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France: Perspectives et portée de l’élection présidentielle du 6 mai 2012 sur le paysage politique hexagonale

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 6 mai 2012, François Hollande est élu nouveau président de la République française. Mettant un terme à un règne conservateur qui durait depuis 1995. Cette élection a ouvert la voie à une épreuve de force entre la gauche, la droite et l’extrême droite à l’occasion des élections législatives des 10 et 17 juin 2012.

Le 6 mai 2012, les Français ont arbitré entre les deux candidats arrivés en tête du scrutin du premier tour de l’élection présidentielle. Nicolas Sarkozy s’efforçait de faire inverser les tendances révélées dans les sondages d’opinion et qui, depuis plusieurs mois, le donnaient, sans discontinuer, défait. Le soir du premier tour, le président sortant est arrivé deuxième en ordre décroissant derrière François Hollande (57 ans).

L’élection du septième président de la Ve République

M. Hollande est élu au deuxième tour de l’élection. Selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur, le nombre des inscrits a atteint 46 066 499 électeurs, dont 37 016 404 votants. L’électorat s’est mobilisé en force puisque, un peu plus de quatre électeurs sur cinq (soit 80,35%) ont participé à ce second tour. Les abstenus sont moins nombreux (9 050 095 électeurs, soit 19,65%) qu’au tour précédent (9 444 143 électeurs, soit 20,52%). 2 146 408 électeurs (4,66%) ont voté blanc ou annulé leur vote. La progression entre les deux tours de ce groupe qui a ras-le-bol ou rejette le système en place est notamment dû à une partie de l’électorat des deux extrêmes, de droite et de gauche. D’ailleurs, lors de la commémoration le 1er mai dernier de la mémoire de Jeanne D’arc, Marine Le Pen, chef du Front national (FN), a annoncé son intention de voter blanc au second tour.

Le candidat socialiste François Hollande a bénéficié de la confiance de 18 004 656 électeurs (soit 51,63%) contre 16 865 340 voix pour le président sortant. Pour pouvoir triompher de son adversaire conservateur, il a eu besoin de réserves de voix au-delà de son camp "naturel" de gauche. À coup sûr, son succès est aussi, dans une certaine mesure, celui de nombreux centristes du MoDem. Leurs représentants ou chefs de file, François Bayrou en tête, le lui rappelleront quand ils voudront négocier avec lui.

François Hollande est donc devenu le septième président de la Ve République et le 24e président de la République française. C’est également le second socialiste (après l’autre François… Mitterrand) depuis 1981 à présider aux destinées de la France.

Comme près de la moitié de la société ne s’est pas reconnue en lui ou dans son message «le changement, c’est maintenant!», il devait rassurer les électeurs de son concurrent conservateur et ceux d’extrême droite. D’où son insistance lors de son discours, depuis Tulles, sur le fait qu’il est «le président de tous les Français». Tout en ajoutant qu’il «n'y avait pas deux France qui se faisaient face mais une seule nation avec un même destin». Un clin d’œil au chef de l’UMP, qui, durant son quinquennat et encore davantage depuis le début de la campagne, n’avait cessé de diviser le pays et de stigmatiser les immigrants, l’islam, les syndicats, etc. Poussant  sa suspicieuse rhétorique jusqu’à se servir, sans gêne, de la fausse controverse de l’étiquetage de la viande hallal, dans la seule intention de séduire l’électorat frontiste et rempiler à l’Élysée. Mais cette campagne de stigmatisation n’a pas empêché M. Hollande, en bon joueur, de saluer son concurrent, qui, a-t-il dit à ses partisans, «mérite tout notre respect» à titre de président de la République. Faite le soir de la victoire, cette déclaration a montré le respect de l’orateur pour l’institution.

