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Islam/Occident: Quand des musulmans nuisent à l’islam

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’islam n’est pas en odeur de sainteté en Occident. Plusieurs campagnes et productions culturelles islamophobes occidentales le dépeignent sous des traits négatifs. Suscitant frustrations, colères ou découragement parmi les musulmans dans le monde. Mais les violentes réactions d'une partie des musulmans contribuent au renforcement de ces mêmes stéréotypes qu’ils disent pourtant antinomique avec l’islam.

L’histoire des relations entre l’Occident (héritier de la Vieille Europe chrétienne) et les mondes de l’islam est marquée par plusieurs épisodes de tentions, parfois extrêmes. D’où la grande méfiance cultivée des deux côtés du miroir et qui constitue aujourd’hui la toile de fond de leurs relations. Les expéditions occidentales coloniales, les interventions directes dans les affaires domestiques de nombreux pays musulmans, l'essor des nationalismes, les nombreux attentats terroristes d’envergure, dont celui du 11 septembre 2001, et la politique de changement de régime à coup de canon du botté George W. Bush, parmi d'autres événements historiques, n’ont fait qu’aggraver ces tensions.

Quand des musulmans ruinent l’image de l’islam...

En voulant fustiger un brûlot islamophobe, ''l’innocence des musulmans'', des imams ultraconservateurs et salafistes et des animateurs de télévision égyptienne ont permis de sauver ce navet américain de l’oubli et lui ont donné une audience et un souffle inespérés. La diffusion des extraits de ce film américain sur YouTube a mis le feu aux poudres dans plusieurs pays musulmans. Des milliers de manifestants égyptiens, dont des salafistes très motivés, ont ouvert le bal. Ils ont pris pour cible l’ambassade américaine au Caire. Quelques-uns des leurs ont escaladé le mur de la représentation, déchiré la bannière étoilée et hissé à la place un drapeau salafiste. Un signe de provocation symbolique destiné à choquer le gouvernement et l’opinion publique aux États-Unis! Les manifestations devant des représentations américaines ont depuis fait tache d’huile: Maroc, Tunisie, Soudan, Yémen, Irak, Iran, Israël… Avec au menu des affrontements avec les forces de l’ordre. La blogosphère et les réseaux sociaux arabes se sont à leur tour enflammés. Plus grave encore: l’assassinat, le 12 septembre, de l’ambassadeur des États-Unis en Libye et la destruction de leur consulat à Benghazi.

Tous ces manifestants se plaignent de la même chose: une campagne visant délibérément à ternir l’image de la religion islamique.

En manifestant de manière violente leur colère et surtout en assassinant l’ambassadeur Christopher J. Stevens, une personnalité connue pour son attachement au monde arabe, des musulmans fanatisés ont, encore une fois, porté atteinte à l’image de l’islam, qu’ils disent pourtant vouloir défendre. Tout comme lors de précédents épisodes controversés: la fatwa de l’ayatollah Khomeiny contre l’écrivain britannique Salman Rushdie, les menaces contre les caricaturistes du prophète Mohamed… Sans oublier ce délire jihadiste de guerre totale contre ''les Juifs et les Croisés'' et les tueries perpétrées au nom de l’islam dans plusieurs régions du monde.

À chacune de ces fois, une minorité fanatisée de musulmans a pris en otage la majorité des musulmans et les a mis au ban des nations. Donnant de surcroît de l’islam l’image peu reluisante d’une religion violente, sectaire et hostile à toute expression libre de la pensée humaine. C’est pourquoi au lieu de contribuer à faire reculer les expressions culturelles de l’islamophobie en Occident, les stéréotypes les plus négatifs sont appelés à s’ancrer encore davantage dans l’imagine occidental et même du reste du monde.

En réagissant de manière violente (et disproportionnée) à toute expression culturelle islamophobe, ces musulmans donnent l’impression d’être à la fois déconnectés de la modernité et hostiles à la liberté. Mais ne savent-ils pas que l’Occident est un havre de liberté de pensée et de croyance? Ignorent-ils que dans un pays comme les États-Unis, la liberté est une valeur sacrée, dont l’expression est protégée par la Loi fondamentale du pays? Et qu'en conséquent, le gouvernement ne peut intervenir pour empêcher un créateur d’aller jusqu’au bout de sa démarche aussi contestable soit-elle? Ont-ils oublié que quand des islamistes et des salafistes fuyaient les persécutions politiques ou religieuses des régimes autoritaires arabes (Égypte, Tunisie, Libye, Yémen...), c'est dans ces  havres de liberté et de tolérance qu'ils se refugiaient?

En attaquant les représentations diplomatiques d’une démocratie où a ''fleuri'' le brûlot objet du scandale ''islamique'', ces extrémistes croient pouvoir obliger ce pays à faire plier ses créateurs littéraires. Ils montrent ainsi l’étendue de leur ignorance du fonctionnement du phénomène créatif en Occident et du rapport entre les institutions et les acteurs littéraires. C’est comme s’ils les imaginaient à l’identique à ce qui se passe dans leurs pays en matière de censure gouvernementale. Plus grave encore: ils donnent l’impression de vouloir imposer, par la violence et l’intimidation, leur ordre liberticide à des pays à la pointe de la liberté.

S’il est vrai qu’il faudrait prendre en considération les dimensions de manipulation et de lutte pour le pouvoir entre islamistes et salafistes dans des pays en transition démocratique (Tunisie, Égypte, Libye), un fait frappe quand même l’observateur. C’est cette ''disponibilité'' d’une frange de la population (pas nécessairement désœuvrée) à l’embrigadement chaque fois qu’on tente de la mobiliser au nom d'une soi-disant ''défense de l’islam''. Cette partie de la population manipulée donne l’impression de favoriser l’affect au détriment de la raison et de l’esprit critique. Ce faisant, elle montre les tares hérités des régimes autoritaires déchus, notamment dans le domaine de l’éducation.

… et nuisent à l’intérêt national de leurs pays

Depuis son arrivée au pouvoir, Barack H. Obama a multiplié les gestes d’apaisement et de rapprochement avec le monde islamique. Il a également favorisé les échanges entre les jeunes américains et ceux issus du monde musulman et encouragé les investissements dans cette partie du monde. Son discours historique du Caire est une rupture avec la rhétorique néoconservatrice de George W. Bush. Au grand dam des conservateurs, de l’extrême droite et des partisans de la théorie du choc des civilisations dans son pays et ailleurs.

Il a appuyé de tout son poids le Printemps arabe. Son concours a été précieux pour les révolutionnaires de Place Tahrir au Caire et pour la chute du tyran Kadhafi. Il n’a nullement entravé l’arrivée pacifique au pouvoir de forces islamistes dans des pays comme la Tunisie, l’Égypte et la Libye. Son pari est que le monde arabe peut lui aussi rejoindre la ''famille'' démocratique.

Plongé en pleine campagne pour la présidence américaine, le candidat démocrate n’avait besoin d’aucune distraction qui ajouterait de l’eau au moulin de son adversaire néoconservateur, Mitt Romney. Mais c’était sans compter avec l’émotivité et la réactivité violente d’une partie de la ''rue'' arabe face au navet ''Innocence des musulmans''. Étant sur la défensive en lien avec les récents développements nord-africains, le président sortant a déclaré que Mohamed Morsi n’était «ni l’allié ni l’adversaire» des États-Unis. Ce qui équivaut à une prise de distance avec le président d’un allié pivot de Washington au Moyen-Orient. Cette déclaration traduit également l’exaspération du Département d’État du double jeu de la confrérie des Frères musulmans, dont est issu M. Morsi. Tout en présentant ses condoléances aux États-Unis pour la mort de M. Stevens à Benghazi, elle a appelé à une ''manifestation du million'' demain au Caire, juste après la prière du vendredi, en signe de protestation contre le navet américain. Et son illustre membre est sorti de sa discrétion pour demander aux autorités américaines de poursuivre le réalisateur du brûlot. Si l’enjeu politique de la démarche des Frères musulmans est limpide, il est en revanche permis de s’étonner de cette demande d’un ancien diplômé d’une université américaine… Mais une chose est sûre: la crédibilité du président Morsi (et celle des Frères musulmans en général) sera en partie en jeu demain dans cette affaire. On verra s'il sera à la hauteur et si les Égyptiens qui manifesteront après la prière du vendredi sont conscients des retombées de leur mouvement sur l'image et la ''solvabilité'' touristique de leur pays. Des dizaines de milliers d'emplois sont en jeu. Les manifestants seraient mieux inspirés d'éviter d'attaquer les intérêts américains dans leur pays.

