Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Syrie: Pourquoi Bachar Al Assad s’accrochera jusqu’au bout au pouvoir

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le régime de Bachar Al Assad a commis plusieurs crimes contre l’humanité. Se méritant une large condamnation de la part d’une grande partie de son peuple et de la ''communauté internationale''. Pour s’en prémunir, le président syrien est déterminé à demeurer au pouvoir. Quoi qu’il en coûte à son pays. Des déclarations d’un ambassadeur russe allant dans le sens contraire ne changeront rien à cette posture de survie.

Depuis le 15 mars 2011, la Syrie est en proie à une lutte de pouvoir entre le régime de barbarie des Al Assad et son opposition. Malgré la brutalité de la répression et la multiplication de massacres dans différentes zones du pays, le président Bachar Al Assad n’a pas réussi à écraser une opposition déterminée à le chasser du pouvoir. Les défections de hauts gradés de l’armée loyaliste et de diplomates de haut rang et la décapitation, le 18 juillet, de quatre hauts responsables de l’appareil de sécurité nationale ont montré l’ébranlement du régime sur ses fondations. Cette nouvelle situation a posé de nouveau la question cruciale de l’avenir du président Assad.

Spéculation russe sur l’avenir d’Assad

Avec la perte visible de contrôle de la situation à Damas même, la question se pose de savoir si Bachar Al Assad va quitter le pouvoir (et le pays) ou s’il va au contraire s’y accrocher jusqu’au bout. C’est dans ce contexte que l’intervention d’un diplomate russe prend tout son sens.

Le vendredi 20 juillet, l’ambassadeur russe en France, Alexandre Orlov, a affirmé, sur les ondes de Radio-France Internationale (RFI), que le dirigeant syrien «accepte de partir». Tout en ajoutant to go une condition: «d'une façon civilisée». Pour étayer son étonnante déclaration, le diplomate s’est appuyé sur deux éléments. D’abord, l’acceptation par Bachar Al Assad du communiqué final des membres du Groupe d'action sur la Syrie (dont les États-Unis et la Russie). Pour rappel, ces puissances s’étaient réunies le 30 juin à Genève pour trouver une sortie de la crise syrienne. Selon l’interprétation de l’ambassadeur, le fait que le président syrien l’ait accepté, cela montre qu’il est «peut-être au fond de lui-même prêt à partir si tel est le résultat des négociations» entre le pouvoir et l’opposition. Lui permettant un «départ civilisé».

Second élément à l’appui de l’interprétation de M. Orlov: le fait que Bachar Al Assad ait désigné son représentant pour mener les négociations avec l'opposition sur cette même transition.

Combinés ensemble, ces deux éléments montrent donc, conformément au syllogisme de l’ambassadeur russe, la disposition du président Assad à partir.

Toujours selon le diplomate, un tel départ doit se faire «de manière civilisée».

Autrement dit: la voix de la Russie en France considère qu’il ne saurait être question d’une sortie humiliante pour le client de Moscou à Damas. Il faudrait donc préserver l'intégrité physique du président Assad (et des membres clés de son clan) et le(s) prémunir à l'avenir contre toute poursuite pénale à l'intérenational ou dans la Syrie de l’après-Assad. Cela rappelle l’option yéménite de résolution du conflit qui avait déchiré Sanaa durant plusieurs mois. Mais l’opposition syrienne pourrait-elle vraiment s’y engager sous prétexte qu’elle veuille mettre un terme à un conflit meurtrier qui dure depuis plus de 15 mois et qui a vu la commission par le régime de plusieurs crimes contre l’humanité? On est fondés à douter de l’acceptation par elle d’une telle demande.

Aussitôt la déclaration du diplomate faite à RFI diffusée, aussitôt est tombé le démenti de sa teneur par le ministère de l’Information syrien. Pour la télévision d’État, il s’agit de «propos déformés» par RFI. Et comme si cela n’était pas suffisant, le porte-parole de l’ambassade russe à Paris, Sergueï Barinov, a cru devoir affirmer, quelques heures plus tard, que les propos de son chef hiérarchique étaient «sortis de leur contexte». Une façon de rassurer un Assad très ébranlé après la décapitation de quatre éléments clés de son appareil de sécurité nationale. Moscou voulait visiblement montrer qu’elle n’avait pas changé de politique étrangère vis-à-vis de Damas. Elle qui se borne depuis plus de 15 mois à répéter comme un mantra que c’est au peuple syrien et au président Assad en personne et à aucune autre partie de se prononcer sur l’avenir politique de ce pays. La Russie est allée jusqu’à bloquer (en compagnie de la Chine) au Conseil de sécurité de l’ONU l’adoption de trois projets de résolution menaçant Damas de sanctions diplomatiques et économiques onusiennes. Mettant en échec les démarches diplomatiques de l’Occident au sein de l’ONU. Ce dernier a fait sienne l’exigence du Conseil national syrien (CNS, principale coalition de l’opposition) du départ du pouvoir de Bachar Al Assad avant le début de toute négociation de la transition.

La détermination d’Assad à aller jusqu’au bout de sa démarche répressive

Que la déclaration de l’ambassadeur Orlov exprime un certain doute russe sur le maintien à court ou moyen termes au pouvoir du président Assad ou au contraire serve de manœuvre russe pour jeter le trouble dans les rangs d’une opposition de plus en plus impatiente vis-à-vis de la politique étrangère de Moscou, une chose est sûre: le dirigeant syrien est loin d’être prêt à quitter le pouvoir.

