Dans nos sociétés vieillissantes, le nombre de personnes âgées en perte d’autonomie augmentera de plus en plus dans les établissements d’hébergement. En raison de l’âge, de l’isolement, des nombreuses pathologies et de la polymédication, les problèmes nutritionnels surviendront tôt ou tard et seront un véritable problème de santé publique.
Selon l’Agence de santé publique du Canada, au Japon, en presque 50 ans la proportion des aînés est passée de 6 à 22 %87. En Suède, elle est passée de 12 à 17 %, et aux États-Unis, de 9 à 13 %87. , . Au Canada, la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus est passée de 9 à 14 %42 . On estime qu’en 2050, ils seront plus de 27 % des Canadiens. 8 % des aînés vivent dans divers types d'établissement, notamment les établissements de soins de longue durée, les résidences services et les résidences pour personnes âgées. D’après les derniers chiffres de l’Institut National de la statistique et des études économiques (Insee), un tiers de la population française sera âgée de plus de 60 ans à l’horizon 2050.
En France, dans les maisons de retraite, la dénutrition est en moyenne de 27 %, (J.-C. Desport et al, Nutrition clinique et métabolisme, mai 2010). D’après les enquêtes de consommation alimentaire durant une hospitalisation, « plus des trois quarts des patients de la métropole ne consomment pas l’apport énergétique dont leur organisme a besoin, le retard en consommation protéique est encore plus important. Chez les résidents en maison de retraite, l’absence d’appétit multiplie par huit le risque de constater une dénutrition ». Selon le Dr Y. Martin (IVème journée scientifique du Laboratoire Marcel-Mérieux, lyon, février 2004), « en France, la malnutrition protéino-énergétique est un problème majeur de santé publique en gériatrie : elle concerne 5 à 10 % des personnes âgées ambulatoires, 50 % des sujets âgés hospitalisés et jusqu'à 70 à 80 % des personnes institutionnalisées ».
Le dépistage de la dénutrition est considéré comme un indicateur de qualité dans les établissements français et pris en compte pour la certification. Selon les données de l’Insee, en 2050, la prévalence de la dénutrition atteindra une personne sur cinq de la population française âgée de plus de 75 ans. En Europe, elle est estimée entre 5 et 10 %. C’est au sein des établissements de santé qu’on observe le plus de patients dénutris. Des comités de liaison alimentation et nutrition (CLAN) ont été créés en France. Les CLAN sont formés de professionnels concernés tels que les médecins, les soignants, les diététiciens, le personnel de cuisine et la direction. Chaque CLAN a pour mission de proposer une politique nutritionnelle d’établissement, de former, d’éduquer et de promouvoir la prise en charge des problèmes nutritionnels en milieu hospitalier ou en résidence. Depuis 2002, les CLAN se sont développés en France puisque au bout de six ans, près de 73 % des établissements disposent d’un CLAN (plus de 96,1 % dans les centres hospitalo-universitaires).
Les aînés vivant seuls ou qui ont des problèmes de santé sont prédisposés à souffrir de malnutrition (Santé canada 2010). La prévalence de malnutrition est plus élevée (jusqu’à 60 %) chez les aînés vivant en foyer d’accueil ou en milieu hospitalier, une clientèle dont la santé et les capacités fonctionnelles sont plus susceptibles de s’être détériorées que chez les aînés vivant à domicile.
Dans un article du 5 mars 2012 sur le site de la presse.ca, plusieurs informations ont été données sur la dénutrition des aînés en CHSLD. Selon le rédacteur Pierre Pelchat, « le Vérificateur général confirme le problème. Après avoir fait une vérification des trois centres de santé et de services sociaux (CSSS), le Vérificateur général a constaté qu'il n'y avait pas de dépistage systématique des personnes âgées ayant un problème de dénutrition et qu'il n'y avait pas de suivi nutritionnel par la suite. Les résultats obtenus lors d'études scientifiques menées au Québec et ailleurs montrent que de 30 à 80 % des usagers des centres d'hébergement souffrent de dénutrition», peut-on lire dans le rapport du Vérificateur, présenté l'automne dernier. Le Vérificateur général note également que les diététistes sont beaucoup moins nombreux dans les Centres de Santé et des Services Sociaux (CSSS) au Québec par rapport à l'Ontario. Au CSSS du Sud-ouest Verdun, dans la métropole, on compte neuf fois moins de diététistes que la norme minimale dans la province voisine. ». Toujours selon le même auteur, « la ministre déléguée aux Services sociaux Dominique Vien n'écarte pas la possibilité que des normes minimales concernant les repas des personnes âgées dans les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) soient mises en place pour tenter de solutionner les problèmes de dénutrition des aînés en hébergement ».
