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Tunisie. La lente progression des femmes vers la parité

par , professeure, Université Bishop, Canada

Les femmes tunisiennes ont employé de nombreux moyens pour mobiliser la population et sensibiliser l’opinion publique, plusieurs d’entre elles ont même été, par leurs actions, des instigatrices du mouvement amorcé en décembre 2010, telles Lina Ben Mhenni et  Fatiha Hizem. 

La blogueuse Lina Ben Mhenni est considérée comme l’une des leaders de la révolte tunisienne, Fatiha Hizem est membre du bureau et responsable des relations extérieures de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD).

Lina Ben Mhenni

Journaliste et professeure d’anglais à l’Université de Tunis, Lina Ben Mhenni  a commencé à écrire son blog Tunisian Girl en 2007, déjà à cette date, elle critiquait le régime dictatorial de Zine Abiddine Ben Ali et la corruption qui sévissait au sein de son gouvernement. Quand le vendeur ambulant Bouazizi s’est immolé à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010, Ben Mhenni a visité le lieu.  Comme les protestations populaires y ont éclaté, elle a documenté les événements en prenant des photographies des victimes de la brutalité policière et en faisant des entrevues avec les familles de ces dernières.  Elle a fait de même à Kasserine et Regueb, régions où les protestations se sont propagées en premier.  Elle a ensuite diffusé ces images et l’information recueillie auprès des familles des victimes sur son blog.  Elle a également agi en tant que correspondante bénévole auprès des médias internationaux, dont entre autres France 2 et France 24.

Le blog s’est révélé être un outil efficace lors de la révolution.  Via ce blog, Mhenni informait les protestataires sur les dates et lieux des sit-in, réunions et manifestations à venir, elle y exposait ses réflexions sur les libertés publiques, les droits fondamentaux, et l’égalité des droits entre les sexes.

À l’instar de Mhenni, les femmes, toutes classes sociales confondues, ont été présentes à tous les niveaux de la révolution tunisienne. 

Parmi d’autres, les femmes médecins ont soigné les blessés malgré la prohibition qui leur a été imposée par le gouvernement, des femmes avocates ont dénoncé les violations des droits humains des manifestants et de la population, les femmes au foyer ont fait la cuisine aux manifestants, les jeunes femmes twittaient pour faire passer les informations portant sur les dates et lieux des manifestations, sans mentionner qu’elles étaient quotidiennement présentes dans la rue en révolte.

Contrairement à ce l’on pourrait croire, si les femmes étaient des agents actifs de la révolution, aucun slogan ne proclamait l’égalité des droits entre les sexes.  En effet, la devise de la révolution se limitait à trois piliers : travail, dignité et liberté. Les femmes ont cru d’une part qu’elles sont déjà protégées par les lois, et d’autre part que l’avènement d’un État de droit redresserait forcément les discriminations qui pèsent encore sur les femmes.

Ce n’est qu’après la révolution que les femmes ont commencé à sortir dans les rues pour demander l’égalité entre les sexes, en brandissant des pancartes  qui proclamaient «sawa-sawa», soit «égale-égal». 

En fait, l’après révolution, sous forme d’accession au pouvoir de Rached Ghanouchi, chef du parti islamiste En-Nahda, a montré aux femmes que leurs acquis en termes de droits sont fragiles.

En effet, même si ce dernier se qualifie de moderniste, il n’en demeure pas moins qu’il a fait des déclarations qui menacent des droits déjà acquis par les femmes, tel que son intention de réintroduire la polygamie et la charia (la loi islamique) dans la législation tunisienne.  Or, l’une des principales caractéristiques de la charia est précisément d’être discriminatoire à l’égard des femmes.

De plus, si les femmes tunisiennes ont plus de droits que les autres femmes arabes, il n’en demeure pas moins qu’elles ne bénéficient pas entièrement de l’égalité des droits. Par exemple, les inégalités en matière d’héritage persistent toujours, même si lors de l’instauration de l’État postcolonial en 1956, les femmes tunisiennes ont gagné des droits substantiels, tel que l’abolition de la polygamie, le droit au divorce et le droit à l’avortement en 1973.