Ayant raté sa réélection (à l’instar d’un autre chef de la droite: Valéry Giscard d’Estaing en 1981), Nicolas Sarkozy devait réussir sa sortie. D’où plusieurs gestes. Il a, entre autres, dit assumer «toute la responsabilité» de la défaite électorale. Une manière de dédouaner les autres chefs de file de l’UMP. Il a ensuite coupé court aux hues montant de l’assemblée au moment où le nom de l’élu du jour était prononcé. Il a encore concédé rapidement la victoire à son adversaire: «La France a un nouveau président de la République, c'est un choix démocratique, républicain. François Hollande est le nouveau président de la France et doit être respecté», a-t-il déclaré à ses partisans. Tout en invitant l’assemblée au calme, il l’a enfin appelé à méditer l’idée de la grandeur de la France: «il y a quelque chose de beaucoup plus grand que nous, c'est la France».

Ceux qui, parmi ses adversaires, s’attendaient à ce qu’il s’effondre ont été de leurs frais. Bien qu’ébranlé, il s’est montré digne.

Le rendez-vous du "troisième tour" de juin 2012 entre ambition et appréhension

Nicolas Sarkozy a laissé l’UMP dans un mauvais état. L’unité des rangs et la cohésion interne de cette coalition sont minées par ses démons intérieurs. Sans oublier une extrême droite galvanisée par les résultats du premier tour de l’élection présidentielle et qui guette en embuscade la moindre faille pour se jeter sur sa proie de choix.

L’UMP est une coalition de différentes sensibilités. S’y côtoient la "Droite populaire" de Thierry Mariani (à la manœuvre auprès des frontistes), la "Droite sociale" de Laurent Vauquiez, la "Droite humaniste" du Radical Jean Leonetti et le courant "gaulliste social" de l’ex-ministre de l'industrie Christian Estrosi.

La défaite de M. Sarkozy a ouvert la question  de sa succession. Les anciens Premiers ministres Alain Juppé et François Fillon et le secrétaire général de l’UMP Jean-François Copé (depuis l’automne 2010) ont pris de l’avance sur tout autre prétendant au "trône" en vue du prochain Congrès du parti prévu pour l'automne 2012.

Le "gaulliste social" François Fillon veut devenir le nouveau chef de l’UMP (et de l’opposition de droite) pour pouvoir se porter candidat à l’élection présidentielle de 2017. Il peut compter sur l’appui, entre autres, des anciens ministres Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez et Roselyne Bachelot. En se présentant aux élections législatives de cette année dans la circonscription (à Paris) intialement convoitée par Rachida Dati, une alliée du député-maire de Meaux, le Premier ministre sortant a ouvert les hostilités. Pour légitimer son ambition, il a déclaré que «depuis le départ de Nicolas Sarkozy, il n'y a plus, à l'UMP, de leader naturel» (entrevue, Le Figaro Magazine, 25 mai 2012). Mais le député-maire de Meaux n’était pas en reste. Il a minoré les appuis de son adversaire au sein de l’UMP: «Fillon n'a aucun soutien réel».

La démarche de l’ancien "collaborateur" du président sortant a irrité l’actuel secrétaire général de l’UMP et ses nombreux partisans (dont l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, l’ex-Garde des Sceaux Dati, Lionel Luca et le député C. Estrosi). Ils l’ont accusé de briser l’unité de l’Union au moment où elle devait faire front pour limiter la "casse" électorale, les 16-17 juin, lors de ce qui est assimilé à un "troisième tour" de l’élection présidentielle. Pour enfoncer le clou, l’habitué des cénacles Bilderberg, Le Siècle et La Trilatérale a joué la carte du rassembleur de son camp. D’où l’association aux travaux d’un comité collégial de campagne de 15 personnes, dont Alain Juppé, F. Fillon, J.-P. Raffarin et X. Bertrand. Une démarche visant aussi à lui faire éviter de porter seul l’odieux d’une éventuelle défaite.

Inquiet des retombées négatives du score du FN à l’élection présidentielle sur l’unité (et donc l’avenir) de l’UMP, dont il était le premier président (élu en 2002 avec 79,42% des suffrages), le sortant ministre des Affaires étrangères Juppé a cru devoir intervenir pour la sauver d’elle-même. Avec son slogan "La priorité des priorités, c'est l'unité", le maire de Bordeaux a affiché son ambition de rassembleur de son camp, mais seulement, à l’en croire, le temps de la transition... Une manière de rassurer les autres prétendants.

