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Iran: Limites de la manœuvre de Téhéran au Sommet des non-Alignés

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L'Iran est confronté à la stratégie américain d’endiguement. D'où son besoin de montrer qu'il est loin d'être isolé d'un point de vue diplomatique sur les scènes régionale et internationale. C'est au service de cet objectif de communication que devait répondre le récent sommet chez lui des non-alignés. Mais ce succès diplomatique a rapidement révélé ses limites.

Le mouvement des non-alignés est né en 1961. Dans un monde plongé alors en pleine Guerre froide, ses pères fondateurs voulaient en faire sur la scène internationale un instrument d’autonomie vis-à-vis des blocs occidental et soviétique. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts… La Guerre froide n’est plus. Tout comme le bloc soviétique et le Rideau de fer. Le recul constaté ces dernières années de l’hégémonie américaine s’est accompagné de la montée de nouvelles puissances émergentes, la Chine en tête. C’est dans ce nouveau contexte international que s’est tenu à Téhéran durant deux jours, les 30 et 31 août, le 16e sommet d’un mouvement des non-alignés qui a vu son influence largement reculer.

L’irrésistible tentation d’instrumentaliser le mouvement des non-alignés

Depuis de nombreuses années, l’Occident soupçonne l’Iran de chercher à se doter de l’arme atomique. Accusation contre laquelle se défend une République islamique qui clame en revanche son droit ''inaliénable'' et ''légitime'' à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Ce qui est loin de rassurer à la fois l’Occident, Israël et les pays arabes du golfe Arabo-Persique. Pour entraver les ambitions iraniennes, les États-Unis ont notamment tenté d’isoler Téhéran sur la scène internationale et lui ont imposé, en compagnie de leurs alliés européens, plusieurs types de sanctions. Des mesures jugées insuffisantes par un État hébreu où les faucons sont partisans de l'option militaire pour détruire les installations nucléaires de la République islamique.

C’est dans ce contexte ''inamical'' que la démarche iranienne a cherché à rassembler chez elle le plus grand nombre possible de dirigeants d’un mouvement qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il était il y a quelques décennies.

Téhéran s’est réjouie de la participation de 29 chefs d’État et de gouvernement au 16e Sommet des non-alignés. La brochette des invités a compté alliés et adversaires de l’Occident. Les ''parias'' soudanais (Omar El-Béchir) et zimbabwéen (Robert Mugabe) ont assisté aux travaux aux côtés d’alliés comme le Premier ministre indien (Manmohan Singh) et son homologue irakien (Nouri al-Maliki) ou encore les présidents d’Égypte (Mohamed Morsi) ou du Pakistan (Asif Ali Zardari). D’autres pays proches de la République islamique (Syrie, Corée du Nord, Venezuela, Cuba) y ont également participé. Même le Qatar, allié de Washington, n'a pas boudé la rencontre. Le secrétaire général des Nations unies a lui aussi participé aux travaux. Au grand dam des États-Unis et de son allié israélien.

En accueillant nombre de poids lourds de la politique internationale et des dirigeants venus d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, l’Iran a cherché, d’une part, à montrer à Washington (et à ses alliés) l’étendue géographique de ses alliances régionales et internationales et qu’il était loin d’être isolé diplomatiquement.

Du point de vue de l’Iran, le Sommet avait trois autres objectifs d’importance. D’abord, obtenir le soutien des non-alignés à son programme nucléaire. S’il a nié que son pays voulait se doter de l’arme atomique, l'Ayatollah suprême, Ali Khamenei, a réaffirmé, à cette occasion, le droit ''inaliénable'' de son pays à l'énergie nucléaire pacifique et sa détermination à ne pas cesser ses activités d’enrichissement des centrifugeuses. Négation dont doutent notamment l’Occident et Israël. L’Iran a également pointé ce dernier qui continue de refuser d’adhérer au Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), alors que lui l’a non seulement signé mais également ratifié. Il a également rappelé un des objectifs du mouvement, à savoir l’élimination des arsenaux nucléaires dans le monde d’ici 2025 et donc du Moyen-Orient. Mais, les dirigeants iraniens ne sont pas naïfs au point de croire que les États membres du ''club select'' des puissances nucléaires, dont l’État hébreu, accepteraient l’élimination d’un de leurs outils de dissuasion stratégique. La logique du ''jeu à somme nulle'' qui est à la base des relations entre États, milite également dans le sens contraire de cette perspective utopique.