Depuis un peu plus de 15 mois maintenant, Damas n’a cessé de multiplier exactions et massacres pour mater l’opposition. Sa répression a fait des milliers de victimes dans différentes régions du pays: Daraa, Hama, Rastan, Halab, Homs, Idlib, Damas... Même les enfants en très bas âge n’ont pas été épargnés. Sans parler des nombreux blessés, prisonniers politiques, déplacés à l’intérieur du pays et réfugiés en Turquie, au Liban, en Jordanie et en Irak. C’est dire l’ampleur de la catastrophe humanitaire en cours et qui aurait dû normalement inciter l’ONU à appliquer les dispositions du droit humanitaire international, conformément aux Conventions de Genève.

Constatant l’échec de sa stratégie répressive, le président Assad avait le choix entre deux options: soit le dialogue politique avec l’opposition, soit la brutalité. Au lieu de choisir la voie de la paix, il a privilégié le sentier de la guerre contre les civils. Pour l’anecdote, lors d’une des soirées du clan Assad, la mère du président lui aurait vivement déconseillé de lâcher prise. Anisah Makhlouf aurait incité son fils à suivre les traces de son père Hafez quand celui-ci était confronté au terrorisme de la branche syrienne de la confrérie des Frères musulmans. La ville de Hama, haut lieu alors des menées islamistes, porte encore aujourd’hui les traces de la répression sauvage menée en 1982 par les troupes de Rifaât Al Assad, frère de Hafez, qui vit depuis plusieurs années en exil doré à Paris.

Rallié à l’aile la plus dur de son clan au pouvoir, le président Assad s’est fatalement enfermé dans la voie du non-retour. Celle de la commission de crimes contre l’humanité. Une voie jalonnée de cadavres.

Avec un lourd dossier à charge en termes de crimes contre l’humanité, Bachar Al Assad sait que s’il quittait le pouvoir il s’exposerait inévitablement à des poursuites criminelles chez lui ou à l’étranger. D’ailleurs, les Américains et les Britanniques ont été clairs sur leurs intentions à ce chapitre. Aussi, des drones et satellites espion américains sont déjà à l’œuvre pour documenter les campagnes de répression de grande ampleur de ce régime de barbarie.

Bachar Al Assad sait aussi que, s’il quittait le pouvoir, sa propre sécurité physique ne serait pas garantie. Comme l’avait expliqué à Tolerance.ca une opposante syrienne qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons évidentes, «si les Syriens mettaient la main sur lui, ils le découperaient en mille morceaux». Malgré son caractère excessif, cette réaction n’est pas surprenante. Elle traduit le traumatisme infligé par le dirigeant syrien à son peuple. Le président Assad a sûrement médité longuement sur le sort réservé au tyran libyen après la chute de son régime totalitaire. Pour rappel, Mouammar Kadhafi a été tué dans des conditions atroces par des rebelles revanchards. Un geste qui a entaché l’image de la jeune révolution.

Bachar Al Assad est également conscient du fait que les options ou les garanties que peut offrir un éventuel exil sont loin d’être rassurantes pour quelqu’un avec un casier lourd comme le sien. Il sait que la Grande-Bretagne, pays de sa femme, Asma, ne peut se permettre de l’accueillir sur son sol, encore moins de lui éviter le cas échéant d’être extradé soit en Syrie, soit devant la Cour pénale internationale (CPI), pour répondre de ses nombreux crimes imprescriptibles. Il sait aussi que des pays comme l’Algérie, les Émirats arabes unis, la Tunisie, le Venezuela, l’Argentine ou le Brésil ne manqueraient pas de se retourner contre lui et d’en faire une monnaie d’échange avec Damas ou les États-Unis. Même l’allié iranien pourrait être tenté de se servir de lui comme d’un élément d’une offre globale dans le cadre d’un éventuel grand marchandage avec les États-Unis. Il reste la Russie. Moscou pourrait-elle se permettre d’insulter l’avenir de ses relations avec le régime qui finira par s’installer à Damas? Ne serait-elle pas au contraire tentée de le lui livrer pour se racheter pour son soutien multiforme à l’ennemi d’hier?

Pour les raisons analysées ci-dessus, le dirigeant syrien ne devrait pas lâcher prise. Le dos au mur, il devrait combattre jusqu’à ce qu’on le capture ou qu’on le tue d’une façon ou d’une autre. Un choix infernal pour tout un pays.

**

Le président Assad s’est condamné lui-même à une fin tragique. Au lieu d’écouter la voix de la raison quand il était encore temps et trouver une solution politique à la crise qui ensanglante son pays depuis plus de 15 mois, il s’est enfermé dans une voie de non-retour. Maintenant, il est devenu tellement toxique qu’aucun pays ne peut désormais courir le risque de l’accueillir sur son sol. A moins de le faire dans un premier temps pour épargner la vie à de nouvelles victimes potentielles, quitte à le livrer ultérieurement au CPI.

23 juillet 2012



Réagissez à cet article !
Il y a actuellement 3 réactions.

Poster une réaction
Famille Asad
par Aron Schatten le 24 juillet 2012

À ma connaissance, Asmâ al-Asad et les enfants ont déjà quitté la Syrie vers une destination inconnue.

L'oubli
par Schuckberry le 24 juillet 2012

C'est l'histoire qui se répète ,l'homme a la mémoire courte ,et elle se répète parce qu'il est fou et qu'il veut atteindre un objectif mais en se servant des mêmes paramètres 

Syllogisme
par Reinette le 28 juillet 2012

On y avait tellement cru à cette déclaration d'Orlov sur RFI, elle avait fait le tour de la toile et des téléphones portables- qui plus est  le premier jour du ramadan!
La déconvenue quelques heures après a été terrible pour les opposants syriens (opposants ou plutôt resistants devrait-on dire maintenant) Oui il s'agit bien d'un syllogisme où dans la bouche du dipolmate syrien ce mot se teinte d'une résonnance toute machiavelique.

 

Poster une réaction
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter