d’authentique, de noble même. On n’est plus dans l’universalisme à l’occidental, qui a consisté et consiste encore à ériger les valeurs occidentales en absolues valeurs universelles; ou pour le dire comme Achille Mbembe[2], à « transformer le principe d’universalité en domination universelle. » Plutôt, l’univers de Mbonimpa tend au syncrétisme, au mélange des formes, des êtres, des genres. C’est ainsi par exemple qu’au moment de l’intronisation de Sangwa au statu d’ancêtre, le curé interrompt momentanément sa prestation pour céder la scène à un cérémoniel animiste, le tout dans une ambiance où personne ne crie à l’offense. En somme, les facteurs traditionnels de division -ethnie, race, religion, âge, etc.- n’apparaissent dans le roman que comme des différences qui ajoutent du charme au concert de la diversité. Ici, les liens de sang sont relativisés, de même que les liens de race. En témoigne par exemple Réal, dont les enfants devenus adultes rompent tout contact avec leur père. En revanche, l’amitié, la solidarité et l’entraide sous ses diverses formes se déploient dans l’univers de Mbonimpa comme valeurs absolues.

Si le roman tend au rassemblement du divers (dans le sens d’Édouard Glissant), ce n’est certainement pas un hasard. Chez Mbonimpa, il s’agit ni plus ni moins de la voie qui résorbera les crises qui se nourrissent de la différence. Au détour d’une conversation sur son écriture, il affirmait son intention idéologique et son optimisme pour sa région natale : « L’Afrique de l’ouest qui est entrain de faire communauté est un salut pour l’Afrique des grands lacs. Si on est forcé d’entrer dans un ensemble plus large, la guerre et les castes disparaîtront. »

De l’humanitarisme universel

Une récurrence dans l’œuvre de Mbonimpa, c’est bien l’action humanitaire au service de l’émancipation de l’Africain. Dans La terre sans mal, Teta, après un long séjour au Canada, retourne en Afrique avec John, son mari canadien, où ils engagent des œuvres humanitaires qui visent à rendre aux déshérités de la société une certaine dignité. Ces déshérités sont clairement identifiés. Ce sont les membres de l’ethnie majoritaire à laquelle appartenait le défunt mari de Teta assassiné au cœur des troubles politiques dans le pays. D’une génération à l’autre, cette ethnie, considérée par la classe dominante comme sous-humaine, a navigué dans le désespoir. C’est à elle que Teta et son nouveau mari tendent la main. C’est pour eux qu’ils quittent le Canada et s’investissent corps et âme, question de redonner espoir à cette classe paria. Avec La tribu de Sangwa, Mbonimpa n’associe plus la misère à la question ethnique. Déjà, Zamba le protagoniste pivot n’appartient à aucune ethnie du Kenya, pays où se déroule tout le volet africain de l’histoire. Autant dire l’essentiel de l’histoire. Plutôt, il s’y ramasse comme réfugié. Et c’est dans cette condition de réfugié qu’il s’entiche d’Assia, la fille de Sangwa, puissant homme politique du pays. Amour qu’ils vivront en secret. Et pour cause, leurs conditions sociales diamétralement opposées. Quand Assia annonce à Zamba qu’elle porte son bébé en son sein, le récit révèle : « Zamba fut terrorisé et, pendant quelques minutes, il eut l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. Lui fallait-il se présenter tout de suite chez les parents d’Assia pour avouer ce qu’il avait fait et promettre qu’il épouserait la fille? Impensable! Un pauvre réfugié sans le sous ne pouvait prétendre à un tel cadeau. Assia était la fille de Sangwa, un grand dignitaire du régime dans son pays. Un député, rien de moins. »

En clair, ce qui crée le stigma social n’est plus déterminé, comme dans le roman précédent, par l’appartenance ethnique, mais bien le rang social. Certes, Mbonimpa demeure conscient des problèmes ethniques qui minent le climat social en Afrique. On le voit notamment quand il évoque au passage les troubles politiques qui vont secouer le Kenya après premières élections multipartites d’un pays rattrapé par le vent de démocratisation du continent. Les contestations à l’issue du scrutin déboucheront sur une vague de violence ayant pour enjeu le nettoyage ethnique. On se rappelle que seul un compromis qui préconisait le partage de pouvoir entre le président sortant, Mwai Kibaki, de la tribu des Kikuyus, et le chef de l’opposition, Raila Odinga, membre de la tribu Luos permettra une issue à cette crise qui a ensanglanté le Kenya en janvier-février 2008. Cette tragédie se glisse donc dans la narration, sous un chapitre que l’auteur a intitulé « Turbulences ». Son indignation pour la démocratie factice en Afrique culmine dans sa relation du dénouement de la crise : « Finalement, le calme fut rétabli dans le pays grâce à un médiateur mandaté par les Nations Unies. Ce dernier trouva une solution boiteuse qui annulait le résultat des élections : le président battu, qui s’accrochait à son siège parvint à le garder, mais il dut accepter que le chef du parti vainqueur soit son vice-président. À l’issue d’âpres négociations, ils formèrent un « gouvernement d’union nationale » pléthorique, où chacun des deux barrons avait la moitié des portefeuilles pour son camp. »

