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Égypte. La révolution selon les femmes

par , professeure, Université Bishop, Canada

La révolution égyptienne a contribué à révéler au monde de nombreuses femmes d’un engagement et d’une lucidité politiques exceptionnels. Asmaa Mahfouz est considérée comme l’une des leaders de la révolution. Elle a fait appel à la mobilisation et à la révolte dans sa page Facebook. Marlyn Tadros est membre du mouvement associatif en Égypte et  professeure des Médias interactifs à l’Institut des arts de la Nouvelle Angleterre, à Boston, aux États-Unis. 

Asmaa Mahfouz

Asmaa Mahfouz militait bien avant les révoltes qui ont secoué le monde arabe en 2011.  Elle est l’un des membres fondateurs du Mouvement des jeunes du 6 avril, un groupe qui a été créé sur Facebook pour soutenir les ouvriers du village industriel d’al-Mahalla el-Kubra durant la grève du 6 avril, 2008.  Elle est également membre de la Coalition des jeunes de la révolution de 2011.  C’est d’ailleurs à ce titre que le 18 janvier, 2011, elle poste sa célèbre vidéo sur sa page Facebook, appelant les Égyptiens et Égyptiennes à manifester le 25 janvier, 2011, sur la Place Tahrir.  Depuis, cette vidéo est considérée comme l’une des sources de la révolution égyptienne. Voici ce qu’elle osait déclarer dans cette vidéo :

«Quatre Égyptiens se sont immolés, parce qu’ils étaient las de vivre dans la pauvreté, la misère, et l’humiliation qui perdurent depuis trente ans.  Quatre Égyptiens se sont immolés dans l’espoir qu’une révolution s’enclenche comme en Tunisie, et que le pays devienne enfin un vrai pays, c’est-à-dire un pays où il y a la liberté, la justice, l’honneur et la dignité humaine (…) Moi, je suis une fille, et je suis sortie manifester, j’ai posté de l’information sur le sujet, et j’ai brandi une pancarte.  Il n’y a eu que trois jeunes hommes qui se sont joints à moi, ainsi que des voitures de police et des dizaines d’officiers qui sont venus pour nous terroriser (…) »

Elle expliquait ainsi son engagement :
                  
«Je fais cette vidéo pour vous communiquer un message simple : si nous avons encore de la dignité, je vous appelle à aller manifester le 25 janvier, à la Place Tahrir.  Nous voulons vivre dans ce pays avec dignité.  Donc, nous allons demander nos droits humains et notre droit à la dignité.»

Enfin, elle invite tous les citoyens à se joindre à elle, surtout les hommes, en leur rappelant le code de l’honneur et de la virilité :
«Chacun de vous qui se croit être un homme, qu’il vienne manifester avec moi le 25 janvier.  Et ceux qui disent que les filles qui manifestent se font humilier et se font tabasser, qu’ils aient de l’honneur et de la virilité et qu’ils viennent manifester avec moi le 25 janvier.

Ceux qui restent à la maison à suivre les événements sur Facebook ou dans les médias, au lieu de se joindre à la manifestation, contribuent à nous humilier.  Si vous êtes un homme, si vous avez de la dignité, si vous avez de la virilité, alors sortez dans la rue, et venez me protéger, et protéger toutes les filles qui manifestent.»

Le courage de cette jeune femme qui a osé lancer un appel à la manifestation à visage découvert, à une époque où le régime de terreur régnait encore lui a valu des poursuites : elle a été poursuivie entre autres pour «incitation à la violence» et «trouble à l’ordre public». 

Dans sa page Facebook, elle revendique la dignité humaine, la chute du régime policier et corrompu de Hosni Moubarak et la victoire des luttes populaires à l’échelle planétaire.

De plus, Mahfouz n’a pas hésité à se rendre à New York, à Liberty Plaza le 23 octobre, 2011, pour soutenir les protestataires dans le cadre du mouvement Occupy Wall Street.  Interrogée sur ce sujet, elle a répondu :

«Plusieurs citoyens américains ont soutenu les Égyptiens lors de la révolution.  Nous faisons de même pour le monde entier, parce que nous croyons qu’un autre monde est possible pour nous tous.»

Mahfouz n’a diffusé cependant aucun message portant sur les droits spécifiques des femmes.  En fait, le message genré de sa vidéo suggère qu’elle adhère à une vision essentialiste des sexes : «je suis une fille et je sors manifester», «si vous êtes un homme, si vous avez de la virilité», «venez me protéger et protéger les filles qui manifestent».

Peut-être Mahfouz n’a-t-elle pas vu, qu’à l’exception des trois jeunes hommes qui se sont joints à elle lors de la première manifestation, elle a plus de force, de courage et de détermination que la majorité des hommes.

Quoi qu’il en soit, après la révolution, Mahfouz a poursuivi son engagement dans la scène politique de son pays.  Le 25 mai, 2012, elle exprimait sa déception face aux résultats des premières élections dans sa page Facebook.  Elle écrit : «Dommage pour la révolution ; dommage pour le sang des martyrs».  De façon analogue, le 16 juin, 2012, elle appelle ces concitoyens à boycotter les élections, en expliquant que les deux candidats, à savoir Mohamed Mursi et Ahmed Chafik, assurent tout bonnement la continuité du régime militaire et dictatorial de Moubarak. 

Marlyn Tadros 

En tant que militante et chercheure affiliée au Centre du Moyen-Orient de l’Université Northeastern, à Boston, aux États-Unis, Marlyn Tadros s’intéresse à la problématique des droits humains dans le monde arabe, et plus précisément en Égypte.  Donc, dès que les révoltes populaires ont éclaté en Égypte, Tadros s’est jointe à la révolution en marche.

