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Les droits de la personne au menu du Sommet de la Francophonie de Kinshasa

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le choix à Montreux du lieu de déroulement cette année du Sommet de la Francophonie relevait de la politique des ''bons sentiments''. On s'est rendus compte ces jours-ci de son caractère non-avisé. La preuve? Les deux jours de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage se sont déroulés dans un climat tendu.

Le Sommet de la Francophonie est le plus grand événement diplomatique rassemblant tous les deux ans les pays ayant en partage la langue française. Cette année, il a choisi pour la quatrième fois un pays du continent africain (après le Sénégal en 1989, Maurice en 1993, le Bénin en 1995 et la Burkina Faso en 2004) pour réunir ses 56 États membres. Le choix d’un pays africain pour un tel sommet multilatéral n’est pas l’effet du hasard. Cela traduit la conscience commune des pays membres que l’avenir de la langue française et de la Francophonie se joue largement ici. La preuve? 56% des locuteurs de la langue de Molière sont déjà des Africains et représenteront, selon les projections statistiques, 80% des francophones à l’horizon de 2050.

Choix controversé du pays hôte du Sommet de la Francophonie

Conformément à la décision prise, il y a deux ans, au sommet de Montreux (Suisse), la République démocratique du Congo a accueilli cette année, du 12 au 14 octobre, le 14e Sommet de la Francophonie. Comme il est souvent le cas avec la politique des ''bons sentiments'' (qui ne fait pas de bonne politique), cette décision s’est plus tard révélé des moins bien avisées.

Entre-temps, Joseph Kabila s’est succédé à lui-même en 2011, à l’issue d’une élection présidentielle manipulée et frauduleuse (une liste électorale incomplète, des bureaux de vote incendiés, 1,3 million de bulletins disparus, des urnes bourrées de bulletins déjà remplis avant le début des opérations votatives…) tenue dans un contexte de violence politique extrême pour intimider l’opposition. Des violations caractérisées par la RDC de ses engagements à Montreux. Si ce n’était du concours de l’autocrate zimbabwéen, M. Kabila se serait retrouvé en tête à tête avec ses seuls partisans, lors de son serment d’investiture. C’est dire le mécontentement des États-Unis, de l’Union européenne et de l’Union africaine.

La situation des droits de la personne s’est également détériorée dans ce pays. Tueries de défenseurs des droits de la personne demeurant impunies, usage du viol comme arme de guerre, embrigadement sous la contrainte d’enfants-soldats par les milices armées, massacres à répétition des populations du Nord-Kivu (à l’est de la RDC), une région dont le sous-sol est riche en minerais attisant les convoitises de prédateurs locaux, régionaux et internationaux. La reprise des hostilités au Kivu a provoqué de nouveau un important mouvement de déplacement intérieur de la population et d’exode vers les pays limitrophes.

Face au ''Mouvement du 23 Mars'' (ou ''M23''), ce qui reste d’une armée régulière désorganisée et corrompue ne fait pas le poids. Pour rappel, le sinistre ''M23'' est un groupe d’anciens soldats qui ont fait défection de l’armée régulière et qui bénéficient du soutien tacite du voisin rwandais. Ce que Kaboul dément formellement. Ils participent du pillage des richesses du sous-sol du Kivu et commettent, entre deux razzias, des crimes contre l’humanité.

Dans ce contexte, l’opposition congolaise au pays (notamment l'Union pour la démocratie et le progrès social d’Étienne Tshisekedi) et à l’étranger avait multiplié les initiatives pour tenter d'empêcher le déroulemen du XIVe Sommet de la Francophonie à Kinshasa. À titre d'exemple, on a d'abord approché l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) dans ce sens. Ensuite, deux regroupements, ''Alliance des patriotes pour la refondation du Congo''  et ''Mouvement des patriotes résistants-combattants de la diaspora congolaise'', ont de leur côté marché dans les rues de Paris en mois de juin, et la ''Convergence pour l'émergence du Congo'' est allée jusqu’à saisir la justice française en mois d’août.

Mais c’était sans compter avec la politique des ''bons sentiments'' qui s’illusionne à vouloir voir un pays céder aux demandes des organisateurs en échange de l’octroi d’une manifestation internationale d’importance. Pourtant, les exemples abondent dans le sens contraire…

La ''politique de la démocratie'', un fil d’Ariane des déclarations occidentales

C’est dans ce contexte tendu que s’est ouvert le XIVe sommet de l’OIF. Pour ne rien arranger à son problème d’image, le régime Kabila a fait quadriller Kinshasa par ses soldats et éloigner l’opposition des lieux du sommet.

