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Syrie: L’isolement diplomatique de Damas à l’ombre du massacre de Houla

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le plan de Kofi Annan n’a pas empêché la commission, entre autres, de l’effroyable massacre de Houla survenu entre le vendredi 25 mai à midi et le samedi 26 mai 2012 à l’aube. Un tournant qui a poussé, entre autres, l’Occident à durcir sa position vis-à-vis de Damas. Accentuant son isolement diplomatique sur la scène internationale.

La crise politique syrienne dure depuis le 15 mars 2011. Date de l’éclatement du soulèvement populaire qui a comme ambition la chute du régime de barbarie des Al Assad. Ce à quoi se refuse le clan Assad. Pour tenter de trouver une issue  à cette crise, Kofi Annan, nommé le 23 février envoyé spécial conjoint de l’ONU et de la Ligue arabe, a proposé un plan en six points. Le 10 mars, il s’est rendu à Damas une première fois. Les parties en conflit, gouvernement et opposition, ont alors accepté de souscrire aux termes de ce plan. Mais depuis le 12 avril, date de son entrée théorique en vigueur, le plan de l’ancien secrétaire général de l’ONU n’a cessé d’être violé quotidiennement. Faisant chaque jour des dizaines de victimes, des civils pour la plupart.

Le tournant du massacre de Houla

À l’ombre du bouclier diplomatique russe au Conseil de sécurité de l’ONU, Damas a continué ses opérations militaires pour tenter d’écraser son opposition. En vain! Enrageant encore davantage un appareil de sécurité fort de la contribution "enthousiaste" des miliciens (les shabiha).

Le moment allant du vendredi midi 25 mai à samedi 26 mai à l'aube restera dans les mémoires comme la date de l’effroi. Houla, un village du centre situé dans la province de Homs, a été victime des pires massacres depuis l’entrée en vigueur du plan Annan. 108 civils morts, dont 49 enfantset sept femmes, atteints par des éclats d’obus ou tués à bout portant. Sans parler de 300 blessés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

Comme il fallait s’y attendre, Damas a nié toute implication dans ce massacre. Lors de sa conférence de presse, M. Makdissi, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a également annoncé la formation par son gouvernement d’une «commission conjointe de l'armée et de la justice qui va enquêter sur l'ensemble des faits» relatifs à ce «massacre terroriste», selon ses propres termes, et qui, à l’en croire,«publiera ses résultats dans trois jours».

Deux éléments ne sont pas à la faveur de la version et encore moins de la démarche de Damas dans ce dossier.

D’un côté, étant donné le fait avéré que l’État syrien est le seul à disposer d’armes lourdes (blindés, canons, mortier…), Damas ne peut imputer l’usage de ces mêmes armes, lors des massacres de Houla, à ceux qu’elle qualifie de "groupes terroristes". À cela s’ajoute le fait rapporté par des membres de la délégation onusienne dépêchés sur place par le chef de la Mission de supervision des Nations Unies en Syrie (MISNUS), le général norvégien Robert Mood, pour enquête, à savoir les traces laissées par des chenilles de blindés. Une preuve supplémentaire de l’implication de ses forces armées dans ce massacre. Un autre élément milite contre la version officielle de Damas: les tueries à bout portant des civils à Houla portent l'empreinte des miliciens de la shabiha.

De l’autre, la démarche de Damas est elle aussi controversée. En chargeant la partie soupçonnée de la commission de ce massacre d’enquêter sur ce même massacre, Damas se place elle-même en situation de conflit d’intérêts et enlève toute crédibilité à sa démarche. Si le régime Assad était réellement intéressé à ce que toute la lumière soit faite sur«l'ensemble des faits» du massacre de Houla, elle aurait demandé à l’ONU de s’en charger. Par conséquent, les conclusions de la commission officielle n’auront aucune crédibilité et seront rejetées d'emblée.

Pour exprimer leur colère contre le massacre de Houla, des milliers de Syriens ont manifesté pacifiquement dans différentes parties du pays: Alep, Idlib, Deraa, Hama… courant le risque de perdre la vie. Comme si de rien n’était, les forces de sécurité ont continué leurs bombardements de plusieurs villes rebelles.

Le massacre de Houla a provoqué l’indignation dans le monde.

