Un Québec à moitié analphabète ne peut s’engager sur la voie du progrès social, cette voie que le « printemps érable » a fait miroiter, car les incultes ont une vision étriquée du monde. Cette équation grossière, que j’ai lue sous la plume d’un chroniqueur de Voir dans l’édition montréalaise du 28 juin dernier (David Desjardins, « L’odeur de l’ennui »), m’a littéralement sciée en deux. Je puise donc dans la force de mon indignation pour dénoncer cette idée toute faite faisant partie du lot de celles qui sont véhiculées au sujet des « masses », du « peuple », bref de tous ceux et celles qui se tiennent éloignés du cénacle du pouvoir.
L’incongruité qui me frappe dès l’abord, c’est que beaucoup se permettent de gloser sur ce « peuple » comme s’ils n’en faisaient pas intrinsèquement partie, comme s’ils se positionnaient au-dessus. Ce travers, tous les commentateurs de l’actualité, moi y compris, le possèdent à divers degrés, car sans lui, comment faire croire que sa vision du monde a plus de valeur que celle de tout-un-chacun? Or, ne l’oublions jamais : notre vision du monde, à nous qui savons, n’a de valeur ajoutée que parce qu’elle s’appuie sur une expertise précise, sur un approfondissement « scientifique » d’un aspect de la réalité, lequel nous permet de tirer des conclusions qui échapperaient au commun des mortels qui n’a pas eu le loisir d’autant creuser la question.
Pour ma part, la seule expertise dont je peux me vanter sans craindre de me faire rabattre le caquet, ce sont mes longs voyages dans le passé de l’humanité, et plus particulièrement dans celui de la nation québécoise. Cette fréquentation prolongée ayant aiguisé mes perceptions, je me sens suffisamment caparaçonnée pour remettre en doute le postulat de M. Desjardins selon lequel, dans notre actuelle province constituée à moitié d’analphabètes fonctionnels, « le discours est dominé par les apôtres du gros bon sens qui gavent de prêt-à-penser un auditoire consentant, heureux de pouvoir ainsi être conforté dans sa vision étriquée du monde ».
En effet, le discours public paraît dominé par « les apôtres du gros bon sens ». Réussissent-ils vraiment dans leur entreprise de gaver « de prêt-à-penser un auditoire consentant? » Rien n’est moins sûr. Cet auditoire est-il « heureux de pouvoir ainsi être conforté dans sa vision étriquée du monde »? Cette affirmation, la plus outrancière du lot, fait se dresser les cheveux sur ma tête. Une éducation raccourcie signifie nécessairement une vision étriquée? L’intelligence du savoir accumulé, c’est une chose; l’intelligence sensorielle et émotive, c’en est une autre. Je dirais même que la première ne sert pas à grand-chose si la seconde n’y est pas, comme il survient trop souvent.
Au début du 19e siècle, le Québec était peuplé de gens qui, en majorité, auraient bien voulu devenir aussi à l’aise avec l’écrit qu’ils l’étaient avec l’oral. Pour une multitude de raisons dont la plupart tombent sous le sens, cette opportunité leur a été refusée. Pourtant, le Québec d’alors aurait pu nous en remontrer en matière de fierté citoyenne et de mépris de l’injustice. Oui, l’instruction apporte une série de bienfaits qu’il serait oiseux d’énumérer ici; mais le sentiment de bienveillance pour autrui, c'est-à-dire ce bouquet de valeurs communautaires de base qui nous permet de coexister en harmonie, n’est pas redevable à une quelconque éducation intellectuelle.
Apprendre à vivre heureux en compagnie de soi-même et d’autrui ne se fait pas sur les bancs d’école, car cette formation, instinctive et sensuelle, se fait pendant les premières années de la vie. Un enfant est comme une éponge absorbante, et si les valeurs pour bien vivre en société, pour prendre sa place comme être humain tout en respectant autrui, ne lui sont pas transmises par le lait de sa mère, il risque d’être handicapé pendant tout le restant de son existence. Parmi ce florilège de valeurs qui ne peut s’inculquer que par infusion, c'est-à-dire grâce au contact avec celle qui nous a mis au monde et avec ses proches, se trouve celle de l’équité.
Un point me semble crucial : les valeurs humanitaires fondamentales – tolérance et ouverture d’esprit, et surtout cette soif de justice personnelle et collective fondée sur le besoin viscéral de voir son intégrité d’être humain respectée dans sa totalité – ne sont pas l’apanage des lettrés. S’ils l’étaient, comme expliquer ces irrépressibles mouvements sociaux que furent et que sont encore les révolutions dénonçant un pouvoir abusif et des oligarchies toutes-puissantes et tyranniques? Même notre rébellion avortée de 1837 et 1838 procède de la logique séculaire d’une révolte qui devient ouverte lorsque les despotes passent du côté de l’inhumanité, de la cruauté.
Je pose la question crûment : l’actuel premier ministre de notre province, pourtant bardé de diplômes, ne semble-t-il pas se mouvoir selon « une vision étriquée du monde »? Plusieurs des ministres de son gouvernement de même? Plusieurs chefs d’entreprise? Une vision qui procède par additions simplistes : carré rouge = violence, libre entreprise = prospérité collective, marché boursier en croissance = bonheur suprême. L’éducation enrichit quand elle procède sans entraves, quand elle encourage toutes les circonvolutions de la pensée et de la réflexion; elle amoindrit quand elle vise à moduler ladite pensée selon un modèle étroit et dans un but précis, celui des intérêts de l’élite au pouvoir.
De nos jours, au Québec, ladite élite module l’offre éducative pour perpétuer sa prospérité et sa prééminence; l’offre éducative dans le sens d’expérience de vie, d’un chassé-croisé de valeurs dans lequel chaque habitant de la province baigne, même à son corps défendant. J’ose prétendre que nous avons affaire à de la propagande, qui vise à nous faire accepter comme des évidences ce qui ne l’est pourtant pas du tout. Avant, c’était le catholicisme; aujourd’hui, c’est le capitalisme triomphant – pour schématiser à outrance – qui nous plonge dans un écheveau complexe de pseudo-vérités que bien peu d’entre nous songent à questionner.
Comme les âneries au sujet de l’opinion publique que les firmes de sondage font mine de prédire, celles véhiculées sur les « peu éduqués » font partie du lot de préjugés ambiants. Les ignares sont forcément bêtes, forcément moins intelligents, et en corollaire, forcément moins sensibles que les instruits. Ils ne peuvent aspirer à la moindre miette d’influence; collectivement, ils doivent être impérativement dirigés. Pour le plus grand bonheur des élites corrompues, ils ont tendance à gober du prêt-à-penser tout cuit, et sont donc aisément manipulables. Ce qui fait rager les véritables penseurs, eux qui n’ont que leurs maigres forces à opposer à ces mouvements de masse qui ôtent au Québec les moyens de ses ambitions.
N’est-il pas absurde d’aligner les paragraphes pour tirer les incultes bonasses de leur apathie, eux qui sont incapables de lire, selon M. Desjardins, un texte de la longueur de cette chronique? Il serait plus productif de s’adresser à ceux qui ont la capacité de comprendre un écrit jusqu’à son point final, afin de déchiqueter à belle dents tous ces enfirouapements et ces raccourcis de pensée qui prolifèrent dans nos médias, sur les réseaux sociaux et à la grandeur de l’espace public de discussion. Le gratin intellectuel, lui, n’a pas l’excuse de l’ignorance.
Le 3 juillet 2012