Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Égypte: La cérémonie d’investiture du président Morsi à l'ombre de ''l'État profond''

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 30 juin 2012, le président-élu Mohamed Morsi a prêté serment lors d’une cérémonie officielle d’investiture. La procédure à suivre à cette occasion a suscité une polémique avec "l’État profond". Prélude à des épreuves de force à venir.

Après 18 jours d’une mobilisation populaire intense, la "Révolution du 25 janvier" a fini par avoir raison de "l’autisme" du président Hosni Moubarak. Cet autocrate s’accrochait contre vent et marée au pouvoir. Encouragé par sa femme, Suzanne, il prévoyait de le transmettre à son fils Gamal, comme si l’Égypte était une République dynastique. Juste avant son retrait, en février 2011, la mort dans l’âme, le quatrième président de la République a, transmis le pouvoir au Conseil suprême des forces armées. Ce CSFA s’était alors engagé à le transmettre d’ici le 30 juin 2012 au prochain président de la République.

Investiture historique sur fond de rapport de forces

À l'issue du second tour de l’élection présidentielle, Mohamed Morsi (60 ans) a, selon les chiffres officiels, récolté 51,73% des voix. Battant son adversaire Ahmed Chafiq, dernier Premier ministre de M. Moubarak et ancien général de l’armée de l’Air. En soi, cette victoire est historique. L’Égypte sera pour la première fois depuis l’année 1952, date de l’établissement de la République, dirigée par un civil élu démocratiquement et qui est de surcroît membre des Frères musulmans. Sans oublier le fait que c’est un ancien prisonnier politique. On est donc loin de la tradition qui prévalait durant les 60 dernières années et qui avaient permis à quatre officiers supérieurs de l’institution militaire de se succéder à la tête du pays (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak).

Malgré cette légitimité démocratique, encore toute fraîche, M. Morsi a une marge de manœuvre limitée face à ''l’Etat profond'' (armée, police, services secrets et administration territoriale, ainsi que leurs réseaux sociaux). Le CSFA s’est, à titre d'illustration, octroyé le pouvoir législatif après la dissolution, le 14 juin, soit deux jours seulement avant le second tour de l’élection présidentielle, du Majliss al-Chaab pour raison, disait-on, de non-conformité de l’élection du tiers de ses membres avec le mode de scrutin. Cette Assemblée était depuis janvier 2012 dominée par une coalition de facto des Frères musulmans et des salafistes. La nouvelle situation présente au moins trois avantages pour l’institution militaire. D’abord, elle lui permet un droit de veto sur toute loi nouvelle. Ensuite, elle lui permet un droit de regard sur toute décision budgétaire qui pourrait heurter les intérêts de ses hauts gradés. Enfin, elle lui permet de peser sur la rédaction d'une nouvelle Constitution encore en chantier.

L’objectif de cette manœuvre politique est de permettre aux puissants généraux de peser de tout leur poids sur le partage à venir du pouvoir dans l’intention de sauvegarder leurs juteux intérêts économiques et leur rôle au sein du système politique de la seconde République en construction.

La dissolution de l’Assemblée du peuple a permis au camp en face, les révolutionnaires de place Tahrir, de se rendre rapidement compte de la fragilité des acquis de la "Révolution du 25 janvier" durant cette période fluide et complexe de transition démocratique. Une fois de retour à place Tahrir, ils n’ont cessé depuis de dénoncer ces dispositions.

Pour ne pas perdre totalement la main face au CSFA, la confrérie des Frères musulmans devait regagner la confiance des ''libéraux'' et de la gauche. Ces derniers l’avaient d'ailleurs accusé d'avoir conclu des accords secrets avec la junte en échange du partage du pouvoir. Comme il fallait dans ce contexte redorer son blason, toute (vraie ou fausse) polémique avec le CSFA était la bienvenue.

Conformément à la "Déclaration constitutionnelle complémentaire" adoptée le 30 mars par ses soins, la junte tenait à ce que le nouveau président-élu prête serment devant la Haute Cour constitutionnelle, sous prétexte que l’Assemblée du peuple était dissoute. Mais il se trouve que c’est cette même Cour qui avait déclaré «illégal» le mode de scrutin dans le cas du tiers des sièges de cette chambre basse du parlement. Rendant possible sa dissolution et l’accaparement par le CSFA de ses prérogatives législatives jusqu’aux prochaines élections. Des initiatives assimilées par les islamistes à un "coup d’État". Autre motif de vexation pour les Frères musulmans: cette dissolution de l’Assemblée les a privé d’une tribune politique et ''annulé'' leurs gains électoraux.