L’isolement diplomatique grandissant de Damas sur la scène internationale

Le dimanche 27 mai, le Conseil de sécurité s’est réuni en urgence. Ses quinze membres ont publié une déclaration commune (SC/10658, http://www.un.org) où ils condamnent «dans les termes les plus énergiques les meurtres de dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants, auxquels s’ajoutent des centaines de blessés, à El-Houla». Ils imputent ces victimes à «une série de bombardements et d’attaques menés par l’artillerie et les chars gouvernementaux contre un quartier résidentiel» (à Houla).«Un tel usage révoltant de la force contre une population civile constitue (aux dires de la déclaration) une violation du droit international applicable et des engagements pris par le Gouvernement syrien, en application des résolutions 2042 et 2043 du Conseil, de mettre fin à la violence sous toutes ses formes, et notamment de ne plus utiliser d’armes lourdes dans les agglomérations».

Les membres du Conseil condamnent «le meurtre de civils tués à bout portant et les graves violences physiques commises».

Ils exigent de «toutes les parties» (une concession à Moscou) le renoncement à «la violence sous toutes ses formes». Tout en demandant à Damas de «cesser immédiatement d’utiliser des armes lourdes dans les agglomérations et fasse en sorte que ses troupes se retirent immédiatement des agglomérations et des alentours et retournent, avec leurs armes lourdes, dans leurs casernes». Et d’avertir que «les responsables d’actes de violence devront en répondre».

Même si au début la Russie avait refusé de pointer du doigt Damas, elle a fini par se rallier à cette déclaration. Pékin a quant à elle demandé la tenue d’une «enquête immédiate».

Kofi Annan et son successeur au secrétariat général de l’ONU, Ban Ki-moon, ont condamné «la mort, confirmée par les observateurs de l'ONU, de dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants» à Houla et dénoncé «une violation flagrante du droit international et des engagements pris par le gouvernement syrien de cesser son recours aux armes lourdes».

Pour tenter de sauver ce qui peut l’être de son plan de paix, M. Annan s’est, le lundi 28 mai, rendu à Damas pour rencontrer le président Assad, des membres de son gouvernement, des représentants de l’opposition et le général Mood. Il a d’ailleurs été chargé à cette occasion par le Conseil de sécurité, qui a réaffirmé son soutien à son plan, de transmettre au gouvernement syrien «dans les termes les plus clairs (...) les exigences du Conseil». Le même Conseil s’attendait à ce que l’émissaire international lui présente, deux jours plus tard, son nouveau rapport sur la situation dans ce pays.

Le mardi 29 mai, M. Annan a rencontré le président Assad. Il lui a demandé «d’agir maintenant» pour que son «gouvernement et toutes les milices qu’il soutient» mettent un terme aux violences. Mais, comme il fallait s’y attendre, son hôte syrien lui a réitéré ce qu’il ne cesse de répéter depuis le 15 mars 2011, à savoir que la violence est le fait de «groupes terroristes»…

Au moment où l’ancien secrétaire général de l’ONU s’entretenait avec le président syrien, la colère grondait dans plusieurs parties du monde. Le massacre de Houla était tellement effroyable que de plus en plus de pays éprouvaient l’obligationde faire un geste fort frappant les esprits. D’où le durcissementde leur position et de leur ton à l’égard du régime de barbarie.

Le nouveau président français François Hollande a à cet effet ouvert le nouveau bal des expulsions des diplomates syriens de plusieurs capitales. Pour rappel, les premiers à l’avoir fait étaient les monarchies arabes du Golfe. Le 28 mai, le locataire de l’Élysée a annoncé l’expulsion rapidement de l’ambassadrice Lamia Chakkour. Cette chrétienne a aussitôt vu sa seconde accréditation d’ambassadrice en Suisse se faire annuler. Mais il reste à l’UNESCO, où elle est également ambassadrice, de faire de même pour qu’elle soit expulsée réellement de France.

Juste après, l’Allemagne a annoncé le renvoi de l’ambassadeur syrien. L’Italie, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Turquie et le Japon ont eux aussi décidé, l’un après l’autre, de renvoyer chez eux les ambassadeurs syriens. La Bulgarie a quant à elle prévenu qu’elle va expulser l'ambassadeur syrien par intérim et deux autres diplomates.

La Grande-Bretagne, l'Australie et les États-Unis ont décidé d’expulser les chargés d’affaires syriens à défaut d’ambassadeurs.

Du côté du Canada, le ministre des Affaires étrangères John Baird a annoncé mardi le 29 mai la décision du gouvernement Harper d’expulser les diplomates syriens encore en poste à Ottawa.

Comme il fallait s’y attendre, la Russie a qualifié de «contre-productive» l’expulsion de ces diplomates. Tout comme l’autre allié de Damas: l’Iran.

