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Égypte: Le premier tour de l’élection présidentielle de transition de mai 2012

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les 23 et 24 mai 2012 s’est déroulé en Égypte le premier tour de l’élection présidentielle. Le premier scrutin présidentiel libre et pluraliste de l’histoire du pays. Avec cette fois le pouvoir comme enjeu de la compétition. Malgré l'absence de candidat majoritaire à ce tour, les résultats permettent de dégager les lourdes tendances du pays et annoncent celles sorties des urnes lors du second tour du mois de juin.

La "Révolution du 25 janvier" a fini, le 11 février, par avoir raison de "l’autisme" d’un Hosni Moubarak qui s’accrochait au pouvoir malgré l’opposition de son peuple. Mais si les révolutionnaires de l’emblématique Place Tahrir ont largement forcé la "décapitation" de la face visible du régime, plusieurs de leurs erreurs stratégiques ont permis, à leur corps défendant, la préservation du régime profond. Quinze mois plus tard, les Égyptiens se sont rendus dans les urnes pour arbitrer en principe entre treize candidats, tous mâles.

Contexte tumultueux d’une élection de transition

Les 23 et 24 mai 2012, les Égyptiens ont voté au premier tour de l’élection présidentielle. Un scrutin qui restera dans les mémoires comme leur première consultation libre et pluraliste. Une rupture de taille avec leur passé électoral.

La division des révolutionnaires de la place Tahrir et la démobilisation de la majeure partie de leurs troupes avant même d’atteindre la plupart des objectifs initialement affichés ont permis à l’omnipotente armée de garder la mainmise sur le pouvoir et de défendre ses lucratifs intérêts. D’où les critiques des irréductibles de place Tahrir, les "Jeunes de la Révolution", qui lui ont reproché sa manière de gérer la période de transition démocratique et le maintien tel qu’il était d’un système responsable de violation des droits de la personne. D’ailleurs, les longs délais du procès de Hosni Moubarak avant sa condamnation, entre autres, pour sa responsabilité du meurtre et de  complicité dans le meurtre de 850 personnes entre le 25 janvier et le 11 février 2011, jour de sa démission, ne rassuraient nullement la population sur les bonnes dispositions du Conseil suprême des forces armées (CSFA) à cet effet. Son engagement à remettre le pouvoir au prochain chef de l’État élu n’a pas non plus permis de calmer les inquiétudes de plusieurs acteurs de la société civile de voir le CSFA agir dans les coulisses pour obliger les nouvelles autorités civiles à maintenir intacts ses intérêts économiques juteux et opaques et son rôle au sein du système politique égyptien. D’ailleurs, on sait déjà que l’armée veut également trois choses supplémentaires. Primo: garder son budget secret et échappant à tout contrôle de l’Assemblée du peuple. Secundo: garder le contrôle sur toute législation éventuelle touchant les questions militaires. Tertio: se garantir l’immunité.

À cette bataille s’ajoute un motif supplémentaire d’inquiétude. On ne sait pas encore la nature du régime de la seconde République à bâtir (présidentialiste ou parlementaire), encore moins les pouvoirs exacts du prochain Président et l’étendue de ses prérogatives.

Autre motif d’inquiétude, cette fois des milieux laïcs et des Coptes, c’est la crainte que les islamistes emportent la présidence, contrôlant ainsi les pouvoirs exécutif et législatif.

Enjeu d’une élection présidentielle historique

Il a fallu attendre l’année 2005 pour voir enfin le régime militaire au Caire accepter le principe d’élection présidentielle avec plusieurs candidats. C’était dû au forcing des néoconservateurs d’un George W. Bush au faîte de son pouvoir. Mais Washington s’est vite rendue compte que la participation de divers candidats à une élection n’est pas un gage d’élection pluraliste. Le président sortant Moubarak n’a d’ailleurs eu aucune peine à remporter à une majorité à "la soviétique", comme prévu, un scrutin dépourvu de la moindre garantie d’une élection libre. Cela dit, le précédent était là.

