Janine Renaud Murat a quitté son pays natal, Haïti, pour s’établir au Canada en 1957. Son parcours force l’admiration et le respect. Mère de sept enfants, cette femme au dynamisme remarquable a réussi avec brio à concilier ses responsabilités familiales et son épanouissement intellectuel.
À l’âge de 82 ans, elle a publié un ouvrage intitulé «Une seconde vie : de Haïti au Québec ». Nous avons voulu nous entretenir avec l’auteure pour saluer la persévérance d’une femme inspirante qui n’a jamais baissé les bras. Cette initiative est, également, un coup de pouce que nous souhaitons donner aux mères immigrantes, qui mènent une vie trépidante, pour les encourager à persévérer. Oui, Janine Renaud Murat est un modèle. Mais surtout, oui surtout, son caractère de fonceuse brise les clichés, et ils sont nombreux, qui collent à la peau des personnes immigrantes, toutes origines et tous sexes confondus.
1) Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Mon parcours est très simple et je crois que la sévérité de mon père y est pour quelque chose. Il voulait nous tracer les voies à suivre. Ne l’entendant pas ainsi, mes études classiques terminées, j’ai eu envie de me lancer dans l’aventure, celle du monde des adultes qui, jusque-là, nous avait été interdit. Devinant sans doute que je voulais emprunter d’autres chemins, il a fait les concessions qui s'imposaient afin de ne pas perdre sa fille bien-aimée.
D’abord j’ai passé quelque temps dans son étude de notaire comme clerc et secrétaire, mais, découvrant que l'univers des paperasses et de la poussière ne me passionnait pas, je me suis tournée vers la représentation. Certains produits allemands, canadiens ou français n’eurent bientôt plus de secrets pour moi. Mais, là aussi, j’ai compris que je n’étais pas encore dans mon élément.
2) Vous vivez au Canada, votre pays d’adoption, depuis de longues années, quelles furent les raisons qui motivèrent le départ de votre pays vers des cieux nouveaux ?
Quand j’ai rencontré mon mari, nous avons décidé de fonder un foyer peuplé d’enfants, ce qui a changé ma vie. Bientôt, il fallut décider de partir pour qu’il se spécialise. Son premier choix était les États-Unis où se trouvaient déjà quelques confrères de la même promotion que lui. Ce projet n’ayant pas abouti, il a finalement accepté un poste d’assistant en chirurgie à Saint-Georges où le salaire était plutôt modeste.
3) Votre ouvrage s'intitule « Une seconde vie : de Haïti au Québec ». Pouvez-vous nous le présenter brièvement ?
J’appelle ma seconde vie celle qui a commencé au moment de notre installation à Saint-Georges de Beauce, où nous sommes restés 7 ans.
Ce fut toute une expérience : le climat, la mentalité et la précarité dans laquelle nous vivions à cause du salaire de mon mari à cette époque. Malgré tout, ce furent sept années merveilleuses et c’est avec regret que nous nous sommes séparés des « Jarrets noirs ».
Ma seconde vie a continué son encrage au Québec, au cours des trois années que nous avons vécues à Havre Saint-Pierre. L’expérience de cette vie passée dans la Beauce s’est encore enrichie en arrivant sur la Côte-Nord. La beauté de ce coin de pays nous a émerveillés. Je dirais qu’en cet endroit chaque saison possède sa personnalité propre. Ses paysages sont différents. Ses hivers sont d’un froid sec, alors que ses longues journées d’été sont embellies par le flottement des voiles multicolores et insaisissables de ses aurores boréales que nos yeux ne se lacent pas de contempler.
4) Votre ouvrage aborde, entre autres sujets, des aspects de votre parcours professionnel. On sait que la problématique de la reconnaissance des qualifications acquises à l’extérieur du Canada déchaîne, à juste titre, les passions. Les personnes immigrantes éprouvent des difficultés pour intégrer le marché professionnel. Quelle est votre expérience sur ce sujet ?
