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Liban: Le message d’espérance du Pape Benoît XVI aux chrétiens du Proche-Orient

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les récents bouleversements du Proche-Orient rendent la situation des Chrétiens du monde arabe plus précaire que jamais. D’où leur besoin d’un message d’espoir et d’apaisement. Une requête entendue par le Saint-Siège.

Le Moyen-Orient est actuellement sous fortes pressions. Les menaces échangées régulièrement entre l’État hébreu et la République islamique d’Iran font craindre aux peuples de la région le pire. On craint également les retombées négatives sur la sécurité régionale de la chute d’un régime damascène à la décomposition lente mais certaine. Les récentes manifestations violentes contre des intérêts américains dans plusieurs pays musulmans alourdissent encore davantage un climat déjà pesant. C’est dans ce contexte inquiétant que le Pape Benoît XVI a effectué une visite de trois jours au Liban.

Le Liban, «un message» au Proche-Orient

C’est la première visite pour le souverain pontife au pays du Cèdre et son second déplacement au Proche-Orient. Il avait visité, en 2009, la Terre sainte. Ce second voyage était inscrit à l’agenda papal depuis que des évêques du Proche-Orient s’étaient réunis en synode au Vatican. C’était en 2010. Avec comme résultat l’élaboration d’une "Exhortation apostolique pour le Moyen-Orient". Autrement dit: une "feuille de route" destinée à conforter la présence des Chrétiens dans dix-sept pays de la région. Le Pape Benoît XVI s’est chargé en personne de sa transmission directement à eux.

Le choix du Liban pour transmettre ce message papal n’est pas le fruit du hasard.

Lors de sa visite, le souverain pontife a repris l’expression utilisée déjà en 1997 par son illustre prédécesseur, Jean Paul II, pour qualifier à son tour le Liban de «message» au Proche-Orient et au reste du monde. Une affirmation forte due à plusieurs raisons. D’abord, conformément à la formule libanaise, le président de la République ne peut être qu’un chrétien (de la communauté maronite). Ensuite, les différentes communautés religieuses et confessionnelles ont trouvé finalement un modus operandi pour pouvoir cohabiter ensemble et participer à la construction nationale et à la gestion des affaires de leur pays. Enfin, les musulmans, dont les Chiites, reconnaissent aujourd’hui l’importance du rôle de la cohabitation harmonieuse des différentes communautés pour la cohésion de la nation dans son ensemble.

Aux yeux du Pape, si les Libanais réussissent à faire coexister sur le même territoire 35% de chrétiens et 65% de musulmans, cela signifie que c’est possible ailleurs, dans la région et dans le reste du monde. Reconnaissant ainsi un rôle universel à ce pays de quelques millions…

La situation précaire des Chrétiens au Proche-Orient

Depuis 2003, la région vit au rythme de bouleversements géopolitiques majeurs. Avec des retombées plus ou moins opportunes pour les minorités chrétiennes. La chute d’un tyran comme Saddam Hussein a vu les chrétiens irakiens, entre autres, faire les frais d’une insécurité sans précédent et qui s’est installée dans différentes régions du pays. Leur persécution a elle aussi poussé plusieurs d’entre eux à se réfugier dans des pays voisins ou à partir dans des contrées lointaines. Leur communauté a reculé de 1,5 million d’habitants dans les années 1990 à près de 500 000 aujourd’hui. Et "l’hémorragie" est loin d’être terminée… Participant à leur corps défendant des mécanismes de la stratégie politique en cours d’homogénéisation de la fabrique religieuse et/ou confessionnelle de la société irakienne. Une perte inestimable pour la civilisation irakienne et un appauvrissement culturel indéniable pour l’ensemble de la société.

Le soulèvement populaire dans la Syrie voisine a vu les chrétiens dans ce pays faire eux aussi les frais de la meurtrière répression des forces de sécurité de Bachar Al Assad. Si une partie d’entre eux est partie intégrante de l’opposition (dont les célèbres figures publiques Georges Sabra et Michel Kilo), une autre partie des classes moyenne et aisée soutient quant à elle le régime en place de crainte de voir sa chute se traduire par sa persécution comme minorité par les autorités d’un nouveau pouvoir aux couleurs de l’islam. D’ailleurs, le régime en place se sert, entre autres, de la "politique des minorités" comme alibi du maintien de sa mainmise sur le pouvoir.

Bien que représentant (plus ou moins) 10% du peuple égyptien, les Coptes souffrent pourtant de différentes formes de discrimination et de vexation. Ils ont fait à différentes reprises les frais de luttes de pouvoir entre le régime déchu et les islamistes. Plusieurs des leurs ont été tués par des extrémistes musulmans ou présentés comme tel par le pouvoir déchu. Aussi, plusieurs de leurs lieux de culte ont été attaqués notamment par des radicaux ou des hommes de main de "l’État profond" sous Moubarak. Si le clergé conservateur appuyait le régime déchu et son projet de succession dynastique, une partie des Coptes s’est engagée dès les premiers jours du soulèvement populaire, aux côtés de leurs compatriotes musulmans, dans la Révolution du 25 janvier. L’élection d’un Frère musulmans à la présidence de la République n’a fait qu’alimenter leurs inquiétudes. À cela s’ajoute le fait que Mohamed Morsi s’est montré timide à leur endroit. D’où la frustration de plusieurs d'entre eux.