Malgré le tollé provoqué  par le massacre la semaine dernière de Houla, le régime de barbarie des Al Assad n’a pu s’empêcher, le 30 mai, de provoquer la "communauté internationale". Au moment où le Conseil de sécurité délibérait sur la Syrie, Damas déployait de nouveau ses troupes et miliciens dans ce même village. Faisant encore une fois de nouvelles victimes. C’était une façon peut-être de montrer son indifférence à l’égard de la décision occidentale d’expulser ses diplomates.

C’est dans ce contexte que l’Armée syrienne libre (ASL, bras armé "du" CNS) a donné 48 heures à Assad pour qu’il se conforme aux dispositions du plan Annan, tout en sachant qu’il ne le fera pas. Elle a averti que dans le cas contraire, elle ne serait plus liée par ce plan. Autrement dit, ses insurgés reprendraient les armes contre l’armée régulière et les symboles du régime.

Si ce mouvement d’expulsion des diplomates syriens est le fruit d’une campagne euro-américaine concertée, l’Union européenne reste en revanche divisée sur cette question. D’ailleurs, deux de ses pays, la Roumanie et la Pologne, maintiennent encore leurs ambassades à Damas, contrairement à la plupart des pays occidentaux qui avaient déjà fermé les leur après le massacre de Homs. L’Europe des 27 ferait mieux d’harmoniser ses décisions et sa démarche face au régime Assad. Autrement, sa politique syrienne serait illisible à Damas et chez son opposition.

Devant l’échec visible du plan Annan à mettre un terme au bain de sang en Syrie, comme l’a illustré, entre autres, le massacre de Houla, l’option militaire est de plus en plus évoquée. L'opposant Conseil national syrien (CNS) a demandé au Conseil de sécurité de l’ONU d’adopter une résolution autorisant le recours à la force contre Damas. Le président François Hollande (lors d'une entrevue accordée au journaliste David Pujadas, Téléjournal de France2, 28 mai) a dit clairement qu’une: «intervention armée (de la France, ndlr) n'est pas exclue», tout en la conditionnant à une «délibération du Conseil de sécurité». Autrement dit, son gouvernement participerait à une guerre contre le régime Assad si une telle intervention était autorisée par l’ONU. La Belgique a elle aussi conditionné son éventuelle participation à une telle intervention au vote d’un mandat onusien dans ce sens. Pour sa part, l’Italie s’est dit prête à soutenir des corridors humanitaires pour mettre un terme aux massacres au nom du principe onusien de "la responsabilité de protéger". Mais cela ne peut se faire sans engagement militaire sur le terrain. Même si les États-Unis demeurent pour le moment sur leurs réserves quant aux chances d’une éventuelle intervention militaire de pouvoir "pacifier" ce pays, ils n’excluent plus l’option militaire. D'ailleurs, lors de la vidéoconférence, le mercredi 30 mai, entre l'américain Barack Hussein Obama, le français François Hollande, l'allemande Angela Merkel et l'italien Mario Monti, l'option militaire était au menu des discussions.

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Si ce geste symbolique fort d’expulsion de diplomates, salué d’ailleurs par l’opposition syrienne, est en soi une décision avisée, il n’est pas suffisant pour faire infléchir la politique meurtrière du régime de barbarie des Al Assad et mettre un terme au bain de sang qui coule depuis le 15 mars 2011. C’est pourquoi il faudrait en priorité se pencher sur une stratégie globale qui intègre et mène de manière ordonnée, coordonnée et intégrée les volets politique, diplomatique, pénale (saisine de la Cour pénale internationale) et économique (sanctions renforcées), sans exclure le recours en dernier recours à la voix militaire pour chasser le régime de barbarie des Al Assad du pouvoir. Entre-temps, il faudrait mener une campagne internationale coordonnée dans le but de transformer le geste occidental d’expulser les diplomates syriensen vague internationale.

31 mai 2012



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Il y a actuellement 2 réactions.

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Intervention dans le cadre ONUSien
par Reinette le 31 mai 2012

Mais ça ne signifie rien il me semble de dire que la France et la Belgique sont  partantes pour une intervention militaire dans le cadre de l'ONU puisque de toutes façon avec le double véto celle ci est impossible; n'est-ce pas un simple effet d'annonce?
 

La seule alternative
par Naima Abattouy le 31 mai 2012

La stategie de l'isolement diplomatique de Damas sur le plan internationale est une perte de temps, la seule startegie qui reste a faire, c'est l'intervention militaire et le renversement de ce regime de barbarie.

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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