Des dirigeants occidentaux comme le président français François Hollande, le premier ministre canadien Stephen Harper et sa collègue québécoise Pauline Marois ont cru bon d’envoyer des messages forts de mécontentement à l’endroit du régime Kabila. Ainsi, M. Hollande avait montré ses couleurs avant même de se rendre à Kinshasa. Il a déclaré, à Paris, en présence de Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, que: «La situation en RDC est tout à fait inacceptable sur le plan des droits, de la démocratie et de la reconnaissance de l’opposition». Et de prévenir les autorités congolaises: «À Kinshasa (…), je rencontrerai l'opposition politique, les militants associatifs, la société civile.» Aussitôt arrivé, aussitôt fait. L’enjeu pour lui étant alors de se poser en garant des libertés en Afrique francophone. Après une rencontre fraîche avec M. Kabila, le dirigeant français s’est retrouvé avec six leaders de l’opposition et des représentants de la société civile, dont la ''Voix des sans voix'' (l’ONG du militant Floribert Chebeya assassiné en 2010). Il a également évité d’applaudir le discours d’ouverture du président congolais.

Si la première ministre québécoise a fait savoir qu’elle ne voulait pas rencontrer le président Kabila, le Premier ministre canadien a quant à lui déclaré que les ratés du processus électoral et les abus des droits de la personne sont «complètement inacceptables» et condamné, lors de l’ouverture du sommet, les violations des droits humains. La dirigeante québécoise a déclaré, sans ambages, que «le respect des droits de la personne n'est pas négociable. Il n'existe aucune impunité pour ceux qui veulent s'y soustraire, les piétiner ou les combattre». Ces deux dirigeants outre-Atlantique ont chacun de son côté lancé un appel au respect des règles démocratiques et des droits humains. Ils ont également, eux aussi, rencontré des figures de la société civile.

Des gestes occidentaux au grand dam des autorités congolaises.

Toujours dans cette veine liant Francophonie et démocratie, le Sommet a adopté la ''Déclaration de Kinshasa'' et cinq résolutions, dont une consacrée à la situation dans la RDC.

L’OIF a invité M. Kabila à, entre autres, réformer le secteur de sécurité, le cadre légal des élections et le cadre juridique relatif à la justice et aux droits de l’Homme dans son pays. Il l’a également appelé à continuer «la lutte contre l’impunité» et à «poursuivre en justice les auteurs des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis dans le pays». Tout en lui promettant de l’aide en la matière (1). D’ailleurs, la première ministre du Québec a proposé à la RDC le concours d’Élections Québec à l’organisation des prochaines élections.

Mais au moment de la clôture du sommet, le président congolais n’a pas bronché. Il a semblé croire devoir rejeter en bloc les reproches des autres leaders francophones faits à son régime. À l’en croire, «la RDC n'est pas du tout complexée par le niveau de démocratie et la situation des droits de l'Homme» (sic). Et d’ajouter, sans gêne, «nous pratiquons la démocratie dans ce pays par conviction.» Il suffisait de regarder l’enregistrement vidéo de sa déclaration pour se rendre compte, aisément, que lui-même n’y croyait pas. Pour ce qui est des droits de la personne, le fautif n’était pas, toujours selon lui, son régime, mais plutôt des groupes armés sévissant «à l'est du pays» dans le contexte d’une «guerre imposée» à la RDC. Un plaidoyer qui ne pouvait convaincre personne vu le lourd dossier à charge contre son régime.

**

Maintenant que son sommet est terminé, l'OIF pourrait, entre autres, tirer les leçons de ses ratés.  Comme le lieu de sa rencontre en 2014 est déjà connu (le Sénégal), elle serait mieux inspirée de bien choisir le lieu de déroulement de son sommet en 2016. Dans ce cadre, elle pourrait par exemple adopter une résolution limitant la liste des lieux de déroulement de ses futurs sommets aux seuls pays où l'État de droit est la règle. Après tout, accueillir un sommet aussi prestigieux que celui de l'OIF est un privilège. D'ailleurs, cette règle d'or ne serait que rendre justice à l'esprit du temps relancé par le Printemps arabe.

16 octobre 2012



1) http://www.francophonie.org/IMG/pdf/Resolutions_Sommet_Kinshasa.pdf


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