Après la chute du dernier pharaon d’Égypte, le climat politique était différent. Pour la première fois de son histoire, le pays allait tenir la première élection réellement libre et pluraliste. Avec comme enjeu principal l’accès à la ressource politique du pouvoir suprême dans ce pays: la présidence de la République. Cet enjeu pose, entre autres, la question à venir (sans doute) de la nature de l’État post-Moubarak: religieux ou civil.

Une diversité de candidatures

13 des 19 postulants à la candidature sont retenus par la Haute commission électorale présidentielle égyptienne. Ils sont répartis entre trois blocs politiques et idéologiques distincts.

D’abord, deux représentants des deux courants de "l’Ancien" régime: le "libéral" Amr Moussa (un diplomate) et l’ex-général et homme de poigne Ahmed Chafiq (le dernier Premier ministre de Hosni Moubarak), deux indépendants; sans oublier trois sécuritaires: Ahmed Khayrallah (Parti démocratique de la paix), l’indépendant Mahmoud Hossam et Mohamed Fawzi (Parti de la génération démocratique).

Ensuite, quatre islamistes des deux principaux courants de cette famille idéologique: le "réformiste" indépendant Abdel Moneim Aboul Fotouh (un médecin) et les ultraconservateurs Mohamed Morsi (un ingénieur, PLJ), l’indépendant Mohamed Selim Al-Aoua (un avocat) et Abdallah Al-Ashaal (diplomate retraité, Parti de l’authenticité).

Enfin, quatre candidats de gauche: le nassérien et ancien journaliste Hamdeen Sabahi (Parti de la dignité), l’avocat et militant des droits sociaux et économiques et indépendant Khaled Ali, l’ancien député Aboul-Ezz Al-Hariri (Parti de l’alliance populaire socialiste) et le juriste Hicham Al-Bastawisi (Parti national unioniste progressiste, ou Tagammu).

De ces candidats, les noms de MM. Aboul Foutouh et Moussa revenaient souvent comme les probables favoris du premier tour.

Campagne électorale

Le CSFA s’est engagé à observer un scrutin totalement transparent et à transmettre le pouvoir au prochain président élu.

La campagne s’est ouverte officiellement le 1er mai pour s’achever le 21 mai. La haute commission de l'élection a contrôlé le temps d'antenne de chaque candidat sur les chaînes d’État. Quatre concurrents ont séduit les médias: deux caciques, Moussa et Chafiq, et deux islamistes, Aboul Foutouh et Morsi. Le 10 mai, le débat télévisé entre les candidats Moussa et Aboul Foutouh, une première pour ce pays, a marqué les esprits.

Pour séduire les couches touchées par l’effondrement des recettes touristiques dans l’Égypte postrévolutionnaire, Moussa et Chafiq ont insisté sur le thème du retour à la stabilité présentée comme clé de la croissance économique. Ils se sont également présentés comme des remparts contre les Frères musulmans dans l’intention de séduire les laïcs et le Coptes. M. Aboul Foutouh s’est quant à lui présenté comme un homme d’ouverture et de réforme. Il a eu le soutien du parti salafiste Al-Nour, deuxième formation de l'Assemblée du peuple, et de l’islamiste Wassat. Il a coupé le gazon sous les pieds d’Al-Awa et a mené une rude campagne à son ex-Frère, M. Morsi. Pour relancer la croissance, celui-ci, candidat officiel des Frères musulmans, s’est prononcé en faveur des privatisations et des dérégulations économiques. Au niveau de la politique étrangère, il s’est dit favorable à des relations «équilibrées» avec les États-Unis. Tout en avertissant qu’en cas de cessation de l’aide économique américaine, Le Caire devrait abroger le traité de paix de Camp David. La campagne de M. Sabahi a composé avec la concurrence de trois autres candidats de gauche.

Aucun de ces concurrents n’a réussi à devenir le candidat des "jeunes de la révolution", les tombeurs du dernier pharaon d’Égypte.

Enseignements d’un premier tour d’une élection de transition

Les bureaux de vote ont ouvert le 23 mai à 8h heure du matin et sont restés le deuxième jour ouverts jusqu’à 21 heures (soit une heure de plus) pour permettre au plus grand nombre des retardataires de voter.

