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Liban: Nouveau coup dur porté au camp hostile au régime Assad

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le Liban est encore une fois frappé par un attentat bien préparé. Cette fois, c’est un sécuritaire de haut rang qui en est la victime. S’en prendre à un responsable connu pour son attachement à la souveraineté libanaise et son opposition à toute mainmise syrienne sur son pays, c’est presque se trahir...

Le Liban est un pays instable. Cette instabilité s’est nourrie à la fois des jeux de puissances étrangères et des manœuvres d’acteurs politiques domestiques. Il a fait les frais d’une guerre civile dévastatrice entre 1975 et 1990, de la mainmise de la Syrie et de l’invasion puis de l’occupation israélienne durant une longue période d’une partie importante de son territoire. L’évacuation forcée des troupes de Bachar Al Assad du pays du Cèdre n’a pas signé la fin de ses réseaux libanais. Comme si cela n’était pas suffisant, les années 2005-2008 ont vu l’assassinat de plusieurs figures publiques du camp hostile au régime Assad, dont l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et l’intellectuel Samir Kassir.

Le général Wissam Al-Hassan, nouvelle victime des ''assassinats ciblés''

Le 19 octobre 2012, un attentat à la voiture piégée a causé, entre autres, la mort du chef des renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI), la police libanaise.

Wissam Al-Hassan est un Sunnite né en 1965 dans le Koura, une région du nord du Liban. Il a rejoint l’Académie de police en 1983. Il était responsable du protocole de Rafic Hariri au point de devenir en 2001 le chef de sa garde rapprochée. En raison de sa proximité avec l’ancien Premier ministre, le fait de ne pas être présent à ses côtés au moment de l’attentat de 2005 a éveillé les soupçons de plusieurs quant à une éventuelle implication de sa part dans ce crime politique. Son alibi à l’effet qu’il préparait son examen universitaire le jour de l’attentat n’a pas convaincu tout le monde. Mais cela n’a pas empêché Saad Hariri, fils de Rafic et lui-même ancien Premier ministre, de déclarer faire, à son tour, confiance à celui qui lui était devenu proche. Après l’assassinat de Rafic Hariri, un département de renseignements a été créé au sein de la police avec l’ambition de faire contrepoids au département des renseignements militaires soupçonné de cultiver des liens étroits avec son homologue syrien. Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont entrainé les recrues du nouveau service et financé leurs équipements. M. Hassan en est devenu le chef.

À en croire un télégramme de WikiLeaks, cette promotion n’était pas du goût de la droite chrétienne.

Le général Hassan a démantelé plusieurs réseaux islamistes et des réseaux d’espions travaillant pour le compte de l'État hébreu, dont le groupe de Faez Karam, une figure du Mouvement patriotique libre et ancien responsable, durant les années 1980, du département de la lutte antiterroriste et du contre-espionnage de l’armée...

Le chef des renseignements du FSI faisait partie du camp hostile à Damas. Il a porté plusieurs coups durs à ses alliés libanais. À l’issue de son enquête sur l’attentat de 2005 qui a coûté la vie, entre autres, à l’ancien Premier ministre Hariri, il a accusé la Syrie et le Hezbollah libanais d’y être impliqués. Il a également œuvré au démantèlement des réseaux syriens. Il a aussi joué un rôle important dans l’arrestation, en mois d’août dernier, de Michel Samaha (1948-). Une nouvelle qui a provoqué une onde de choc dans tout le pays et défrayé la chronique dans la région. Pour rappel, cet ancien ministre de l'information et du tourisme est un partisan de Damas. On l’a accusé, en compagnie de deux Syriens, de constituer une «bande armée» et de comploter en vue de mener une série d'attentats contre plusieurs personnalités politiques et religieuses au Liban dans le but de créer le chaos et de provoquer des violences confessionnelles entre musulmans et chrétiens, le tout sous la supervision du chef des renseignements syriens Ali Mamlouk (1946-).

Toutes initiatives qui ne pouvaient réjouir ni le régime Assad ni son puissant allié, le Hezbollah. Deux acteurs majeurs se trouvant dans une situation inconfortable depuis l'éclosion du Printemps arabe.

Le général Hassan était enfin pressenti pour prendre la tête des FSI à la fin de 2012. Une promotion qui devait, vu son état de service, mécontenter le régime Assad et ses obligés au Liban.

Comme il avait échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, le général Hassan se savait à terme condamner. Mais pour retarder ''les échéances'', il ne prenait pas à la légère sa sécurité.

Un rôle du Hezbollah dans l’assassinant du général Wissam Al-Hassan?

