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Syrie: La multiplication des défections et l’avenir du régime des Al Assad

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le régime Assad ne cesse depuis mars 2011 de répéter à qui voulait l’entendre qu’il ne connaîtra pas le sort de ses homologues chassés du pouvoir à la faveur du Printemps arabe. Une façon de rassurer partisans et sbires quant à leur avenir. Une affirmation battue en brèche, entre autres, par la récente multiplication de défections dans les appareils politique, diplomatique et militaire syriens.

La révolte populaire ne cesse, depuis mars 2011, de gronder dans différentes parties de la Syrie. Sauf miracle, elle ne devrait pas s’essouffler et ce jusqu’à l’atteinte de son objectif ultime. La machine à tuer en masse du régime de barbarie des Al Assad s’est montrée incapable d’y venir à bout. Les succès sur le terrain de l’Armée syrienne libre (ASL) et le contrôle qu’elle exerce désormais sur de plus en plus de zones du pays ont jeté le désarroi  au sein d’un pouvoir qui ne sait plus à quel saint se vouer. Cette situation a créé un climat propice à la défection d’innombrables dirigeants politiques et militaires de poids et de moindre importance. Un indice qui ne trompe pas sur l’état de démoralisation croissant au sein du régime et (par conséquent) sur son éventuelle prochaine fin.

Quand les sales coups portés au régime Assad s’accumulent...

Les défections ont touché principalement l’appareil sécuritaire et accessoirement les organes politique et diplomatique du régime.

Au niveau militaire, plusieurs soldats ont déserté les rangs de leur corps d’armée en raison notamment de la brutalité de la répression du soulèvement populaire pacifique. Ils ont rejoint des officiers et des sous-officiers et formé ''l’Armée syrienne libre'' (ASL). Un groupe d’opposition qui n’a cessé depuis d’être rejoint par des militaires de tous rangs, y compris de hauts gradés. À titre d’illustration, le mois de juin 2012 a vu un général, deux colonels et 30 soldats fausser compagnie à l’armée régulière pour rejoindre en Turquie le siège de l’ASL. On a alors compté 13 généraux déserteurs. Ils se sont ajoutés aux 33 079 Syriens déjà réfugiés chez le voisin nordique (selon les récentes statistiques de la Direction des situations de crise).

Toujours au cours de ce même mois de juin, un autre officier supérieur, le colonel Hassan Merhi al-Hamadé de Deir Ezzor (Est), a fait lui aussi défection. Il a atterri avec son MiG-21, le 21 juin 2012, sur une base de l’armée de l’Air jordanienne située dans le nord du pays. Une première pour un chasseur syrien. Il a demandé l’asile politique. Ce qui lui a été rapidement accordé, suite au feu vert du Conseil des ministres du royaume hachémite... Un indice parmi d’autres de la détérioration de ses relations avec un voisin dont plus de 120 000 réfugiés sont originaires.

Si la multiplication de ces désertions n’est pas une bonne nouvelle pour l’étanchéité du système sécuritaire damascène, la défection du général de brigade Manaf Tlas (ou Tlass) est autrement plus grave pour le régime syrien. Ce n’est pas pour rien que les Français l’ont annoncé le jour même où se déroulait à Paris la Conférence des ''Amis du peuple syrien''.

Le général Manaf Tlas est né en 1964 à Rastan. C’est un proche du clan Al Assad et un ami du président Bachar Al Assad. Son père, Mustapha, était le ministre de Défense de Hafez Al Assad (1972-2000), puis de son fils Bachar (jusqu'à l'année 2004). La présence depuis le mois de mars de l’ancien ''compagnon de route'' du ''Bismarck du Moyen-Orient'' (l’expression est de Henry Kissinger) serait due non à des soi-disant ''traitements médicaux'', mais plutôt à un désaccord avec le chef du renseignement et beau-frère du président syrien.

Manaf Tlas est membre de la Garde républicaine, un corps d’élite chargé de la protection du régime et dirigé par Maher Al Assad, frère du président. Jugé peu fiable par un régime plus que jamais gagné à l’option de la ''terre brûlée'' de l’aile du tout-répressif, il a été mis à l’écart depuis plus d’un an.