Malgré cette parenthèse dans le champ politico-ethnique, l’auteur est résolument préoccupé par la misère dans sa nudité sans égard à l’identité ethnique de ses victimes. Il est préoccupé par ces femmes enceintes qui font des dizaines de kilomètres à pied pour se rendre à l’unique dispensaire de la région et sont quelquefois rattrapés par une fausse couche sur le bord de la route. Il est préoccupé par les bidonvilles et leurs armées de mendiants; préoccupé par la mort des nourrissons sous alimentés... L’œuvre humanitaire ne vise plus simplement l’affranchissement d’un groupe ethnique, son élévation au rang d’humain, mais plus largement le soulagement de la souffrance où qu’elle se trouve. Le choix du site du premier centre de santé communautaire que le Canadien Réal, frère de Mireille, fonde en Afrique est dicté uniquement par l’outrance de la misère qu’il a observée dans la bourgade de Meru au pied du mont Kenya lors d’une visite touristique. Et si pour ce premier centre Réal privilégie la campagne, le second sera stratégiquement installé près d’une ville. Car, ainsi qu’il le souligne dans la justification de sa décision, « la brousse n’a pas le monopole de la misère ».

Une écriture de la conciliation et de l’espoir

« Je ferai mon possible pour convaincre tout le monde que c’est la meilleure solution possible. Je ne serai pas à court d’arguments. Je me chargerai en premier lieu de persuader ma petite sœur d’accepter l’idée de déménager. Tout le reste suivra. » C’est là la réplique que Manéno sert à son grand-père quand ce dernier suggère que seul un déménagement en Afrique sortira sa petite-fille, Nanga, de la dépression où l’a plongée le divorce de son oncle préféré. Il y a dans le roman un grand sens du dialogue et du compromis, un sens de la négociation. En fait, l’auteur pose les dialogues comme instance de séduction et de conversion, le moyen par lequel on finit par se faire comprendre, par créer l’adhésion de l’autre, ou encore par se faire accepter. Ainsi par exemple, Zamba finit par se rendre à l’argument selon lequel la flamme qui embrase son fils et sa belle-fille n’a rien d’impropre; Sangwa finit par mieux cerner le concept de centre de santé communautaire et donner sa bénédiction au projet. À chaque impasse appréhendée, les personnages apparaissent convaincus que rien n’est perdu d’avance, qu’on peut finir par s’entendre, et surprennent le lecteur par la réussite de leur initiative. Deux cent soixante onze pages d’entrain qui racontent comment le hasard d’une rencontre entre un homme désespéré et une petite enfant en crise ouvre sur un univers où la conciliation règne en maître.

Au fil de la narration, des enfants naissent, grandissent, prennent part à l’action comme personnages à part entière. On suit leur évolution aux côtés de leurs ainés qui, eux, avancent inexorablement vers la fin, déclinent progressivement sous le poids de l’âge vers l’appel des temps indéfinis. Puis il y a ceux qui meurent prématurément, arrachés à la vie soit par la maladie (c’est le cas notamment d’Assia et de Mireille) ou la violence (comme ça a été le cas de Sangwa et Washo, son épouse). Comme si l’auteur nous présente le monde tel qu’il est, avec ses joies et ses malheurs. Mais la mort n’est jamais une fin en soi dans le roman de Mbonimpa. Certes quand elle survient, elle provoque tristesse et chagrin dans le milieu, chez les proches. Pour la narration, cependant, elle est plus souvent qu’autrement un tremplin vers des desseins supérieurs ou des destins insoupçonnés. À la mort d’Assia, Zamba croit que le bonheur lui est interdit à jamais, jusqu’à ce qu’un heureux hasard le pousse dans les bras de Mireille. Leur mariage marque le début de ce pont entre l’Afrique et le Canada, socle du roman, et expression de la vision universaliste de l’auteur. Quand Zamba meurt, son fils prend conscience de la brièveté de la vie, de l’urgence des temps, et entreprend immédiatement de réaliser un projet qu’il avait formulé des années auparavant, c’est-à-dire fonder le troisième centre de santé communautaire du pays. C’est cette habileté qu’a la narration à donner un sens à la mort, c’est-à-dire à la poser comme jalon de possibilités nouvelles à l’échelle de l’histoire, qui fait de l’écriture de Mbonimpa une écriture de la vie et de l’espoir. 

 

 

Melchior Mbonimpa, La Tribu de Sangwa, Sudbury, Prise de parole, 2012



[1] Melchior Mbonimpa, Hutu, Tutsi, Twa au Burundi, Pour une société sans castes au Burundi, Paris, L’Harmattan, 1993

[2] Dans Sortir de la grande nuit, Paris, La Découverte, 2010

 



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