L’assassinat du chef du renseignement du FSI s’est produit, à une heure de pointe, à Ashrafieh (un quartier résidentiel majoritairement chrétien situé au cœur de Beyrouth), non loin du siège des Kataëb (Phalanges), un parti d’extrême droite chrétienne. Le choix de la cible, du moment et du lieu de l’attentat était pour marquer les esprits et faire la une des journaux télévisés du monde entier. Un message également destiné à intimider tous ceux qui d’aventure s’aventureraient sur le chemin arpenté jusque-là par l’illustre disparu…

Aussitôt la nouvelle de l’assassinat de M. Hassan connue, aussitôt les condamnations ont afflué. Même si Damas a été la première à fustiger cet acte «lâche» et «terroriste», l’opposition libanaise n’a pas hésité à le lui imputer. D’ailleurs, l’ancien Premier ministre et chef de l’opposition libanaise (Mouvement du 14 Mars) n’est pas allé de main morte. Saad Hariri a accusé nommément Bachar Al Assad d’être directement derrière l’attentat. Le leader druze Walid Joumblatt a fait de même.

Plusieurs puissances étrangères, dont les États-Unis, la France et le Vatican, ont eux aussi condamné vigoureusement l’attentat.

Même s’il a rapidement condamné lui aussi l’assassinat de M. Hassan, le Hezbollah n’a pu faire l’économie de la suspicion de plusieurs d’y être impliqué directement. D’ailleurs, le Conseil national syrien (principal mouvement d’opposition au régime Assad) n’est pas allé par quatre chemins. Il a estimé que cet attentat sert les intérêts de Damas et de son allié chiite au pays du Cèdre.

Si le régime Assad et son principal allié au Liban ont le loisir d’arguer que leurs adversaires instruiraient, après tout nouvel attentat, un procès à charge à leur encontre, un certain nombre d’éléments mettent en difficulté leur plaidoyer d’immaculée innocence, du moins y jettent un brin de perplexité.

Le lendemain de l’atterrissage de son avion à l’aéroport de Beyrouth, le chef du renseignement du FSI meurt dans un attentat à la voiture piégée. Une technique bien rodée par le Hezbollah. Cette exécution menée à terme, rapidement et de manière professionnelle montre que la décision de son élimination avait été prise depuis longtemps.

Le parti de Hassan Nasrallah contrôle l’aéroport de Beyrouth! Il est donc en mesure de savoir qui arrive au pays par cette voie et quand il le fait. Il était donc en mesure de savoir la date et l’heure précises du retour au Liban du général Hassan et de connaître son itinéraire. C’est un secret de polichinelle que ni le principal parti chiite libanais ni les réseaux de son parrain et allié syrien ne sont sortis grandis des conclusions d’enquêtes et d’actions du chef des renseignements du FSI. Ils avaient donc, plus que quiconque d'autre, intérêt à voir éliminé celui qui devait à la fin de l’année devenir le patron du FSI. Une promotion qui ne pouvait que leur poser davantage de soucis… Rappelons-nous que le responsable sécuritaire était un adversaire coriace de l'homme fort de Damas et un proche du chef du Mouvement du 14 Mars, une alliance d'opposition au Hezbollah et à la mainmise de Bachar Al Assad sur le Liban. 

Son contrôle de l’aéroport et sa disposition de moyens de communication humains et techniques mettaient le Hezbollah (et donc son parrain syrien) en état de savoir, en temps réel, l’itinéraire et le véhicule de M. Hassan. Facilitant éventuellement son exécution. D’ailleurs, il n’est pas la première figure publique libanaise hostile au régime de Damas à être assassinée dans les mêmes circonstances troublantes. Les proches par exemple de Gebran Tueini (de retour de Paris) et d’Antoine Ghanem (de retour des Émirats arabes unis) en connaissent quelque chose…

**

Le général Hassan est le plus haut responsable sécuritaire libanais à être assassiné depuis 1990. Saad Hariri en a pris prétexte pour demander au Premier ministre Najib Mikati (et à son gouvernement largement dominé par le Hezbollah) de démissionner. En vain. Le chef du Mouvement du 14 mars pense, peut-être, que l’organisation d’élections générales anticipées dans ce contexte politique dramatique servirait ses partisans et le porteraient de nouveau au Sérail. Il a d’ailleurs utilisé aujourd’hui les funérailles de l'illustre disparu comme tribune politique. En dehors de ces considérations politiques de lutte pour le pouvoir entre factions, une question se pose. Qu'on établisse ou non un jour la responsabilité directe du Hezbollah dans l'assassinat de M. Hassan, comment se fait-il qu'un parti politique usurpe une partie de la souveraineté d'un État qui a un siège à l'ONU? Au nom de quelle considération légale, cette formation politico-militaire prend-t-elle le contrôle de l'aéroport international de tout un pays?

21 octobre 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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