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Printemps marocain : le rôle des femmes

par , professeure, Université Bishop, Canada

Au Maroc comme en Tunisie, des femmes se sont engagées activement dans les mouvements de contestation pour mettre en œuvre des réformes.

Nidal Salam Hamdache a milité au sein du Mouvement du 20-Février, mouvement révolutionnaire né lors du printemps arabe ; Anissa Bouanane, est membre de bureau de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) au siège de Casablanca.

Nidal Salam Hamdache 

Nidal Salam Hamdache est l’une des activistes du Mouvement du 20-Février, mouvement qui est né dans le contexte des révolutions arabes.

En effet, inspiré par les expériences tunisienne et égyptienne, un ensemble de jeunes, dont Hamdache, initie un forum de discussions sur Facebook, portant sur les conditions politiques et socio-économiques du Maroc contemporain. 

Or, une constante se dégage de ces discussions, à savoir une grande insatisfaction face à la corruption des élites de l’État, au clientélisme des fonctionnaires, aux violations quotidiennes des droits humains et des libertés personnelles, et aux inégalités d’accès à l’éducation,  aux soins de santé et au monde du travail. 

Ainsi, le Mouvement du 20-Février voit le jour, sous forme d’une vidéo qui circule sur les médias sociaux, et qui appelle les citoyens à manifester dans toutes les villes du royaume le 20 février, 2011.

En tant que coordinatrice de la Commission des jeunes au sein de l’Association marocaine des droits humains, Hamdache a joué un rôle important de mobilisation auprès des jeunes. Aussi, plus de 50% des manifestants sont des femmes.

Ceci explique que, lors des manifestations, les protestataires scandent alternativement : «Vous, les filles du peuple ; vous, les fils du peuple…»

D’ailleurs, les femmes paient cher l’exercice de leurs droits de protester : elles sont victimes de violence et d’intimidations.  Hamdache par exemple  a eu sa première confrontation avec les agents de la Direction de la surveillance du territoire (DST) le 10 mai, 2011. 

En tant que l’une des militantes du mouvement, celle-ci avait pour mission de tracer l’itinéraire de la prochaine marche des manifestants, de sorte que ces derniers puissent encercler le centre de détention secret de Temara.

Toutefois, Hamdache n’a pas pu mener à bien sa tâche : elle a été arrêtée pendant trois heures.  De façon similaire, le 30 juin 2011, elle n’a pas pu prendre part aux manifestations prévues pour cette date, parce qu’elle a été agressée.  De plus, quand elle a été transportée à l’hôpital, ses agresseurs l’y ont suivie, et l’ont assaillie une deuxième fois, cette fois-ci aux Urgences.

Comme les femmes font partie des leaders du Mouvement du 20-Février, elles ont participé à l’élaboration des revendications du Mouvement.

Ce faisant, à l’unisson avec leurs collègues masculins, elles ont revendiqué la dissolution du gouvernement, la séparation des pouvoirs judiciaires, exécutifs et législatifs, des changements constitutionnels qui garantiraient les droits et libertés des citoyens, la libération des détenus politiques, la fermeture  des centres de détentions secrets, et de la fin de l’impunité en poursuivant en justice les responsables des actes de torture ainsi que les élites de l’État qui se sont enrichies à force de corruption et de dilapidation des ressources économiques et financières du pays. 

Autrement dit, elles n’ont fait aucune revendication qui serait spécifiquement fémini-ne/ste. Selon Hamdache, en général les femmes croient que l’avènement de la démocratie apporterait également les droits humains des femmes.

Un recul pour les droits des femmes

Étant donné l’ampleur du Mouvement,  le Roi Mohammed VI annonce des réformes constitutionnelles le 17 juin, 2011.

Toutefois, Hamdache juge que ces réformes ne représentent pas de véritables gains de droits pour les femmes en particulier, et pour les citoyens en général.  Tout d’abord, les membres de la Commission pour la révision de la constitution ont été désignés par le roi, et donc ils n’ont pas été élus démocratiquement par les citoyens. Ensuite, avec le nouveau gouvernement islamiste d’Abdelillah Ben Kirane, jusqu’à présent, il n’y a pas eu de gains en termes de droits économiques et sociaux. Enfin,  il y a eu un recul pour les femmes dans le gouvernement : une seule femme, soit Bassima Hakkaoui a été nommée Ministre de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social. 

Interrogé sur ce recul, Ben Kirane a expliqué que les femmes ne sont pas compétentes. Or, déplore Hamdache, ce discours passéiste, aggravé par un discours religieux de plus en plus présent, présage un recul pour les droits des femmes. 