Quels seraient les conséquences d’une malnutrition ou d’une dénutrition chez les aînés?
La malnutrition se traduit avant tout par une diminution du poids corporel. Selon l’agence de la santé publique du Canada, « 17 % des aînés auraient un poids insuffisant165. Ainsi, selon des études, le seuil de poids insuffisant actuel sur l’échelle d’IMC (18,5) ne conviendrait pas aux aînés parce que les risques pour la santé liés à un poids insuffisant, comme la malnutrition, l’ostéoporose et la mortalité, se feraient sentir même avec un IMC plus élevé que le seuil inférieur de l’échelle standard165 171-173».
La dénutrition aggrave l’état de santé des aînés déjà fragilisés. Elle retentit sur diverses fonctions, notamment sur les défenses de l’organisme. La baisse du moral et de l’estime de soi, l’anxiété et le stress. Tous ses maux peuvent être la conséquence de la perte d'autonomie et d’une augmentation de la mortalité de la personne âgée dépendante. La dépendance est un facteur non négligeable de la malnutrition. En effet, les aînés qui dépendent des autres pour accomplir des activités de la vie quotidienne sont également plus susceptibles de souffrir de malnutrition (Santé Canada, 2002b). Des chercheurs de Santé Canada ont démontré au moyen de chiffres portant sur l'année 1998, qu’en général les mauvaises habitudes alimentaires coûtaient environ 6,6 milliards de dollars (Santé Canada, 2003).
La malnutrition peut-être exacerbée par la prise de médicaments, certaines invalidités physiques ou psychologiques, parfois la difficulté à mâcher. Justement, le bien-être et la santé en général dépend aussi de la santé bucco-dentaire. Les recherches démontrent qu'il existe un lien entre la santé de la bouche et la santé du corps. Selon l’OMS, la pprévalence des édentés totaux chez les personnes âgées de plus des 65 ans est de 58% au Canada, de 26 % aux États-Unis d’Amérique, de 19 % en Italie et de 46% au Royaume-Uni (Source: Banque de données de l’OMS sur la santé bucco-dentaire et Programme OMS sur les profils de santé bucco-dentaire par pays/région, 2000). Aux personnes édentées s’imposent certaines restrictions alimentaires qui compromettent ainsi leur nutrition. Il y a peu d’études épidémiologiques sur l’état bucco-dentaire des personnes de plus de 60 ans. Notons qu’un plan d’action de santé dentaire publique 2005-2012 a été élaboré par la Direction générale de la santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Ce plan vise à soutenir la mise en œuvre de services de prévention et de promotion favorables au maintien et à l’amélioration de la santé buccodentaire des enfants et de la population en général. le premier objectif de santé buccodentaire retenu cible les enfants et les jeunes de moins de 18 ans. Le deuxième objectif s’applique tout particulièrement à la clientèle des adultes et des personnes âgées, alors que le dernier, qui se rapporte à la promotion de saines habitudes d’hygiène buccodentaire, concerne tous les groupes d’âge. La littérature internationale fait apparaître un mauvais état bucco-dentaire de ce groupe de population.
En Europe, le rapport Selecting Essential Oral Health Indicators in Europe rédigé par l'équipe du European Global Oral Health Indicators Development project (EGOHID) avec le soutien de la Direction générale "Santé et protection des consommateurs" de la Commission européenne, avaient appelé « les responsables politiques, les dirigeants locaux, les industriels, les professionnels de la santé, les médias et le grand public à reconnaitre que la santé bucco-dentaire est essentielle à la santé générale et au bien-être, et à agir. Il faut en outre donner la priorité aux problèmes qui émergent au sein des communautés démunies et des populations désavantagées ».
Quel budget est alloué à la nutrition en CHSLD ?
En vertu de la loi sur l'accès à l'information, Radio-Canada avait obtenu les états financiers de 400 CHSLD du Québec. Selon ce dernier, « il y a des écarts importants dans les budgets consacrés à la nutrition clinique. Près du tiers d'entre eux consacrent moins de 350 $ par patient par année en frais de main-d’œuvre pour le dépistage, l'évaluation, le soutien et le suivi nutritionnel. Une vingtaine d'autres n'allouent rien (ou presque rien) à ce poste ». « Certains auteurs ont évalué que la malnutrition en hébergement peut doubler ou même quadrupler le coût des soins », soutient Denise Ouellet, chercheuse au Centre d'excellence sur le vieillissement de Québec.
Quelles seraient les prévalences en matière malnutrition vis-à-vis des aînés ?