Situation actuellement incertaine

Somme toute, si on fait le bilan de l’apport de la révolution aux femmes, la situation est actuellement incertaine.  Le discours du chef du gouvernement est mitigé : il se veut rassurant, mais en même temps il annonce son intention de réviser le Code du statut personnel. 

De plus, des groupes pro-islamistes s’attaquent ouvertement aux droits des femmes, dont en premier lieu le droit à l’avortement. D’ailleurs, ces derniers vont jusqu’à perpétrer des agressions contre les militantes des droits des femmes et les femmes non voilées dans les rues.

Cependant, il faut situer la problématique des femmes dans le contexte démocratique à l’échelle nationale.  En effet, pour l’ensemble des citoyens, les apports de la révolution demeurent incertains.  Sur le plan socio-économique, il n’y a eu aucune amélioration jusqu’à présent.  Il en est de même sur le plan des libertés publiques.  En fait, il y a eu même un retour à la répression policière comme c’est le cas lors des manifestations pacifiques du 9 avril 2012.  Il y a eu également un retour aux procès intentés contre les journalistes, comme c’est le cas avec le journaliste Neji Khachnaoui qui a dénoncé l’impunité des personnes qui se sont enrichies suite à la corruption.

Somme toute, si le gouvernement a réussi à faire quelque chose, c’est de créer un problème identitaire au sein de la Tunisie et de diviser les Tunisiens entre islamistes et musulmans laïques.

Malgré ces résultats décevants, personne ne regrette la révolution, parce qu’elle a eu des apports non tangibles pour l’ensemble des citoyens : le droit d’expression, la confiance dans la force du peuple et l’apprentissage démocratique.  

À présent, ceux et celles qui ont voté pour le gouvernement actuel finiront par apprendre à distinguer les groupes extrémistes des groupes démocratiques. De surcroît, la société civile est toujours présente.  Et grâce à elle, la démocratie finirait par triompher… conviction que partage la société civile tunisienne comme le souligne Fatiha Hizem.

Fatiha Hizem



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Porte-parole de l’Association tunisienne des femmes démocrates, Fatiha Hizem nous rappelle que l’association a été créée en 1989, avec l’objectif de présenter un discours autre et une démarche différente en vue de combattre l’oppression patriarcale et de réaliser la pleine citoyenneté des femmes.  Aussi, l’ATFD milite pour l’égalité des droits entre les sexes, la démocratie, la laïcité et la justice sociale.

Fatiha Hizem rapporte que les femmes tunisiennes se sont organisées en associations tel que l’ATFD, l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement et l’Union générale tunisienne du travail.

Si l’ATFD luttait déjà contre les politiques répressives et ultralibérales du gouvernement de Ben Ali, cette lutte s’est intensifiée avec l’immolation de Bouazizi. Comme le siège de l’association à Tunis accueillait quotidiennement des milliers de protestataires, l’ATFD a organisé des sit-in, des réunions et des manifestations.

Une telle organisation a aidé les femmes à sortir massivement dans les rues, que ce soit à Tunis, Sousse, Sfax ou Kairouan. Il faut dire que les femmes sont directement concernées par l’avènement de la démocratie et de la justice sociale.  Rappelons que la pauvreté a été un facteur mobilisateur des foules lors des révoltes tunisiennes.  Or, ce sont les femmes qui sont le plus touchées par ce fléau : les politiques ultralibérales du régime déchu, aggravées par les mentalités patriarcales, ont abouti à une sérieuse féminisation de la pauvreté. 

En effet, les femmes ont moins d’instruction et de diplômes que les hommes, elles sont moins bien payées que les hommes, et elles travaillent généralement dans les secteurs les plus précaires de l’économie, où, de surcroît, il y a absence ou quasi absence des structures syndicales.