Me rendant compte qu’il fallait aider mon mari à tout prix, j’ai suivi à la fois des cours d’été au Séminaire de Saint-Georges et des cours par correspondance dans une école de Paris. Cela parce que j’avais deux buts : donner des cours de diction et de bienséance et ouvrir une « Jardinière » qui est l’équivalent d’une prématernelle.
Heureusement que le ministère de l’Éducation n’avait pas encore établi les critères exigeant les diplômes de qualification, sinon, mon projet n’aurait pas vu le jour.
J’ai une amie d’origine espagnole qui m’a raconté ses péripéties et la détermination dont elle a dû faire preuve afin d’obtenir ses qualifications pour enseigner la langue de Cervantès dans le Collège de Saint-Georges. Cela s’est passé des années après mon départ de la Beauce.
Aujourd’hui, nous savons que tout immigrant qui arrive ici doit avoir ses diplômes, lesquels lui donneront droit à une équivalence ; sinon, il se verra obligé de s’inscrire dans un des Collèges ou même dans l'une des universités reconnues de la province, ce qui l’habilitera à exercer la profession de son choix.
5) Vous êtes une femme très dynamique : tout en travaillant à la fonction publique, vous suiviez également des cours à l’université. Comment parveniez-vous à concilier tous vos engagements ?
Quand je me suis installée dans la Capitale après dix années passées en région, nos enfants ayant grandi, mon mari continuant son travail en région venait passer ses fins de semaine avec nous ; je me suis donc inscrite au collège, puis à l’université pour suivre des cours de communication. Je travaillais entre temps au gouvernement du Québec. Notez bien que ces cours n’étaient pas une exigence de mon milieu de travail, mais un choix personnel, car j’espérais poursuivre la rédaction de mes récits entamée depuis belle lurette.
J’avoue que cela ne fut pas toujours facile de tout concilier, car être mère de 7 enfants, tous à l’école, sans compter les devoirs et leçons le soir, et les activités parascolaires : le patinage artistique, le hockey, le yoga…
Croyez-moi : être mère, épouse et étudiante à la fois demande du dynamisme et un grand oubli de soi.
6) À plus de 82, vous êtes toujours active. Lors de notre rencontre, j’ai pu constater, par moi-même, l’énergie débordante que vous dégagez. Ce qui est encore plus impressionnant, c’est votre détermination de maintenir des habitudes de vie pouvant favoriser une mobilité. Quelles sont vos sources de motivation ?
Ma mère étant décédée à l’âge de 35 ans, nous étions alors des orphelines que grand-mère a élevées avec toute sa tendresse.
L’attitude toujours positive de mon aïeule que j’aimais profondément doit être sans doute ma source d’inspiration. Elle nous a souvent raconté les prouesses de sa mère décédée à l’âge de 109 ans, nous décrivant cette femme comme une personne énergique et toujours active.
Grand-mère aussi bougeait beaucoup. Levée dès 4 heures du matin, elle trottait dans la grande cour qui entourait sa maison et ne manquait pas d’apostropher le garçon qui entretenait les jardins et tout l’entourage. La moindre mauvaise herbe découverte entre les fleurs, ou les feuilles mortes oubliées entre les haies était un sujet de remontrance Ce pauvre Julien en a vu de toutes les couleurs. Moi, je trottais aux côtés de ma grand-mère, me sentant fière quand j’imitais ses moindres gestes. C’est toujours avec émotion que j’évoque ces souvenirs.
7) Avez-vous d’autres projets littéraires ?
J’ai quelques essais commencés depuis bien des années. L’accueil fait à « Une seconde vie.. » me fait penser que je devrais continuer sur cette même lancée. Comme je viens de fêter mes 83 ans, je me crois donc obligée de mettre les bouchées doubles si je veux livrer ces récits aux lecteurs.
Propos recueillis par Ghislaine Sathoud
Le 24 juin 2012.