La République islamique a voulu ensuite se servir du sommet pour contourner les sanctions occidentales qui ont mis à mal son économie. Dans le cadre de cette stratégie, son pétrole et son gaz devraient servir à s’attacher l’appui de nombreux pays. Un signal capté, entre autres, par le Premier ministre d’une puissance émergente comme l’Inde, qui est arrivé à Téhéran à la tête d’une délégation de 250 personnes avec comme ambition le renforcement des relations commerciales bilatérales.

Limites du pouvoir de ''séduction'' de la République islamique

L’Iran a voulu enfin se servir du sommet pour tenter d’obtenir l’appui des non-alignés au rôle qu’il veut jouer dans la crise syrienne. L’allié stratégique de plus de 30 ans de Damas a fait montre, depuis le mois de mars 2011, d’un soutien indéfectible à un régime de barbarie aux abois et qui tente désespérément de mettre un terme de manière sanglante au soulèvement populaire qui veut sa chute.

Du point de vue initial de Téhéran, la présence de Mohamed Morsi devait présenter en elle-même plusieurs avantages. D’abord, son déplacement dans un pays qui avait rompu ses relations avec le sien en 1980 après la signature des accords de paix de Camp David, est qualifié de succès diplomatique iranien. Il est ensuite perçu comme le signe de l’ouverture d’une nouvelle page dans leurs relations bilatérales. L’accueil chaleureux et au plus haut niveau de l’État du visiteur égyptien était à ce propos révélateur de l’importance de l’enjeu pour les dirigeants iraniens.

Présidant aux destinées d’un client pivot de Washington au Moyen-Orient et du plus important pays arabe, le nouveau président islamiste devait, enfin, par sa seule présence, servir d’un point de vue symbolique à conforter les prétentions iraniennes à jouer un rôle dans la résolution de crises régionales.

Mais, l’Ayatollah Ali Khamenei et le président Mahmoud Ahmadinejad ont dû rapidement se rendre compte de leur erreur d’appréciation. Provoquant l’indignation, à titre d’exemple, de leur allié syrien.

Dès l’ouverture des travaux, Mohamed Morsi a exprimé le soutien de son pays à «la lutte que mènent les Syriens contre un régime oppressif» qui de surcroît «a perdu sa légitimité». Et pour montrer son agacement face à la propagande du régime Assad qui dépeint la révolution syrienne comme téléguidée de l’extérieur (un hameçon qu’à titre d’exemple nombre d’anti-américains et d’altermondialistes ont gobé), le président égyptien a fait le parallèle entre la lutte des peuples syrien et palestinien pour «la liberté, la dignité et la justice». Il a également appelé l’opposition syrienne à resserrer ses rangs. Il a enfin convié les non-alignés à soutenir une «transition pacifique menant à un gouvernement démocratique» à Damas. Une perspective à laquelle continue de s’opposer Téhéran car elle perdrait au change un allié stratégique.

L’intervention égyptienne a été mal accueillie par la délégation syrienne qui a aussitôt quitté la salle en signe de protestation. Tout en condamnant le geste de M. Morsi qualifié «d’ingérence dans les affaires intérieures» de son pays, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Mouallem, l’a accusé d’inciter à la «poursuite du bain de sang en Syrie». Venant du représentant d’un régime décidé à écraser dans le sang un mouvement populaire voulant sa chute, la déclaration du diplomate syrien sonne creuse.

Pour tenter de se donner un rôle de leader au niveau du monde musulman (et voler la vedette à l’Iran), le président égyptien a déclaré que son pays était prêt à «travailler avec toutes les parties pour faire en sorte que le sang s'arrête de couler» en Syrie. D’où la perche tendue à l’hôte iranien et seul allié régional du régime Assad. Il l’a à cet effet convié à siéger au sein d’un comité à quatre, aux côtés de l’Arabie saoudite et de la Turquie, deux autres adversaires de poids du régime damascène, dans l’intention de trouver une solution à la crise syrienne. Un geste bien accueilli par un Iran décrié par l’Occident et l’opposition syrienne comme partie du ''problème'' (maintien du régime Assad en place) et non de sa solution. Téhéran a vu là un moyen de jouer un rôle régional et de montrer à son peuple qu’il est loin d’être isolé diplomatiquement. D'où son acceptation.

**

Le sommet de Téhéran a montré le fait que malgré l’isolement imposé par les grandes puissances occidentales, l'Iran a gardé de bonnes relations avec de nombreux pays dans le monde. Mais cela n'a pas suffi à voiler son isolement dans le monde islamique sur le dossier syrien. C'est dire les limites de son influence.

11 septembre 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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