Parallèlement à l’organisation des sit-in, réunions et manifestations, l’ATFD publiait des communiqués, et accordait des entretiens aux médias étrangers, pour informer les Tunisiens et la communauté internationale de l’évolution de la révolution en marche.

Revendications des femmes après la révolution

Si lors de la révolution, les demandes premières de l’ATFD se limitaient à l’arrêt immédiat des violences contre la population et le départ de Ben Ali, très tôt, soit le 29 janvier 2011, l’ATFD a organisé une manifestation de femmes dans la capitale, pour revendiquer l’égalité entière avec les hommes et le droit des femmes de vivre pleinement leur citoyenneté. 

Durant cette manifestation, les protestataires ont été attaquées par des groupes pro-islamistes. Se qualifiant de représentants de la charia, ils scandaient des provocations tel que «rentrez dans vos cuisines», «occupez-vous plutôt de vos enfants» et «vous avez pris la place des hommes au travail».

Pour contrer toute éventualité de recul des droits des femmes, l’ATFD en particulier, et les femmes en général se sont organisées pour présenter leurs revendications au gouvernement post révolutionnaire.

Le pilier de ces revendications est la constitutionnalisation des droits des femmes, tel que préconisée par  l’article premier de «La Constitution de l’égalité et de la citoyenneté», document de travail des organisations des femmes :

«L’État garantit l’égalité totale et effective entre les femmes et les hommes dans les droits et les devoirs dans tous les domaines publics et privés, notamment au sein comme à l’extérieur de la famille …»

De plus, l’article trois de cette Constitution de l’égalité souligne la responsabilité de l’État vis-à-vis des femmes :

«L’État garantit le respect de l’intégrité physique, morale et sexuelle de toutes les citoyennes et de tous les citoyens ...»

Enfin, l’ATFD a rencontré le président de la république et le président de l’Assemblée constituante pour les sensibiliser à la problématique de l’égalité des droits entre les sexes et pour les inviter à constitutionnaliser les droits des femmes. 

Malheureusement, bien que cette assemblée travaille depuis quelques mois déjà, l’ATFD n’a jamais été invitée à exprimer ses revendications. Pourtant, des associations nouvellement créées ont assisté aux réunions de l’Assemblée constituante pour présenter leurs revendications. Conséquemment, les membres de l’ATFD soupçonnent cette Assemblée de vouloir les exclure délibérément du processus de rédaction de la constitution.

S’il est trop tôt pour savoir avec certitude si l’ère postrévolutionnaire apporterait des gains de droits ou des pertes de droits pour les femmes en particulier, et les citoyens en général, on peut d’ores et déjà avancer que le bilan de cette ère est mitigé.  D’un côté, les femmes et les militantes des droits des femmes se sentent menacées.

En effet, les discours religieux du parti islamiste au pouvoir et ceux des pro-islamistes abondent. De surcroît, les attaques contre les artistes, les journalistes, les défenseurs des droits humains et les militantes des droits des femmes se multiplient. Et suite à l’attaque perpétrée contre des jeunes filles en maillot de bain à la plage de Hamamate durant l’été 2011, les femmes se demandent à présent si elles peuvent aller à la plage et se baigner sans risques. Il faut dire que le laxisme de l’État face à ces attaques et menaces n’a rien de rassurant.

D’un autre côté, la révolution représente des gains tangibles et non tangibles. En premier lieu, les Tunisiens et Tunisiennes ont gagné la liberté d’expression. À présent, les citoyens savent qu’ils peuvent se mobiliser et s’exprimer dans la rue.  En second lieu, la loi électorale qui stipule que les listes électorales doivent être paritaires avec alternance représente un gain substantiel pour les femmes.

Même si aujourd’hui la plupart des femmes de l’Assemblée constituante (60 femmes parmi 217) ne défendent pas forcément un projet féministe, le fait qu’il y ait une telle loi aide l’ATFD en particulier, et les femmes en général à œuvrer pour réaliser la parité dans le futur.

14 octobre 2012
 



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