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Égypte: Le profil des douze candidats à l’élection présidentielle de l’été 2012

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les 23 et 24 mai 2012, les Égyptiens avaient rendez-vous avec le premier tour d’une élection présidentielle pluraliste. Une première pour un pays familier des élections ''sans surprise''. Lors de ce premier acte d’une élection de transition, douze candidats ont finalement fait campagne. Une autre première pour ce pays.

Après 60 ans de régime autoritaire, l’Égypte est entrée en période de transition démocratique. Suite à la chute du raïs Hosni Moubarak, Le Caire a tenu les 23 et 24 mai le premier tour de sa première élection présidentielle réellement libre. À cette occasion, douze candidats se sont finalement affrontés. Ils représentent différents intérêts corporatistes, courants politiques et sensibilités idéologiques. Cette diversité en fait une réelle élection pluraliste. Une autre première pour ce pays.

Candidats ''à profusion'' à la candidature

Dix-neuf personnes ont déposé leur dossier de candidature auprès de la Haute commission électorale présidentielle égyptienne. Après leur examen entre le 13 et 14 avril, douze d’entre elles ont été validées: Amr Moussa, Ahmed Chafiq, Mohamed Morsi, Abdel Moneim Aboul Fotouh, Mohamed Selim Al-Aoua, Hamdine Sabahi, Hicham el-Bastawissi, Khaled Ali, Aboul-Ezz Al-Hariri, Ahmed Khairallah, Mahmoud Hossam et Mohamed Fawzi.

Les postulants Omar Souleiman (ancien chef des services secrets et seul vice-président de Moubarak depuis le 29 janvier), Khayrat Al-Chater (richissime homme d'affaires et influent Frère musulman nommé le 31 mars candidat du Parti de la liberté et de la justice, vitrine politique de la confrérie), Ayman Nour (chef du parti Al-Ghad) et Hazem Saleh Abou Ismaïl (salafiste et ancien Frère musulman) ont vu leur candidature invalidée. Mais quatre autres ont dû se retirer de la course, faute d’avoir complété leurs dossiers de candidature: la journaliste Bouthaina Kamel (seule personnalité publique féminine à se porter candidate), le professeur à l’université Al-Azhar Mohamad Abou Zeid Al-Fiqi, l’ancien ministre Mansour Hassan et le candidat de la Gamaa islamiya Safwat Hegazy. Mme Kamel n’avait pas pu rassembler les 30.000 signatures d'électeurs nécessaires pour se qualifier. MM. Nour et Al-Chater ont fait les frais d’une disposition légale qui oblige tout Égyptien qui avait été condamné à la réclusion d’attendre six ans à partir de la fin de sa peine ou de la date de sa grâce avant de pouvoir jouir de ses droits politiques (et donc de se présenter à cette élection présidentielle). M. Abou Ismaïl a quant à lui souffert d’une autre disposition controversée (sa mère est naturalisée américaine) qui exclut de la compétition à la magistrature suprême tout candidat qui a la double nationalité ou dont un des parents ou l’épouse n’ont pas l’unique citoyenneté égyptienne.

Les quatre candidats rejetés avaient 48 heures pour présenter un recours au contentieux.

Une pluralité de candidatures

Les treize candidats retenus se répartissent entre principaux joueurs et "seconds couteaux".

Les principaux candidats

La première division comprend Moussa et Chafiq, deux caciques du régime déchu, et Aboul Foutouh etMorsi, deux des quatre candidats de deux sensibilités islamistes distinctes.

Amr Mahmoud Moussa (76 ans) est un diplomate de carrière. Il est issu de la vieille bourgeoisie cairote. Il a été ministre des Affaires étrangères sous Moubarak de 1991 à 2001, avant de succéder en 2001 à Asmat Abdel Megid au poste de secrétaire général de la Ligue des États arabes où il va rester jusqu’en 2011. Ses positions critiques vis-à-vis de la politique étrangère américaine et de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens l’ont rendu très populaire parmi différentes clientèles, y compris populaires. Même s’il s’est rendu place Tahrir pour rencontrer les révolutionnaires, il a en revanche attendu jusqu’à la dernière minute, soit quelques jours seulement avant la démission de Moubarak, pour s'en désolidariser. Il s’est déclaré candidat indépendant le 27 février 2011, soit deux semaines après la chute du pharaon.