Mais en attendant, l’UMP a appelé à la "mobilisation" en vue des législatives.

À cela se sont ajoutées les supplications de l’ancien ministre Bertrand et de l’étoile montante Nathalie Kosciusko-Morizet de ne pas permettre à la gauche de contrôler l’Assemblée nationale (alors qu’elle contrôle désormais l’exécutif, le Sénat, les régions, les départements et les grandes villes), au nom d’un nécessaire «vote d'équilibre des pouvoirs». Une invite à voter en masse UMP. Cet appel à la cohabitation a déchaîné la colère, entre autres, d’un Parti socialiste en quête d’une majorité confortable des 577 sièges de l’Assemblée pour laisser les coudées franches au président Hollande.

Autre menace pour l’UMP: le Front national.

L’état-major de l’UMP a abordé la campagne des législatives en ayant à l’esprit la crainte de voir nombre de ses députés sortants, y compris d’ex-ministres (dont Bertrand, Morano et Kosciusko-Morizet), mordre la poussière du fait d’un FN jouant les trouble-fête (les triangulaires). Un parti qui peut espérer l’élection d’au moins un de ses candidats, peut-être sa chef. Après une absence de quatorze ans.

À cela s’est ajoutée la hantise de voir ces gains, ajoutés aux 17,9% des voix FN au premier tour de l’élection présidentielle, pousser de nombreux candidats de la droite autoproclamée "républicaine" (UMP) à s’allier avec l’extrême droite pour espérer conserver ou remporter un siège ou au moins empêcher l’élection ou la réélection d’un candidat de gauche. Faisant sauter le "cordon sanitaire" (entre l’UMP et le FN) auquel tenait mordicus l’ancien président Jacques Chirac au nom de "l’incompatibilité des valeurs". Un principe jeté aux orties, sans complexe, par son controversé successeur.

Quand des ambitions électorales font trembler "l’infect front républicain"

Pour choisir au scrutin uninominal à deux tours leurs 577 députés, les électeurs ont voté une première fois le 10 juin. Pour être élu, un candidat avait besoin d’une majorité absolue des suffrages exprimés et d’au moins un quart des électeurs inscrits. Pour se maintenir au second tour les 16-17 juin, les malchanceux devaient obtenir l’appui d’au moins 12,5% des inscrits. Faute de quoi, seuls les deux arrivés en tête pouvaient s’affronter.

Selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur, le nombre des inscrits a atteint 46 082 104 électeurs, dont 26 369 126 votants. Le taux de participation a donc atteint 57,22%. Les abstenus sont moins nombreux (19 712 978 électeurs, soit 42,78%). Si 25 952 859 votants se sont exprimé (soit 56,32% des suffrages, et 98,42% du total des votants), 416 267 autres électeurs ont quant à eux préféré voter blanc ou annuler leur vote (soit un maigre 1,58%). (1)

La ventilation du vote par forces politiques montre que le Parti socialiste a récolté 7 618 326 voix (29,35%), devant l’UMP (7 037 268 voix: 27,12%), le FN (3 528 663 électeurs: 13,60%), le Front de Gauche (1 793 192 voix: 6,91%), Europe-Écologie-Les Verts (VEC, 1 418 264 voix: 5,46%), Divers droite (DVD, 910 034 voix: 3,5%), Divers gauche (DVG, 881 555 voix: 3,40%), le Nouveau centre (NCE, 569 897 voix: 2,20), le Centre pour la France (ex-MoDem, 458 098 voix: 1,77), le Radical de Gauche (RDG, 428 898 voix: 1,65%), le Parti radical (321 124 voix: 1,24%), l’Écologie (249 068: 0,96%), l’Alliance centriste (156 026: 0,60%), le Régionaliste (145 809 voix: 0,56%), Autres (133 752 voix: 0,52%) et l’Extrême droite (49 499 voix: 0,19%).

