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Égypte: Les incohérences du procès de Hosni Moubarak

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 2 juin 2012, la justice condamne le dernier pharaon d’Égypte, Hosni Moubarak, et son ministre de l’Intérieur, Habib Al-Adly, à la prison à vie pour le meurtre de 850 manifestants pendant les 18 jours de la "Révolution du 25 janvier". Mais les deux fils Moubarak, Gamal et Alaa, et six hauts responsables de la police sont acquittés. Provoquant la colère et l’incompréhension de plusieurs.

Le 25 janvier 2011, l’Égypte était à son tour rattrapée par le Printemps arabe. Pour venir à bout de la révolution et éviter à leur pharaon le sort de son collègue tunisien (Zine Al-Abidine Ben Ali), les policiers du ministre de l’Intérieur Habib Al-Adly n’ont ménagé aucun de leurs efforts... Mais, l’assassinat de 850 Égyptiens durant les 18 jours de la révolution n’a nullement permis l’évitement de ce qui s’annonçait déjà comme l’inéluctable dénouement de la crise politique: la chute du président Hosni Moubarak.

Un procès incohérent

Depuis le 25 janvier 2011, date de l’éclatement de la révolution, la place Tahrir n’a cessé d’exiger, entre autres, la poursuite de celui qui était encore président de la République. Ce sera chose faite le 2 juin 2012.

Le président du tribunal, Ahmed Refaat, n’a visiblement pas boudé son plaisir. Il a qualifié l’ère Moubarak de «trente ans d'une noire, noire, noire obscurité, l'obscurité d'un hiver amer» (dépêche Reuters, 2 juin 2012). Le juge a condamné Hosni Moubarak (84 ans) et son ministre de l’Intérieur Al-Adly à la prison à perpétuité pour l’assassinat de 850 Égyptiens pendant la révolution, même si le procureur avait quant à lui requis pour eux la peine capitale.

Ayant plaidé non coupable, l’ex-raïs a décidé de faire appel de sa condamnation. En attendant que la justice se prononce de nouveau sur son sort dans quelques mois, il devra en principe demeurer à la prison du Tora.  

Entre-temps, il n’est pas exclu que ses obligés d’hier manœuvrent pour lui éviter de s’y éteindre. D’ailleurs, les médias d’État (épargnés encore de toute démoubarakisation) évoquent déjà ce qu’ils qualifient de «dégradation brutale» de son état de santé… Cela rappelle la manœuvre, il y a quelques années, d’un autre tyran et général de son état, le putschiste Augusto Pinochet, qui a pu échapper aux poursuites judiciaires sous prétexte que son état de santé ne le permettait plus puisqu’il s’était brutalement détérioré. On connaît la suite…

Le soulagement des familles des victimes au prononcé du verdict à l’encontre de MM. Moubarak et Al-Adly a vite laissé place à la colère et à l’incompréhension. Les deux fils Moubarak, Gamal et Alaa, poursuivis pour des faits de corruption sont acquittés. Tout comme six hauts responsables de la police poursuivis dans leur cas pour la répression meurtrière sous les ordres d’Al-Adly.

En faisant appel le 3 juin du verdict des sentences de ce procès, le procureur général a cherché à faire baisser la tension sociale et à empêcher les Frères musulmans et la gauche d’en profiter pour faire des gains politiques.

L’acquittement des huit accusés est à la fois aberrant et inquiétant pour la suite de la transition démocratique en Égypte.

Acquitter Gamal et Alaa Moubarak de l’accusation de corruption grave qui pendait sur leurs têtes, et pour cause, pour soi-disant prescription est un mauvais signal envoyé au reste de la population égyptienne. C’est une invite à la corruption généralisée et à l’enrichissement illicite.