Dans une interview de radio canada, donnée à Madame Martine Lafleur, gériatre à l'hôpital Notre-Dame du CHUM, déclarait : « On parle de prévalences qui vont de 30 à 60 %. Donc, c'est vraiment un problème qui est très fréquent et les conséquences sont graves. Quand on maigrit, on va perdre des muscles, pas juste des graisses, mais aussi de la masse musculaire. Au niveau de la mortalité, on sait que ça peut augmenter la mortalité de 2 à 10 fois, même plus par rapport à une population qui n'aurait pas de malnutrition ».
Quelles en seraient les causes ?
Lyne Duval, chef du service de diététique de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal donnait à Radio canada les explications suivantes sur l’état des personnes âgées en arrivant dans les institutions : «Quand ils arrivent ici, ils ont pris des habitudes à la maison [...] un bol de céréales le soir, une rôtie parce qu'on n'a pas faim, on n'a pas les capacités physiques de préparer, on est tout seul à manger, donc, c'est plus facile de faire ça. [...] Alors tout ça, jour après jour, fait en sorte qu'il peut y avoir des problèmes de dénutrition ».
Bien que la majorité des aînés semblent vivre en situation de sécurité alimentaire, la malnutrition des aînés en institutions résidentielles a fait couler beaucoup d’encre. Madame Margueritte Blais, ministre des aînés avait réagi au reportage de Radio Canada sur la malnutrition des aînés diffusé en avril 2010, en donnant des explications sur les efforts du gouvernement en matière de nutrition dans les CHSLD.
À la question de la journaliste qui lui demandait si elle avait vu, lors de ses visites, les personnes âgées qui mangeaient seules dans leurs chambres, la ministre avait répondu qu’on lui avait expliqué que c’était un geste de respect parce que les personnes âgées prenaient beaucoup de temps pour manger. La ministre avait précisé qu’elle avait demandé qu’on lui prépare un guide qui toucherait toute la question de la nutrition. La ministre responsable des Aînés, Madame Margueritte Blais avait annoncé le 26 mars 2012, qu’une nouvelle publication était produite par l'Ordre professionnel des diététistes du Québec pour favoriser la bonne nutrition et l'adoption de saines habitudes alimentaires chez les personnes aînées. Notons, qu’un soutien financier du ministère de la Famille et des Aînés de 33 900 $ en 2010-2011, avait permis à l’ordre des diététistes d’élaborer ce nouvel outil de diététique.
Mme Marguerite Blais avait terminé son intervention en précisant que depuis 2003, le budget alloué à l’alimentation en Centre d’Hébergement de Soins de Longue Durée, avait augmenté de 10% et que le gouvernement injectait financièrement pour augmenter l’alimentation en CHSLD, au-delà des 3 millions. «Donc en 2003, c’était 450 millions de dollars pour nourrir les personnes en CHSLD. Maintenant c’est 528 millions de dollars. Je pense que c’est important de le dire », concluait-elle.
Vous trouverez la totalité du reportage en suivant le lien ci-dessous : http://bit.ly/LUsPra
Déjà en 1999, dans un rapport sur la problématique de la malnutrition chez les personnes âgées, élaboré par Stéphanie Oulette et l’ordre professionnel des diététistes du Québec, l’auteur donnait des solutions sur la possibilité de prévenir la dénutrition et de la traiter. Selon l’auteur « la vigilance, la rapidité d’intervention, une bonne transmission de l’information et la collaboration des professionnels de l’équipe multidisciplinaire sont essentielles. Un dépistage précoce et une intervention nutritionnelle efficace, professionnelle et ciblée assurent de meilleurs résultats. Lorsqu’un soutien nutritionnel adéquat et rapidement disponible, les conséquences de la malnutrition sont habituellement réversibles….Une intervention précoce laisse donc présager un meilleur rapport coût/efficacité ».
La malnutrition et la dénutrition touchent un bon nombre de pays développés. La nutrition est essentielle à la santé générale et au bien-être des aînés. Investir dans ce domaine permettrait d’augmenter les chances d’améliorer la santé des aînés et de réduire la facture en matière de santé publique. En effet, plusieurs chercheurs rappellent que la malnutrition aurait un réel impact sur le coût des soins de santé.
Il ne suffit pas d’améliorer la prise en charge de la dénutrition, il faut également améliorer la bientraitance des personnes âgées dépendantes. Il faut prendre soin humainement de nos aînés. Parfois la personne fragilisée, en perte d’autonomie refuse de s’alimenter. Le refus de s’alimenter est un moyen de dire à l’entourage, j’ai besoin d’aide. Mis à part quelques exceptions, qu'elles soient par négligence délibérée ou involontaire, la dénutrition de toute personne dépendante est un acte de maltraitance.
3 juin 2012