Ahmed Chafiq (71 ans) est un pur produit de l'ancien régime. C’est un ancien ministre de l’Aviation civile et ex-commandant en chef d’état-major de l’armée de l’Air sous Moubarak. Ce diplômé de l’Académie de l’aviation militaire avait dirigé la rénovation de l'aéroport du Caire. La démission en mois de mars 2011 de ses fonctions de ce dernier Premier ministre (29 janvier-3 mars 2011) du président déchu a réjoui la place Tahrir.

La candidature à titre ''d'indépendant'' de ce général datant de décembre  2011 a failli faire les frais  d’une nouvelle loi interdisant aux plus hauts responsables de l’ère Moubarak de se présenter à l’élection présidentielle. Mais coup de théâtre: on l’a confirmé in extremis dans la course!

Les deux caciques de ''l’Ancien'' régime ont fait concurrence au sein de cette première division à deux islamistes: Abdel Moneim Aboul Foutouh et Mohamed Morsi.

M. Aboul Foutouh (60 ans) est fils d’un petit fonctionnaire. Il est président de l’Union des médecins égyptiens et secrétaire général de l'Union des médecins arabes depuis 2004. Il s’est opposé au régime militaire depuis le début des années 1970. Cet engagement a débuté au sein du syndicalisme étudiant à l’université du Caire. Il a connu la prison à plusieurs reprises. C’est au sein de l’association Kifaya (Ça suffit!) au milieu des années 2000 qu’il a expérimenté, comme tous les autres militants opposés au régime Moubarak, l’alliance stratégique entre forces islamistes et non-islamistes. Son différend avec l’aile ultraconservatrice des Frères musulmans lui a coûté en décembre 2009 son siège au sein du Conseil de guidance (Bureau exécutif) du mouvement et l’a empêché en 2010 de succéder à son sortant guide suprême Mohammed Mehdi Akef. Ce qui a favorisé la candidature du conservateur Mohammed Badie.

M. Aboul Foutouh a rejoint place Tahrir dès le 25 janvier alors que la confrérie va attendre jusqu’au 28 janvier pour le faire. Juste avant la chute du dernier pharaon, il a négocié pour le compte des Frères musulmans avec le vice-président Omar Souleiman.

La confrérie des Frères musulmans n’a pas apprécié la décision de son influent militant de se présenter le 19 juin 2011 à l’élection présidentielle alors qu’elle avait décidé dès le mois de février de ne présenter aucun candidat à ce scrutin. Elle l’a donc rapidement exclu de ses rangs. Le contraignant à se présenter comme candidat "indépendant".

Mohamed Morsi (61 ans) est ingénieur de formation. Cet universitaire fait partie du courant dominant des conservateurs sociaux au sein des Frères musulmans. Il est membre de son Conseil de guidance. Il était responsable des affaires étrangères de la confrérie. Comme député entre 2000 et 2005, il s’est montré favorable au système parlementaire. En 2011, il a fait partie des Frères interlocuteurs du vice-président Souleiman.

En raison de la disqualification en mois d’avril du Frère musulman Khayrat Al-Shater (sorti de prison en mars 2011 après avoir été condamné pour les chefs d’accusations de terrorisme et de blanchiment d'argent), son bras droit et président du PLJ Mohamed Morsi a pris la relève pour représenter les Frères musulmans.

Son opposition en 2007 à la candidature d’une femme ou d’un copte à l’élection présidentielle ne l’a pourtant pas empêché en 2011 de coopter un copte à la vice-présidence du PLJ (!) Mais cette tentative ''d’ouverture'' a vite montré ses limites puisque le candidat islamiste fait la promotion de la charia comme base de la future Constitution. Une loi dite religieuse qui va à l’encontre de l’égalité de tous les Égyptiens, peu importe leur sexe, religion ou confession. Une posture qui explique l’échec de sa démarche visant à rassurer les forces non-islamistes. Cela pourrait jouer contre lui le jour du scrutin.