Parmi les 36 élus dès le premier tour, le PS a fait élire 22 candidats. Loin devant l’UMP (9 sièges), le RDG, les DVG, les VEC, le NCE et qui ont chacun eu un siège. Le FN n’en a donc obtenu aucun à ce stade.

Combinés à la hantise des 34 triangulaires au deuxième tour, ces résultats ont renforcé la crainte de l’UMP de voir plusieurs de ses candidats perdre le 17 juin face par exemple à un PS accrédité par un récent sondage IFOP (14 juin) de 297 à 332 sièges (soit plus que les 289 maroquins nécessaires à toute majorité absolue) sur un total de 577 sièges.

Lors du second tour, deux candidats devaient s’affronter pour chacun des 495 sièges en lice (sur 541 maroquins) contre trois pour 34 (étant donné que les douze restants se sont désistés).

Pour limiter l’étendue de la défaite annoncée de leur parti dans plusieurs circonscriptions, nombre de maires et anciens ministres ont fait, entre les deux tours des législatives, plusieurs ouvertures au FN. À titre d’exemple, l’ex-ministre Nadine Morano (candidate en difficulté dans Meurthe-et-Moselle) a plaidé auprès de l’hebdo d’extrême droite Minute (13 juin) en faveur du «rassemblement le plus large possible» pour barrer la route à la gauche. Le député sortant des Bouches-du-Rhône Roland Chassain et candidat arrivé troisième s’est retiré de la course au profit de la FN Valérie Laupiès. Un autre député sortant et candidat en difficulté dans la Gironde, Jean-Paul Garraud, s’est quant à lui interrogé sur «le maintien d’un cordon sanitaire autour du Front national» (20minutes.fr, 12 juin). Une manière d’en appeler aux frontistes.

Ces déclarations sont faites au nom de ce que plusieurs à l’UMP qualifient de "communauté des valeurs", à l’opposé de nombre de dirigeants (dont Alain Juppé).

Avec ce genre de démarche, on est loin de la consigne de l’UMP: "ni Front national ni Front républicain" (au second tour). La chef du FN a vu dans ce développement l’amorce de l’abandon de ce qu’elle qualifie d’"infect front républicain". Un "cordon sanitaire" instauré autour du FN et maintenu sous Jacques Chirac pour isoler l’extrême droite.

Que le FN entre ou non à l’Assemblée nationale, une chose est sûre: le paysage des droites françaises n’est plus ce qu’il était. Si les digues entre la droite auto-proclamée "républicaine" et l’extrême droite n’ont pas encore cédé, il ne faudrait pas s’en réjouir trop vite. La "marinisation" des esprits à l’UMP (et ailleurs) est en marche. L'efficacité de sa stratégie communicationnelle de "dédiabolisation" du Front s’est révélée redoutable.

**

Dans un pays touché par la grave crise économique d’un capitalisme financiarisé, la peur du déclin collectif (la thèse du déclin de la France) et du déclassement individuel (la "guerre des places") a favorisé l’essor d’une idéologie du repli sur soi, sur une identité française dite éternelle. Cette mentalité de la Citadelle assiégée se veut le bouclier protecteur de la Nation contre une série dedites menaces exogènes (mondialisation, multiculturalisme, immigration, islam…) et domestiques (les idées de gauche, le cosmopolitisme, le communautarisme…). A l’ombre de ce socle idéologique commun, les deux versants du conservatisme français ont amorcé leur rapprochement politique. Avec la gauche comme cible privilégié d'une ''guerre culturelle'' à s'amplifier dans les années à venir. Dans le camp en face, cette gauche fera-t-elle la sourde oreille à son milieu, comme si de rien n’était, ou se montrera-t-elle à la hauteur des nouveaux défis du moment historique qui vient de s’ouvrir? Persistera-t-elle dans ses "guerres fratricides" ou entamera-t-elle au contraire sa recomposition pour mieux être en ordre de bataille?

17 juin 2012



1) http://elections.interieur.gouv.fr/LG2012/FE.html


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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