Quand on est un pays dont une partie importante de la population vit des retombées de l'industrie du tourisme (comme c'est le cas en Égypte, au Maroc et en Tunisie), on serait mieux inspirés à la fois à faire attention aux mouvements d'humeur des pays d'origine des gros contingent des touristes et éviter l'escalade et toute ''fierté'' mal placée. À coup sûr, les images des manifestations violentes dans ces pays n'inciteront pas les opérateurs à suggérer ces destinations à leurs clients. Ce qui va se traduire inévitablement sous forme de reculs significatifs des recettes publiques et d'augmentation du chômage et de la pauvreté. Handicapant encore davantage des services publics déjà largement déficients.

**

Cette nouvelle crise devrait servir de cas d'école au monde musulman pour l'aider à tirer les leçons qui s'imposent. Il faudrait par exemple cesser de s'enflammer à la parution en Occident de la moindre expression culturelle islamophobe. Au lieu de recourir pendant ces périodes à la violence contre des intérêts et personnels occidentaux, les mécontents pourraient par exemple développer un discours alternatif et faire valoir leurs arguments. Autrement, ils deviendraient de facto la ''cinquième colonne'' des islamophobes qu'ils abhorent pourtant. Plus important, les musulmans feraient mieux de s'adapter aux exigences du monde moderne en termes, entre autres, de la liberté d'expression.

13 septembre 2012



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Il y a actuellement 7 réactions.

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Islamophobie
par mariagrazia vianello le 14 septembre 2012

Jùje suis d'accord avec l'auteut de l'article, mais je trouve qu'il est un peu dur envers les peuples arabes , quand il leur " impose" d'accepter la liberté ,comme elle est entendue aux Etats-Unis. Je trouve qyue les Européens et les Arabes pourraient collaborer avec les Américains pour tenter d'laborer un système de libertés plus équilibré qui ne regarde pas seulement la liberté des gens riches, saines occidentales, mais qui tente aussi de réaliser pour tout le monde la liberté des besois matériels et culturels.

Bonne analyse
par aicha Ettaj le 14 septembre 2012

bon article merci Aziz  Nhaili ; 

Qu'on foutte la paix à l'Islam
par houhou le 14 septembre 2012

les salafistes ont râté l'occasion de se taire et en braillant comme ils l'ont fait pour un navet que la majorité de la population ignorait jusqu'à son existence, ils n'ont fait que lui assurer une promo qu'aucune agence de communication aurait pû assurer à si bon compte. Ils avaient en d'autres circonstances la possibilité de manifester leur solidarité avec des victimes musulmanes quand le dictateur syrien s'en prennait volontairement aux symboles de l'islam mais dans ce cas, on ne les a pas beaucoup entendu ou quand des mosquées étaient profannées par des colons sionistes en Palestine occupée. J'en viens à penser que ces groupes agissent sur la base d'un agenda qui prend ôtage l'Islam mais pour des objectifs bien éloignés d'un certaine émotion vis à vis de ce film que pour ma part, j'ai vite oublié. Il est temps que les Musulmans se concentrent sur le message de paix que diffuse l'Islam et apprennent à ignorer les provocations gratuites et faciles.

