Mon poème « Je suis Noir » est le fruit d’un agacement. Chaque fois qu’on m’a appelé homme de couleur, j’ai ressenti une certaine contrariété, une irritation même, sans toujours savoir pourquoi cette expression me gênait tant. C’est au cours d’une discussion avec mes étudiants que tout s’est clarifié. Précisément quand l’une d’entre elles, après avoir dit « Les Noirs », s’est reprise : « pardonnez-moi, je veux dire les gens de couleur... » Je me suis dit qu’il s’en trouve encore d’assez innocents (pour utiliser un euphémisme) pour penser qu’être Noir était une insulte. Du coup j’ai compris tout ce que l’expression gens de couleur avait de condescendant, d’injurieux même. Il s’en suivra une vive discussion sur la race et le poids des concepts. C’est ainsi que le lendemain naîtra « Je suis Noir ».
Je suis Noir
Je suis Noir et je respire.
Je suis Noir comme ce cirage de marbre sur des godasses de cuir
Qui reflète, intense, les rayons du soleil.
Comme une nuit sans étoiles,
Qui gobe, insatiable, les scories de l’aube, les défauts du monde.
Noir dans ma peau d’ébène.
Noir jusqu’au tréfonds de mon cœur d’où coule et s’écoule la pureté de l’âme.
Noir dans mes entrailles qui jadis conçurent la naissance du monde.
Noir
Je suis Noir et je captive la vie.
Je suis Noir pour la vie, dans la vie, sur la vie.
Cirage, godasse, cirage et godasse.
Cirage qui d’un pas assuré enjambe, ricanant, le terrible trépas
Godasse, cirage, godasse et godasses.
Cirage de chaleur, de lumière, de ténèbres.
Cirage d’étincelles qui luisent en éclairs dans la surface des nuages.
Je suis Noir comme la surface du monde.
Noirceur placide des abîmes des eaux
Noirceur de l’étendu céleste,
Qui cracha autrefois souffre et cendres pour occuper la vie.
Souffre, cendres et peuplement du vide.
Lune, étoiles, Jupiter et Saturne.
Saturne et éclatants ténèbres.
Je suis Noir et lumière, grondements et silence.
Noir dans la vallée de la vie, dans ses sinistres montagnes, ses collines, ses plaines.
Noir dans le regard de mon être sans reflet ni écho.
Dans mes paisibles pas, qui cheminent innocents vers la frontière du monde.
Noir comme le firmament profond, qui flâne majestueux dans les hauteurs de mon cœur.
Je suis Noir dans mes gencives, jusqu’au creux de mes dents blanches.
2012-06-27