Toute science n’est pas uniquement un examen impartial des faits, mais elle est également – et peut-être surtout – une interprétation du réel tel que vu et déformé par celles, mais surtout ceux, qui l’étudient. L’histoire ne fait pas exception. Lorsque des interprétations erronées ou abusives, souvent véhiculées pendant des siècles, sont rectifiées par ce que le Conseil de ville de Montréal a nommé un « regard contemporain » sur les faits, c’est un jour à marquer d’une pierre blanche, car ce sont généralement les groupes sociaux en marge du pouvoir qui sont victimes d’un tel « oubli » de la chronique.
Les absents sont souvent des oubliées, et le sort réservé à Jeanne Mance, qui fut « intendante » de Montréal à ses balbutiements, est exemplaire à plus d’un titre. Grâce à la ténacité d’une cinéaste, entre autres, la place que cette Européenne a occupé dans nos livres d’histoire est en train d’être heureusement modernisée. Récemment, Annabel Loyola offrait au public La folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance, documentaire qui sonde les motivations ayant poussé une femme ni veuve, ni religieuse à traverser l’Atlantique pour fonder un hameau qui deviendra Montréal.
Le prétexte sert aussi à Mme Loyola pour explorer les thèmes du déracinement et de l’exil, qu’elle a personnellement vécus. Le résultat est un joli film qui bâtit des ponts entre la France et la ville de Langres, d’où la réalisatrice et son sujet sont originaires, et le Québec et sa métropole, laquelle vient tout juste, par l’intermédiaire de ses élus municipaux, de proclamer Jeanne Mance fondatrice de Montréal, à l’égal de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve. Ce film constitue une introduction toute en douceur au contexte de cette fondation du 17e siècle, que les plus érudits pourront approfondir en lisant le rapport de recherche signé Jacques Lacoursière[i], historien qui a été mandaté par l’administration municipale pour justifier cette proclamation officielle[ii].
C’est à une dévote société, celle de la Société de Notre-Dame de Montréal, que Montréal doit d’avoir été mise en chantier, sous le nom de Ville-Marie. Chomedey de Maisonneuve, comme Jeanne Mance, est l’un de ses premiers membres. Tous deux viennent en Amérique sur la même flotte navale; le premier s’occupe de la défense de la bourgade et promulgue les ordonnances; la seconde prend entièrement charge du volet économique, met sur pied l’Hôtel-Dieu, et surtout finance ce qui fut nommé la Grande Recrue de 1653, sans laquelle la survie même de la colonie française était menacée.
La folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance est disponible en DVD à La Boîte Noire, Montréal.
Pour en savoir plus : http://www.jeannemancefilm.com
Bande-annonce : http://vimeo.com/19479000
4 juin 2012