Super article!
par Reinette le 15 septembre 2012

 

 

Cette vidéo  n'est qu'une étincelle qui a mis le feu aux poudres dans un climat délétère où la théorie du complot s'est largement immisée dans la tête des gens et qui prone une idéologie totalitaire et haineuse à l'égard de l'Occident et des Occidentaux perçus (à plus ou moins juste titre) comme des prédateurs et comme les responsables de tous les malheurs des pays du sud. 
Heureusement que le gouvernement libyen, Morsi et hier l'Union Africaine ont condamné haut et fort ces actes criminels, et qu'Hillari Clinton a de son côté condamné le film, j'espère que le représentant des coptes en a fait ou en fera de même.
Les USA sont LE pays des libertés. Mais doit t-on positionner la liberté au dessus de toutes les valeurs?
Il existe en  démocratie un équilibre instable entre  maintien de la paix et maintien des libertés où l'on doit constamment ajuster le curseur afin que la société civile puisse exister et s'épanouir.
C'est pourquoi on peut se  demander si la  condamnation de l'auteur de la vidéo pour incitation à la haine  ne permettrait pas d'apaiser les esprits?




Ceo
par michel de kemmeter le 16 septembre 2012

Il y a une forme de naivité dans votre article, très bien fouillé néanmoins !

C simple - follow money & power: (incl les événements en Lybie). (1) créer un problème, (2) augmenter la présence & la pression (3) augmenter l'hystérie collective dans les pays ciblés - ça va tt seul (4) une montée encore plus forte des salafistes et co (5) le bon peuple est tenu à carreau avec des règles et lois coraniques, (6) augmenter des "relations" entre anglosaxons et régimes locaux (7) main-mise sur les ressources et pouvoirs en place (8) corner sur les ressources et flux de marchandises et capitaux (9) concentration du pouvoir "invisible" chez ceux à qui je pense: simpel en gemakkelijk

Excellente analyse
par Pattel le 16 septembre 2012

Le mot islamophobie est à proscrire d'utilisation, car il signifie la peur de l'Islam.   Inventé de tout pièce par un musulman britannique fin des années 70; il a servi à exprimer la haine de tout ce qui est islamique.

Si je hais tout ce qui est islamique, je déteste tous les musulmans.  Cette affirmation est complèment farfelue.  Plusieurs personnes ont des amis de confession muslmane et ne sont pas islamophobe pour 5 sous.

Par contre, si pour certains, être islamophobe signifie la peur de tout ce qui est extrémiste dans l'Islam, alors je dirai que je suis islamophobe.  Je n'aime pas l'idée qu'on puisse gouverner un pays sur la base même de la Shariah; je suis pour une société civile avec des lois civiles afin de garantir une démocratie à l'état et non une démocratie religieuse.  Cela laisse entendre que les autres confessions religieuses n'ont pas de place dans ces pays (...ce qui semble malheureusement fort vrai en ce moment).

Lorsque l'on observe le parcours sinueux de la Tunisie, nous étions bien loin de penser qu'un tel courant religieux pouvait même y exister.  Qui en subira en premier les contrecoups?  Les femmes, bien entendu!

D'autre part, je suis beaucoup critique à l'endroit d'Obama que vous. Obama est un dernier de classe.  Il faut être bien naïf que de croire au pouvoir des discours; ce ne sont que des mots.  Obama, ne s'est-il pas incliné devant le Roi d'Arabie?  Ce même Roi étant ami avec la famille Bush?  Pourquoi un tel comportement?  Pour montrer de la soumission?

J'espère que la démocratie réussira à s'implanter, la vrai pas la religieuse.


 

@ Reinette
par Pattel le 16 septembre 2012

''C'est pourquoi on peut se demander si la condamnation de l'auteur de la vidéo pour incitation à la haine ne permettrait pas d'apaiser les esprits?''

Facisme ou retour au temps des Romains lorsqu'on donnait à manger aux lions dans l'arène?  Cet individu n'a commis aucun crime à ce que je sache.  C'est l'essence même de la liberté d'expression n'en déplaise à plusieurs.

L'auteur de ce film a fait un travail.  On peut l'aimer, on peut le détester mais en rendant publique sont film: il s'exposait à la critique. 

Le film n'est pas récent non plus.  Paradoxalement, l'histoire s'est ébruitée aux environs du 11 septembre.  Date qui pour les uns appelle au deuil, alors que pour d'autres, elle signifie la destruction même de l'essence du mal, la vengeance.  On prétend même que l'operation à Bengazi était planifiée, l'ambassadeur était en déplacement. En temps normal l'ambassadeur n'y était pas.

Tout cela est certainement le fruit d'un hasard!

 

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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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