50 996 746 électeurs devaient arbitrer entre treize candidats (malgré le désistement du treizième).

Malgré l’importance de l’enjeu, le taux de participation n’a pas dépassé 46,42% (soit 23 672 236 électeurs sur 50 996 746 suffrages exprimés). Une fois les 406 720 votes invalidés  (1,72%) retranchés, ce nombre tombe à 23 265 516 suffrages. Le nombre très élevé des électeurs qui se sont abstenus (soit 27 324 510 personnes: 53,58%) montre à la fois l’attentisme d’un secteur de la population et la déception d’un autre vis-à-vis des ratés de ce qui s’est passé depuis la chute de l’ex-raïs.

Selon l’ex-président américain Jimmy Carter, la campagne s’est déroulée sans incidents majeurs. Mais cela n’a pas empêché les candidats perdants de déposer des plaintes pour fraude. Des plaintes rejetées par la Commission électorale.

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

Selon cette Commission, Mohamed Morsi est arrivé en tête (5 764 952 voix: 24,78%) devant MM. Chafiq (5 505 327 suffrages: 23,6%), Sabahi (4 820 273 voix: 20,72%), Aboul Foutouh (4 065 239 suffrages: 17,47%), Moussa (2 588 850 voix: 11,13%), Mohamed Selim Al-Aoua (235 374 suffrages: 1,01%), Khalid Ali (134 056 voix: 0,58%), Aboul Ezz Al-Hariri (40 090 suffrages: 0,17%), Hicham Al-Bastawissi (29 189 voix: 0,13%), Mahmoud Houssam (23 992 suffrages: 0,10%), Mohamed Fawzi Issa (23 889 voix: 0,10%), Hossam Khayrallah (22 036 suffrages: 0,09%) et Abdallah Al-Achaal (12 249 voix: 0,05%).

Le score de Chafiq, un symbole de "l’Ancien" régime, était une surprise qui a provoqué la colère de la gauche et des islamistes.

Ces résultats officiels ont donc démenti les pronostics qui donnaient MM. Moussa et Aboul Foutouh comme favoris pour le second tour. La stratégie électorale d’ouverture de l’ex-dirigeant Frère musulman n’a donc pas pu faire le poids face à la machine redoutable et bien huilée de la confrérie d’Hassan Al-Banna. Mais gardons-nous d’enterrer rapidement le charismatique médecin. Sa campagne en faveur du retrait de la politique active de sa confrérie d’origine et de son cantonnement à sa vocation de prédication et à ses activités caritatives des premières années est destinée à rassurer les non-islamistes et à séduire une partie au moins de cette jeunesse des Frères musulmans fortement présente sur la place Tahrir pendant les 18 jours de la révolution. Mais fera-t-elle mouche?

Deuxième surprise du vote: les deux "roues de secours" du scrutin, à savoir MM. Morsi et Chafiq, sont arrivés avant les autres candidats. Chacun d’eux a donc su surmonter ses principaux handicaps, mobiliser ses réseaux de soutien et convaincre de sa fermeté, chacun à sa manière, dans un pays plongé depuis le 25 janvier dans une insécurité méconnue sous Moubarak.

Troisième surprise: le score d’un Sabahi dont on minorait les chances. Il est arrivé troisième devant Aboul Foutouh et en tête dans les grandes villes, dont la capitale et Alexandrie. Il n’est pas exclu qu’il devienne une pièce maîtresse de l’alternative aux islamistes et aux nostalgiques de "l’Ancien" régime dans les années à venir.

Les forces révolutionnaires (qui représentent près de 40% des suffrages, soit les électeurs de MM. Sabahi, Ali, Al-Hariri, Al-Bastawisi et Aboul Foutouh) ont donc fait preuve d’indiscipline puisqu’elles se sont dispersées entre différents candidats. Laissant échapper la possibilité de peser sur l’issue du premier tour.