Marlyn Tadros rappelle que la révolution égyptienne a commencé grâce à des vidéos postées par deux femmes, soit Asmaa Mahfouz et Israa Abdel Fatah. Cette dernière militante et blogueuse diffusait des appels à la révolution sur internet et informait la chaîne d’al-Jazeera du déroulement des événements sur place. 

Les femmes, toutes classes sociales confondues, ont été présentes à tous les niveaux de la révolution en marche : dans le leadership des protestations, dans les instances décisionnelles et organisationnelles de la société civile et sur le terrain. Aussi, les femmes ont été harcelées, battues et torturées au même titre que les hommes.

Parmi d’autres, Sally Zahran, chanteuse de 23 ans, est décédée suite aux blessures qu’elle a subies lors de la manifestation du 29 janvier, 2011.

Précisons cependant que la révolution n’est que l’aboutissement d’un ensemble de luttes sociales et de mouvements de protestation populaires de longue date.  À titre d’exemple, citons le mouvement Kifaya (Assez) qui a été créé par George Ishak en 2004, pour exiger une large réforme démocratique du système politique égyptien, le Mouvement du 6 avril créé en 2006 et le mouvement de Saïd Khaled créé en juin 2010, quand ce dernier décède à la suite des tortures qu’il a subies entre les mains des agents de police.  

Les pancartes des militantes arboraient les mêmes revendications que celles de leurs partenaires masculins, à savoir la dignité humaine, la justice sociale et la fin du régime répressif de Moubarak.  En général, les femmes croient que l’avènement de la démocratie assurerait l’égalité des droits entre les sexes. 

Pourtant, de nombreux incidents ont commencé à indiquer que la problématique des femmes a ses spécificités : d’une part les femmes sont subordonnées au régime répressif au même titre que les hommes, et d’autre part elles sont subordonnées aux structures patriarcales. À titre d’exemple, on rappelle la pratique humiliante des tests de virginité que les officiers de l’armée faisaient systématiquement subir aux manifestantes qu’ils arrêtaient, comme en a témoigné la militante Samira Ibrahim  le 9 mars, 2011. 

Or, suite à ce témoignage, un haut officier de l’armée a fini par admettre que l’armée pratiquait ces tests, parce que «ces filles n’étaient pas comme  ma fille ou la vôtre … ces filles passaient la nuit dehors, dans des tentes avec les hommes».

On rappelle également l’incident de la femme au soutien gorge bleu, connue maintenant en Égypte par le nom honorifique de Sit al-banate (la Dame des filles).  Si ce n’est pas clair si elle a été  délibérément déshabillée par les soldats, le résultat est qu’elle a été sauvagement battue et s’en est trouvée déshabillée. 

De même, on rappelle qu’ayant perçu que leurs acquis en termes de droits étaient menacés, les femmes ont manifesté lors de la Journée internationale des femmes, mais les manifestantes ont été harcelées et insultées par des extrémistes religieux, sans que les officiers de l’armée n’interviennent.

On rappelle enfin qu’aucune femme ne figure parmi les dix membres du Comité constitutionnel.  Ceci explique probablement pourquoi l’article 75 de la constitution amendée stipule de façon subtile que le président égyptien doit être un homme.  De plus, cet article soutient que le Président de l’Égypte ne peut pas être marié à une femme qui n’est pas égyptienne.

On pourrait croire qu’il s’agit là de débats purement théoriques, puisque comme la culture du pouvoir est masculine aussi bien en Égypte que dans les autres pays arabes, aucune femme ne briguerait la présidence de son pays.  Or, ce n’est pas le cas. Bouthaïna Kamel, animatrice de télévision et militante des droits humains, s’est présentée comme candidate aux élections présidentielles en avril, 2011.

Cependant, comme le déplore Tadros, bien que Kamel soit la «candidate de la révolution», c’est-à-dire qu’elle fait partie des architectes de la révolution, cette dernière n’a pas eu le nombre requis de voix pour que sa candidature soit retenue. Mais cela ne diminue en rien les accomplissements de cette femme politique : Kamel est la première femme à briguer les élections présidentielles dans l’histoire de l’Égypte contemporaine.

Les aspects positifs

S’il est trop tôt pour faire le bilan de la révolution en termes de gains et/ou de pertes de droits pour les femmes en particulier, et les citoyens en général, l’ère postrévolutionnaire a des aspects positifs. 

D’abord, elle a conduit les femmes à prendre conscience que leurs droits et leurs acquis sont fragiles. Par exemple, le 14 mai, 2012, le parlementaire islamiste Nasser al-Shaker a proposé un texte de loi qui réintroduirait la pratique de l’excision.  Pourtant, cette pratique a été abolie suite au décès d’une petite fille en 2007. Donc, derechef, les femmes se mobilisent ; cette fois, l’enjeu ne porte pas sur des gains potentiels de droits, mais plutôt sur le maintien des acquis. 

Ensuite, les femmes en particulier et les citoyens en général, apprendront à être plus vigilants, donc à reconnaître l’extrémisme religieux qui se dissimule derrière la rhétorique de justice sociale. Enfin, les femmes et tous les citoyens sont de plus en plus conscients du jeu politique, de leurs droits, et de leurs aptitudes à s’exprimer dans la rue.  Dans ce sens, la démocratie est à ses débuts.

18 octobre 2012

 



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