La défection du général Tlas est fort dommageable à plus d’un titre pour le régime Assad. D’abord, elle montre que l’alliance entre Sunnites et Alaouites, ossature de l’élite dirigeante depuis plus de 40 ans, est peut-être arrivée à son terme et pourrait ne pas survivre encore longtemps au Printemps arabe. D’ailleurs, si plusieurs membres de la famille Tlas ont déjà abandonné le ''bateau Assad'' à son triste sort, un des leurs, Abdel Razzak Tlas, cousin de Manaf, est le chef à Homs de la ''brigade Farouk'', une unité combattante de l'ASL qui s’est dotée cette semaine d’une unité de femmes.

Ensuite, cette défection montre que, sous les coups de butoir de l’ASL, les sanctions internationales et les menaces de poursuites pénales internationales, l’unité et la cohésion de l’élite au pouvoir à Damas sont plus que jamais menacées d'implosion. Condition sine qua none pour toute chute de régime sans coup férir…

Enfin, cette défection montre que le système de renseignement, qui engloutit des sommes faramineuses du budget de l’État, n’est pas (ou plus) aussi performant qu’on pouvait l’imaginer. Sinon, comment se fait-il qu’un homme de l’importance du déserteur ait réussi à quitter un pays pourtant quadrillé par d’innombrables agences de renseignement, sans parler de tous ces réseaux de mouchards pénétrant l’ensemble de la société syrienne. On peut supposer que le succès de la défection du général Tlas (peut-être une exfiltration) n'aurait pas été possible sans un concours conjoint (ou de facto) de services de renseignement étrangers et de complicités au plus haut niveau de la hiérarchie sécuritaire damascène. Surtout qu'il n'était plus, dit-on, depuis plusieurs mois en odeur de sainteté dans l'entourage des Al Assad .

Cette défection est du goût de l’opposition. D’ailleurs, le nouveau chef du Conseil national syrien (CNS), principale coalition de l’opposition, le kurde Abdel Basset Sayda a déclaré, lors d’une conférence de presse à Paris, être ouvert l'idée de coopérer avec lui.

Au niveau diplomatique, plusieurs pays arabes et occidentaux ont expulsé les diplomates syriens en guise d’écœurement pour répression meurtrière du soulèvement populaire. Cela dit, les défections de diplomates sont encore rares. Il n’est pas exclu que l’on assiste dans le nouveau climat actuel à des désertions de leur poste à l’étranger.

En attendant, mentionnons deux défections diplomatiques. La première est celle du consul honoraire en poste en Californie. Ce diplomate a expliqué en mai dernier son geste par l’effroyable massacre de Houla (déclaration faite au réseau américain NPR, 30 mai). Une première pour les diplomates syriens.

Si le président Assad croyait avoir sanctuarisé son appareil diplomatique, le coup qu'on lui a asséné ce mercredi 11 juillet devrait le démoraliser encore plus. Son ambassadeur à Bagdad Nawaf Al Fares (ou Al Faress) a fait lui aussi défection. Il a appelé ses homologues à faire de même. Pour ne rien arranger aux affaires du dirigeant syrien, le déserteur est originaire de Dair az Zour (Est), une grande ville qui a eu largement sa part de la répression des seize derniers mois. Ce premier diplomate de haut rang à faire défection était étroitement lié à l’appareil sécuritaire syrien… Il est également bien intégré dans de puissantes alliances tribales des deux côtés de la frontière syro-irakienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme si toutes ces tuiles qui s'abattaient sur la tête du président Assad ne suffisaient pas,  des rumeurs ont eu cours, cette semaine à Damas et sur les réseaux sociaux, à l’effet que son vice-président Farouk Al Sharaa aurait fui en Jordanie. Mais certains pensent qu’il a été placé en résidence surveillée et d’autres penchent pour l’hypothèse de l’exécution. Mais une chose est sûre: personne ne l’a revu publiquement depuis un certain temps. Aussi, il était absent de la rencontre cette semaine à Damas entre le dirigeant syrien, sa principale conseillère politique Bouthaina Chaabane et l’Envoyé spécial de l’ONU-Ligue arabe Kofi Annan pour discuter les éléments de son plan-B de sortie de crise!