Dans les territoires palestiniens occupés, les chrétiens ont leur part de la répression militaire israélienne. À l’instar de la situation de leurs compatriotes musulmans, ils pâtissent eux aussi de l’agrandissement des colonies de peuplement juif en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Aussi, la montée des groupes islamistes et du conservatisme dans la société palestinienne ne sont pas de nature à les rassurer. Cette situation a amené nombre de Palestiniens chrétiens à prendre le chemin de l’exil. Renforçant les rangs des réfugiés dans la région et dans le monde.

À ces facteurs inquiétants pour l’avenir des Arabes chrétiens au Proche-Orient s’est ajoutée la montée en puissance des forces islamistes à la faveur du Printemps arabe. La crainte est que l’arrivée d’une nouvelle élite au pouvoir à la rhétorique islamiste se traduise par l’accentuation de la marginalisation et de la persécution, entre autres, des chrétiens. Des peurs légitimes qui peuvent inciter plus d’un chrétien à s’exiler loin du monde arabe.

Le Pape Benoît XVI était au courant de cette situation difficile. D’où son appel à la jeunesse chrétienne à ne pas émigrer: «Même le chômage et la précarité ne doivent pas vous inciter à goûter le miel amer de l'émigration, avec le déracinement et la séparation pour un avenir incertain». Et de préciser leur rôle dans le contexte actuel d’un Moyen-Orient en plein bouleversement: «Il s'agit pour vous d'être des acteurs de l'avenir de votre pays et de remplir votre rôle dans la société et dans l'Eglise».

C’est cette même sensibilité qui a amené le souverain pontife à appeler, entre autres, les musulmans à «éradiquer le fondamentalisme religieux» qualifié par lui de «falsification de la religion» et de danger «mortel» pour la fabrique nationale car il exprime le refus catégorique du «vivre-ensemble séculaire» de communautés diverses.

«Le Pape est triste» pour la Syrie

Le Pape Benoît XVI s’est également adressé aux jeunes syriens venus l’entendre à Bkerké, au nord de Beyrouth. «Je veux vous dire combien j’admire votre courage». Une première pour lui, depuis le mois de mars 2011, date de l’éclatement du soulèvement populaire. Et de leur demander: «Dites chez vous, à vos familles et à vos amis, que le Pape ne vous oublie pas».

Même si à première vue cette déclaration est faite sur le registre de la compassion, on ne peut passer à côté des messages politiques qu’elle renferme. On peut par exemple interpréter sa demande à ces jeunes syriens de dire autour d’eux que «le Pape est triste à cause de vos souffrances et de vos deuils» comme une manière allusive de montrer la désapprobation du souverain pontife de la répression sanglante du soulèvement populaire. Une résistance qui semble avoir gagné à ce peuple l’admiration du Pape, comme on l’a vu ci-dessus. Évidemment, la militarisation depuis quelques mois de l’opposition n’est pas objet de cette admiration. Aussi, on peut interpréter l'affirmation qu’il «n’oublie pas la Syrie dans ses prières et ses préoccupations», comme une expression de l'impatience du Vatican face au conflit sanglant en cours dans ce pays.

Est-ce le signal d’une initiative diplomatique à venir de la part du Saint-Siège?

**

Les chrétiens arabes font partie intégrante de l’histoire et de la fabrique sociale de leurs pays respectifs. Toute entreprise idéologique ou politique favorisant leur extinction comme communautés vivantes et dynamiques est en soi une catastrophe pour toute la région. Mais sauvegarder un véritable pluralisme religieux au Proche-Orient et y garantir une réelle participation des citoyens de sensibilités chrétiennes par exemple aux affaires de la cité ne peuvent se faire en l’absence d’un État civil et démocratique. Ce qui suppose, entre autres, que la démocratie ne soit pas pratiquée comme la "tyrannie de la majorité" (musulmane), au nom de la "loi du nombre" (sur laquelle comptent les partis islamistes pour légitimer une éventuelle mainmise sur le pouvoir), au détriment de la minorité (chrétienne par exemple). Cette conquête démocratique passe également par l’éducation de tous aux valeurs de la citoyenneté et de l’égalité, le rejet de la violence et aussi la vigilance face à l’idéologie wahabo-salafiste qui abhorre les acquis de la modernité, dont la tolérance et le respect des droits fondamentaux tel que consacrés universellement.

19 septembre 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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