La deuxième division

Au sein de la catégorie des "seconds couteaux" se retrouvent neuf candidats de différentes sensibilités idéologiques et tendances politiques. Quatre aspirants sont de gauche (Hamdeen Sabahi, Khaled Ali, Aboul-Ezz Al-Hariri et Hicham Al-Bastawisi), un islamiste (Mohamed Selim Al-Awa), un salafiste (Abdallah Al-Ashaal), trois issus du système sécuritaire (Ahmed Khayrallah, Mahmoud Hossam et Mohamed Fawzi).

M. Sabahi (58 ans) est candidat du parti nassérien Karama (Parti de la dignité). Cet ancien journaliste a fait partie des membres fondateurs de Kifaya (2004) et de l’Association nationale pour le changement (2010), deux mouvements opposés au régime Moubarak. Il a connu la prison plusieurs fois. À titre de député indépendant en 2000 et 2005, il a défendu les intérêts des paysans et des classes populaires.

Le candidat indépendant Ali (40 ans) est le benjamin de la campagne. Cet avocat spécialisé dans le droit du travail a défendu plusieurs révolutionnaires de la place Tahrir devant les tribunaux militaires. Son pilotage d’un recours collectif a permis l’établissement du salaire minimum des fonctionnaires à 1200 livres égyptiennes. Il est populaire parmi les classes défavorisées grâce à sa lutte en faveur de leurs droits sociaux et économiques et son combat contre les privatisations économiques sauvages menées à l’époque du régime déchu.

M. Al-Hariri (68 ans) est une figure de la gauche égyptienne. Après avoir été ancien cadre du parti socialiste Tagammu, il l’a quitté en mars 2011 pour participer à la fondation du nouveau Parti de l’alliance populaire socialiste (6 sièges à l’Assemblée du peuple, dont le sien).

M. Al-Bastawissi (61 ans) est juge et vice-président de la cour de cassation. Le candidat du Parti national unioniste progressiste (connu sous le nom de Tagammu) est sorti de l’ombre de sa toge en menant la révolte des magistrats contre les fraudes perpétrées par le régime Moubarak en 2005, lors de la première élection présidentielle de l’histoire du pays.

Le candidat indépendant Al-Awa (70 ans) est un avocat proche des Frères musulmans. Il n’a pas réussi à faire oublier ses propos controversés datant de l’année 2010. Il accusait alors l’Église copte de garder captive une fidèle qui voulait se convertir à l’islam.

M. Khayrallah est un jeune retraité (depuis 2005) des services secrets égyptiens! Il en était le directeur adjoint. Ce candidat au nom du Parti démocratique de la paix est favorable à un système politique mixte, parlementaire et présidentiel. Le candidat indépendant Hossam (48 ans) est un ancien policier. Il privilégie la revitalisation du secteur agricole et la réforme du ministère de l’Intérieur et des forces de police. Cet homme d’affaires est proche des anciens de l’ancien parti hégémonique de Moubarak, le Parti national démocratique (PND). D’ailleurs, ils se retrouvent dans son nouveau parti. Le candidat du Parti de la génération démocratique, M. Fawzi (66 ans), est un inspecteur de police à la retraite. Ses deux chevaux de bataille sont la justice sociale et la réforme de l’éducation. M. Al-Ashaal (66 ans) est quant à lui un ancien diplomate qui bénéficia de l’appui du petit parti salafiste Asala avant de se retirer de la campagne à l’instar de M. Fawzi.

**

Comme nous venons de l'analyser ci-dessus, le premier tour de l’élection présidentielle égyptienne a été fort intéressant. Il a permis une certaine expression de la diversité de l’offre politique disponible sur le marché électoral dans ce pays entre islamistes et laïcs, caciques, conservateurs (islamistes et salafistes) et gauchistes, civils et sécuritaires. Cette pluralité est porteuse d'une réalité nouvelle qui est à même de redynamiser le système politique dans son ensemble. 

11 juin 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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