Le moment de vérité s’approche à grands pas

Malgré le bouclier diplomatique sino-russe au Conseil de sécurité des Nations unies, la disproportion du rapport de force en sa faveur sur le terrain et les innombrables crimes contre l’humanité à sa charge, le régime de barbarie des Al Assad s’est montré incapable d’enrayer la dynamique révolutionnaire déjà en marche. Sauf miracle, cette impuissance devrait demeurer en l’état.

La multiplication des défections touchant les organes sécuritaire et diplomatique du régime Assad montre, d’une part, qu’une partie importante de ses alliances sociales ont notablement perdu de leur attrait et deviennent un handicap pour de plus en plus de groupes et familles (notamment sunnites) connus pour leurs liens durant les 40 dernières ans avec la Maison Assad.

Ces défections montrent également que l’appareil sécuritaire syrien n’est plus ce qu’il était. Faisons quand même l’hypothèse qu’une partie de son personnel ne trouve plus son compte dans la tournure barbare de la gestion militarisée du soulèvement populaire. Ce qui pourrait faciliter les défections passées et sûrement à venir. Cette inaction pourrait être également pour certains rouages essentiels une façon de ne pas insulter l’avenir car le moment de solder les comptes approche à grands pas.

À cela s’ajoute un élément d’une importance cruciale pour l’avenir du régime Assad. Plusieurs indices montrent que l’ASL est maintenant en mesure de mettre en difficulté l’armée régulière dans plusieurs régions. Elle contrôle désormais une partie non-négligeable du territoire syrien et prive du coup l’armée de Terre de la liberté de mouvement qu’elle avait. D’où le recours de plus en plus de l’état-major à l’Aviation pour acheminer vivres et munitions et bombarder les localités rebelles.

Avec les récentes opérations menées y compris à Damas, cœur du pouvoir syrien, l’ASL n’est plus sur la défensive. Un indice à la fois d’une bonne dotation en moyens militaires, financiers et de communication, d’un encadrement assez serré de son personnel, d’une certaine structuration et d’une amélioration notable de la coordination entre l’ASL et les conseils militaires locaux. D’ailleurs, le chef de l’ASL, le colonel déserteur Riad Al Asaad, a prévenu, ce 11 juillet, sans ciller, le régime Assad que Ramadan, le mois sacré pour les musulmans, serait l’occasion de mener la ''Bataille pour Damas''. Autrement dit, ce sera, à l’en croire, ''la mère des batailles'', celle décisive pour l’avenir de la Syrie.

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Visiblement, la peur a changé de camp! La multiplication récemment des défections indique que l'avenir du régime en place est plus que jamais compromis. Cette nouvelle situation pose la question de la transition politique qui devrait s'ouvrir une fois la chutte (l'exil ou la fuite) de Bachar Al Assad constatée. Les gens favorables à la carte de Manaf Tlas comme éventuel prochain président de transition feraient mieux de ronger leur frein. Toute fable faisant de lui un ''opposant'' à Bachar Al Assad serait soumise au test de la réalité de ses liens étroits sur une longue période avec le régime en place. D'ailleurs, différents courants au sein de l'opposition, dont les Frères musulmans, n'y sont pas favorables. Même réaction chez l'ASL qui préfère pour le moment concentrer ses efforts sur la ''mère des batailles''. Mais une fois engagée, la prise de Damas ne serait pas a priori une mince tâche. Les troupes du colonel Riad Al Asaad savent certainement que le régime ferait tout pour ne pas perdre la ''guerre''. À moins que les troupes d'élite de Bachar Al Assad ne l'abandonnent à son sort avant même de tirer les premières salves...

11 juillet 2012



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Les fréquentations douteuses de Tlass
par Reinette le 12 juillet 2012

En plus d'avoir frayé longuement avec le régime de Damas, Manaf Tlass a aussi fréquenté également les milieux d'extreme droite française: 
http://tempsreel.nouvelobs.com/la-revolte-syrienne/20120711.OBS6760/syrie-les-precieux-liens-francais-du-deserteur-tlass.html

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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