Pis: acquitter six anciens hauts responsables du système sécuritaire (dont Hassan Abdel Rahman, ex-vice-ministre de l'Intérieur et chef de la sécurité d'Etat, et Ismaïl Shar, ex-directeur de la sécurité du Caire) est à la fois une décision incohérente et dangereuse. Comment le juge Ahmed Refaat s’est-il permis d’absoudre ces sécuritaires impliqués dans la campagne de répression qui a coûté la vie à 850 Égyptiens (sans parler des milliers de blessés et ceux qui ont perdu un œil) tout en condamnant leur chef, le ministre de l’Intérieur? À cette incohérence s’ajoute un signal régressif à l’adresse de l’ensemble du peuple égyptien à savoir que l’impunité des services de sécurité, connus pour leur brutalité et leur violation systématique des droits humains, aura encore de beaux jours devant elle. Au lieu de rendre a posteriori justice à leurs victimes, en condamnant les six accusés, le juge Refaat a préféré les acquitter. Passant à côté de l’occasion historique d’envoyer aux services de sécurité un signal clair les dissuadant de commettre à l’avenir d’autres violations des droits de la personne. Les Égyptiens sont donc avertis: malgré leur révolution, la justice de leur pays va laisser faire la torture dans les centres des forces de sécurité.

Pour ne rien arranger au cas du juge Refaat, il est prévu de libérer rapidement cinq des six sécuritaires acquittés (Hassan Abdel Rahman demeure pourtant en geôle en attendant les conclusions de l’enquête sur son rôle présumé dans la destruction d’archives de la sécurité d’État au moment de la révolution).

D’un point de vue transitionnel, la décision du juge Refaat a montré combien l’Égypte demeure encore loin d’une justice transitionnelle. Le maintien encore en place, à des postes clés du système de sécurité (et ailleurs), de plusieurs figures de l’ère déchue n’est d’ailleurs de nature ni d’accélérer le mouvement ni de faciliter la transition démocratique en cours. C’est pourquoi il ne faudrait pas s’étonner de voir se produire d’autres coups du même genre.

Verdict à deux semaines de l’élection présidentielle

Après le prononcé des sentences, plusieurs Égyptiens étaient en colère. Nombre de forces politiques ont appelé à défiler en masse. D’imposantes manifestations ont eu lieu le jour même du verdict à place Tahrir, à Alexandrie, Assiout, Port-Saïd, Ismaïliya, Suez, etc.

Dans l’intention de convertir cette colère populaire en ressource électorale, le candidat Frère musulman a d’abord qualifié le verdict de «farce». Il a ensuite exigé un nouveau procès, avant d’appeler ses compatriotes à se mobiliser, les jours du second tour de l’élection, pour forcer, en quelque sorte, le transfert du pouvoir du Conseil suprême des forces armées (CSFA) aux Frères musulmans, et donc à lui. Mais en l’absence à ce jour d’une Constitution post-Moubarak, il n’est pas exclu que le futur président de la République soit l’otage des forces armées ou que celles-ci manœuvrent pour demeurer la clé de voûte du système politique égyptien. Une manière de conserver de lucratifs intérêts économiques et des parachutes dorés pour ses hauts gradés arrivés à l’âge de la retraite.

L’adversaire du candidat Morsi, Ahmed Chafiq, a quant à lui appelé son peuple à accepter les verdicts du juge Ahmed Refaat. Une déclaration qui ne peut étonner personne dans la mesure où l’ancien général avait fait l’essentiel de sa carrière à l’ombre de l’ancien raïs et de son régime autoritaire et brutal.

Le verdict dans le procès de Moubarak est prononcé à deux semaines du second tour de l’élection présidentielle.

À cette occasion, s’affronteront Mohamed Morsi et Ahmed Chafiq. Deux postulants qui pourtant ne figuraient nullement dans les pronostics du premier tour. Étant soupçonné par plusieurs d’être le choix officieux du CSFA, la candidature de l’ancien Premier ministre de Hosni Moubarak suscite l’inquiétude de plusieurs Égyptiens. La crainte est notamment de voir, pour raisons d’une prétendue santé chancelante, un Chafiq devenu président accorder sa grâce à celui qui n’est en fin de compte que son ancien bienfaiteur. Ce qui reviendrait à tuer une seconde fois les 850 Égyptiens assassinés durant les 18 jours de la révolution.

**

Le procès de Hosni Moubarak n’a pas été pour rien. Nonobstant les incohérences analysées ci-dessus, il a permis, s’il en était encore besoin, de montrer une des facettes de la résistance des prétoriens à la mise en place, entre autres, d’une justice transitionnelle. Une réaction qui ne doit pas étonner le lecteur dans la mesure où, malgré un vernis de gouvernement civil, l’Égypte demeure depuis le coup d’État de 1952 un pays dirigé en réalité par les hauts gradés des forces armées, dont le président déchu est issu.

10 juin 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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