Le prétorien Chafiq affrontera donc, les 16 et 17 juin, au second tour de l’élection présidentielle, l’islamiste Morsi. Permettant pour la première fois dans ce pays aux deux principales forces politiques des soixante dernières années (les Frères musulmans et l’armée) de mesurer leurs forces respectives dans un rapport inédit.

Pour plusieurs Égyptiens, ce tête-à-tête les force à choisir entre la "choléra" et la "peste" (pour reprendre l’expression sur Facebook du journaliste égyptien Karim Fawal). D’un côté, un islamiste rigoriste et partisan de l’État islamique. De l’autre, un tenant de la restauration (malgré ses dénégations qui ne convainquent personne). C’est dire la difficile situation dans laquelle se trouvent les opposants à l’État islamique, dont les Coptes, les féministes et les laïcs en général, parmi les partisans de la "Révolution du 25 janvier". D’ailleurs, une figure de proue des Chrétiens, le richissime homme d’affaires Naguib Sawiris, a exprimé les inquiétudes des partisans d’un État civil en cas d’élection de Morsi.

Pour espérer sortir, le 17 juin, vainqueur de l’épreuve du second tour, chacun de ces deux concurrents devra aller au-delà de son électorat "naturel". Si M. Morsi peut en principe compter sur l’appui de la grande partie des électeurs des autres candidats islamistes, il ne pourra se passer du soutien d’une partie au moins des secteurs du vote laïc s’il veut décrocher le ticket de passage. Autrement, le clivage se creusera entre les courants laïc et islamiste de la "Révolution du 25 janvier". Et Sabahi en profitera à moyen terme.

S’il peut compter au moins sur l’appui d’une partie des électeurs de Moussa et de nombreux Coptes, M. Chafiq devra faire preuve de trésors d’ingéniosité pour faire oublier son récent passé antirévolutionnaire auprès des jeunes s’il veut espérer capter le vote de ceux inquiets de l’État islamique.

Dès le soir de l’annonce des résultats officiels du premier tour, les deux candidats arrivés en tête ont entamé leur campagne de charme. Dans l’intention d’élargir leur base électorale, ils ont fait des promesses et joué à fond la carte de la peur. On a cru halluciner en entendant par exemple le cacique Chafiq, qui avait dénigré la "Révolution du 25 janvier", se fondre de déclarations allant dans le sens de la fidélité à ses idéaux… Dans cette même veine, il s’est présenté comme celui qui allait sauver cette révolution de ceux qui l’avaient confisqué, une allusion à peine voilée aux Frères musulmans. Dans un autre registre, il a joué sur le réflexe de la peur de tous ceux qui craignent l’établissement d’un l’État islamique par les Frères de Morsi, à savoir les Coptes, les féministes et les laïcs.

Le candidat islamiste n’était pas en reste. Il a fait son possible pour convaincre laïcs, femmes et Coptes de sa modération et a joué la carte de la hantise de la restauration de l’ancien ordre. Mais réussira-t-il? Le doute est permis.

En raison du background, de la vision et du parcours de ces deux candidats, il est permis de douter de la sincérité de leur promesse de gouverner «au nom de tous les Égyptiens».

Devant le choix difficile entre un islamiste ultraconservateur et un homme de la restauration, il est possible que les électeurs de la gauche choisissent le vote blanc ou l’abstention, contribuant à augmenter le taux d’abstention enregistré au scrutin du premier tour. Il est également possible qu’une partie des électeurs fasse le choix dudit moins pire.

**

Le glacis égyptien a fondu. Quoi qu’en disent les uns ou les autres, le retour en arrière n’est plus possible. Le premier tour de l’élection présidentielle a permis de clarifier les contours d’un paysage politique égyptien en pleine recomposition. Peu importe qui sera élu en définitive, le cacique ou l’islamiste, ceux qui s’inquiétaient de voir le jeu politique pris en otage par les islamistes et l’armée savent maintenant qu’il y a une troisième voix, celle de la gauche. Aussi, l’islamisme ne sera plus ce qu’il était jusqu’ici. Le climat d'ouverture en cours dans ce pays crée les conditions d'une recomposition de la scène islamiste dans son ensemble.

13 juin 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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