Toutefois, le Mouvement du 20-Février a largement contribué à changer la scène politique marocaine.  D’abord,  ce Mouvement de libération est un mouvement rassembleur.  Il a uni les jeunes et les non jeunes de toutes les villes et tous les villages du Maroc autour d’un projet commun.  Ensuite, ce Mouvement a contribué à propager la culture de la protestation dans les rues. Le peuple a pris conscience que la démocratie s’exerce dans la rue, et non dans le Parlement ou par voie des élections. Il faut dire que toutes ces soi-disant institutions démocratiques ne sont qu’une coquille vide. La vraie démocratie est à venir, parce que de plus en plus, le peuple est conscient que les droits ne se donnent pas, mais s’arrachent. 

Anissa Bouanane

Anissa Bouanane est membre de bureau de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) au siège de Casablanca.  Il s’agit d’une association féministe qui a été créée en 1985 pour promouvoir les droits et intérêts stratégiques des femmes, parce que ses membres fondateurs partent du principe que les femmes, indépendamment de toute autre appartenance, partagent une condition liée à la différenciation sociale des genres.

Après le discours du roi du 9 mars, 2011, annonçant une réforme globale de la constitution, le «Printemps féministe de la démocratie et de l’égalité», coalition d’un millier d’associations œuvrant pour les droits humains et les droits des femmes, dont l’ADFM, ont présenté une liste de revendications auprès de la  Commission consultative de la révision de la constitution. 

Cette requête exige d’une part que la constitution reconnaisse la responsabilité de l’État en matière d’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, et d’autre part qu’elle assure la parité des sexes, soit un quota de 50% pour les femmes dans tous les domaines, y compris les instances décisionnelles.  Elle exige également que la constitution reconnaisse le principe de l’indivisibilité des droits, de sorte que les femmes puissent jouir de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels.  Enfin, elle exige que la constitution consacre la primauté du droit international sur le droit national.

Avec les réformes constitutionnelles de juin 2011, les femmes ont réalisé des gains significatifs.  D’abord, la constitution réitère  «les citoyens et les citoyennes». Autrement dit, elle reconnaît la citoyenneté des femmes.  Ensuite, l'article 19 de cette constitution stipule que : «L'homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental».  Autrement dit, cette disposition stipule que les femmes et les hommes ont les mêmes droits.  De plus, cette disposition annonce la création d'une «Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination». Ainsi, la Haute Instance sur la Parité et l’Égalité a été créée pour faire des observations et des recommandations, et s’assurer de la mise en œuvre de ces recommandations.  Pour le moment, cette Instance n’est pas encore fonctionnelle.

Hélas, s’il y a une avancée au niveau de la loi, il y a eu des reculs au niveau des pratiques sociales et politiques.  Par exemple, lors des élections législatives de 2011, il n’y a eu que 69 femmes élues parmi 389 parlementaires.  Certes, c’est une avancée par rapport aux élections précédentes où il n’y avait que 30 femmes parlementaires. Toutefois, l’ADFM s’attendait à ce qu’au moins le tiers des sièges soit attribué à des femmes, parce que depuis une dizaine d’années déjà, cette organisation œuvre au sein du «Mouvement pour le 1/3 des sièges élus …vers la parité», lequel mouvement est constitué de mille associations pour que le tiers des instances décisionnelles soit attribué à des femmes en vue de la parité. Déçues, l’ADFM en particulier, et les associations de femmes en général ont organisé un sit-in devant le parlement le jour de l’ouverture du parlement.

Au niveau du gouvernement, il y a eu un recul net : le gouvernement passé comptait sept femmes, alors que le gouvernement actuel n’en compte qu’une seule. Or, cette dernière représente son parti islamiste, soit le Parti de justice et de développement.  En d’autres termes, elle ne représente pas les droits et intérêts stratégiques des femmes.  Et cela s’en ressent.  Quand Amina Filali s’est suicidée après qu’elle ait été contrainte de se  marier avec son violeur, la ministre a gardé le silence, alors la société civile, dont l’ADFM, a exigé l’abrogation de l’article 475 du code pénal qui stipule que le violeur peut choisir de se défaire des charges contre lui en épousant sa victime.

Enfin, jusqu’à présent, il n’y a eu aucune amélioration socio-économique pour les femmes en particulier, et les citoyens en général.  En revanche, le nouveau gouvernement a déjà procédé à des fermetures de bars et de cafés à chicha (narguilé). Par conséquent, le mouvement associatif, dont l’ADFM, suit le déroulement des événements avec vigilance. 

16 octobre 2012

 



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Info à corriger
par madiha le 19 octobre 2012

Il y a une information dans cet article, à corriger. Benkirane n'a jamais dit que" les femmes ne sont pas compétentes". Ce sont les partis qui n'ont pas présenté des femmes pour les ministères, le problème est structurel mais c'est toujours plus facile de pointer du doigt les islamistes. Sinon, il y a des informations interessantes et beaucoup reste à faire au Maroc.

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