De leur côté, les Frères musulmans voulaient que la cérémonie d’investiture se déroule devant l’Assemblée du peuple. Même si celle-ci était dissoute, elle continuait, à leurs yeux, de conserver une forte légitimité. À cela s’ajoute le poids des usages égyptiens en la matière.

Guerre de symboles et affrontements à fleuret moucheté...

Cette situation a alimenté la polémique entre les partisans des deux camps.

Devant la fermeté des généraux, le président-élu savait qu’il devrait s’y plier. Mais pour ne pas perdre complètement la face, il fallait qu’il fasse un geste attestant d’une certaine autonomie vis-à-vis de "l’État profond". C’est pourquoi la veille de sa prestation officielle du serment d’investiture comme cinquième président de la République, Mohamed Morsi s’est rendu, le vendredi 29 juin, à une place Tahrir noire de monde, y rencontrer les adversaires de "l’Ancien" régime et s’adresser à l’ensemble du peuple égyptien.

Cette visite était un moment fort et riche en symboles et en messages.

D’abord, choisir la place emblématique de la "Révolution du 25 janvier" pour se prêter symboliquement à la cérémonie d’investiture est en soi un geste fort adressé à "l’État profond". D’ailleurs, lors de son allocution, le président-élu a rappelé au CSFA, sans le nommer, que le peuple était «la source du pouvoir et de la légitimité, qui est au-dessus de tout le monde» et, comme si cela n’était pas assez clair pour la junte, il a précisé qu’il «n'y a de place pour personne, pour aucune institution (...) au-dessus de cette volonté». Si cette déclaration a eu l’effet escompté sur une foule en liesse, elle sonne d’ores et déjà comme une annonce de conflits de juridiction à venir entre les deux institutions de l’État.

Ensuite, il fallait rassurer tous ceux qui n’avaient pas voté pour le candidat islamiste ou qui ont eu peur de perdre des libertés et droits chèrement acquis sous le règne déchu. C’est pour cela qu’on l’a entendu dire, solennellement, «Je jure par Dieu de préserver le système républicain, de respecter la Constitution et la loi, de protéger entièrement les intérêts du peuple, et de préserver l'indépendance de la nation et la sûreté de son territoire». A l'adresse de ceux qui ont craint de voir s’installer en Égypte un régime islamique, dont les "libéraux", la gauche, les féministes et la minorité chrétienne (qualifiés à l’occasion par l'orateur de «frères et de sœurs» de leurs compatriotes musulmans), il s’est dit partisan de l’État «civil, patriote et constitutionnel».

Enfin, il fallait se montrer inclusif pour tenter de séduire: «Vous qui m'avez élu et vous qui vous êtes opposés à moi, je suis à vous tous (...). Je ne ferai pas de différence entre partisans et opposants». Autrement dit, M. Morsi a prévu un gouvernement de coalition, où des Frères musulmans siègeront aux côtés d’autres sensibilités. Cette formule a l’avantage d’élargir le spectre de ses alliances politiques au-delà de sa propre base politique et de renforcer sa capacité d’agir face au CSFA.

Le lendemain, le président-élu, qui a démissionné du Parti Liberté et Justice, s’est présenté avec deux heures de retard à la cérémonie officielle de son investiture devant la Haute Cour constitutionnelle… Lors de son bref discours, il a le 30 juin repris les éléments de celui de la veille. Et d’ajouter, sur un ton triomphal: «Aujourd'hui, le peuple égyptien a posé les bases d'une vie nouvelle, d'une liberté totale, d'une vraie démocratie».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En prêtant officiellement serment devant les magistrats de la Cour et leur président Farouk Soltan, le Frère musulman Mohamed Morsi est devenu le cinquième président de l’Égypte. Contrairement à ses prédécesseurs, tous des galonnés, il est le premier chef d’État à être élu de manière libre par ses concitoyens.

Risque de crise politique à venir au sommet de l’État

Le premier défi auquel fait face le nouveau président égyptien est celui de former un gouvernement. La formule de cabinet de coalition, qui a ses faveurs, présente l’avantage d’être perçue en dehors de sa base comme un signe d’ouverture à l’endroit d’une partie de ses adversaires. D’ailleurs, le prix Nobel de la paix et ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Mohamed Baradeï, a fait partie des personnalités sollicitées en vue de former le prochain cabinet. M. Morsi et les siens auront tout intérêt à ce que les postes de Premier ministre et de vice-présidents ne tombent pas dans leur escarcelle. La présence à un de ces postes d’un chrétien serait un message susceptible de rassurer la minorité copte. Mais à la lumière de ce qu’était leur comportement à l’Assemblée du peuple, l’espace de quelques semaines, le doute sur la ''retenue'' des Frères musulmans est permis.

Le président Morsi ferait mieux également de peser de tout son poids pour que la commission chargée de rédiger le projet de la nouvelle Constitution soit réellement pluraliste et que ses 100 membres n’accouchent pas d’une disposition faisant de la charia (la loi islamique) la source du droit en Égypte.

Mais si ces deux moyens pourraient potentiellement aider le président à élargir ses appuis à de nouveaux groupes sociaux, certains de ses engagements ne manqueront pas d’alimenter la méfiance occidentale à son égard et de mettre le feu au poudre face à un CSFA déterminé à batailler ferme pour conserver ses prérogatives politiques et ses juteux intérêts économiques.

Sa promesse d’œuvrer, d’une part, à la libération des civils arrêtés par l’armée depuis le début de la révolution et, d’autre part, de mettre un terme à la torture ne pourront que le mettre en porte-à-faux avec une puissante armée qui n’avait jamais hésité à recourir à de multiples violations des droits humains, dont la torture, pour intimider toute dissidence. D’ailleurs, le sort qui sera réservé à l’ordre présidentiel de ce mardi 3 juillet instituant une commission tripartite (ministère de l’Intérieur, justice militaire et parquet général) pour se pencher sur ce dossier de libération des civils encore aux mains des militaires est un révélateur à la fois du rapport de force entre les institutions présidentielle et militaire et de la bonne foi (ou non) du CSFA à cet égard.

Aussi, sa promesse faite aux salafistes, le temps de la campagne, d’œuvrer en faveur de la libération d’Omar Abdel-Rahmane n’est pas de nature à plaider en sa faveur au sein de l’administration Obama. Pour rappel, ce prédicateur radical croupit à vie depuis 1995 dans les geôles américaines pour accusation d’association au complot ourdi par des jihadistes qui voulaient faire effondrer le World Trade Center en 1993 (déjà…). Il est peu probable que Washington réponde favorablement à cette demande.

À l'ombre de l'épreuve de forces engagée entre les Frères musulmans et le CSFA pour le pouvoir, tout objet de litige peut devenir, à un moment ou un autre, un enjeu de rapport de forces. Au point d'aboutir au blocage des institutions au niveau du sommet de l'État. Avec le risque de plonger le pays dans des crises politiques successives. Ce climat d'instabilité serait d'avantage à l'avantage de ''l'État profond'' qui pourrait le mettre à profit pour maintenir la mainmise des forces armées et leurs hauts gradés sur des pans entiers de l'économie nationale et leur arbitrage en coulisses du systeme politique. Une possibilité que des Frères musulmans assoiffés du pouvoir ne pourraient accepter de leur plein gré car ils l'assimileraient à une manoeuvre visant à contrecarrer leur ascension, en attendant de les domestiquer.

**

Visiblement, le CSFA aimerait jouer en Égypte le rôle que s’était octroyée durant des décennies en Turquie l’armée kémaliste avant l’ascension de l’AKP de Recep Tayyip Erdogan. Fort de l’épaisseur de ''l’État profond'', il aura toute la latitude nécessaire pour brouiller les cartes. D’ailleurs, les ''Fouloul'' (partisans de ''l’Ancien'' régime) se tiennent prêts pour entrer en scène... Pour faire évoluer le rapport de forces en sa faveur, Mohamed Morsi devra faire preuve de beaucoup de doigté au cours de l’actuelle période de transition. Mais aura-t-il le temps et les moyens nécessaires pour y arriver? Ceux qui ont intérêt à le voir échouer pourront-ils se permettre de le laisser faire à sa guise et à son rythme? Aussi, pourra-t-il contenir les ''débordements'' à sa droite au sein du spectre islamiste?

3 juillet 2012



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter