Des Femmes, c’est le titre qu’a donné Wajdi Mouawad à son choix de trois tragédies qu’il met en scène parmi les sept qui nous sont restées de Sophocle. Elles sont proposées au spectateur du TNM pour certaines séances séparément, pour d’autres les unes à la suite des autres. Les trois tragédies présentent les destins de trois femmes, Déjanire dans Les Trachiniennes, d’abord, puis Antigone et enfin Électre dans les deux pièces qui portent leurs noms.
6h20 de spectacle tragique, s’il en est. De la tragédie à l’état pur et jusqu’à l’overdose pour trois héroïnes qui non seulement meurent sur scène mais emportent plusieurs autres, femmes et hommes, avec elles dans l’Hadès. Sont-elles coupables? Sont-elles victimes? Victime de l’abandon amoureux de son demi-dieu de mari pour Déjanire, de l’intransigeance du roi Créon pour Antigone et de la trahison de sa propre mère pour Électre, sans doute. Mais ces femmes meurtries et humiliées ont aussi leur part dans les malheurs qui les accablent. Déjanire est crédule et naïve, Antigone au moins aussi obstinée que son roi et Électre trop fragile pour surmonter sa détresse. Les textes, fidèles à leurs versions grecques et vieux de 25 siècles, ne détonnent pas en regard de l’époque qui est la nôtre, quand bien même on y entend parler d’Hadès, de destin et de prophéties.
Pour bien faire ressentir au spectateur la colère de la révolte et la douleur pesante des protagonistes de ces textes classiques, Wajdi Mouawad a remplacé le soleil de plomb et la sécheresse de la Grèce antique par de l’obscurité, de la pluie et des décors high tech et boueux. Les chœurs sont chantés ou déclamés sur fond de musique rock, au son de la batterie et des guitares électriques; les tuniques grecques ont fait place aux jeans et aux imperméables.
Pour cette trilogie, coproduction des compagnies Abé Carré Cé Carré (Québec) et Au Carré de l’Hyponénuse (France) créée en France en 2011 puis présentée à Athènes, 13 artistes se relayent et incarnent certaines hautes figures de la mythologie grecque, l’épouse d’Héraclès, la fille d’Œdipe et la sœur d’Oreste, sur une partition composée par Bertrand Cantat, absent de la scène mais dont l’ombre plane sur tout le spectacle. Ce choix de Wajdi Mouawad pour l’ancien rockeur de Noir Désir, dans une création intitulée Des Femmes, soulève encore bien des polémiques. Condamné à huit ans de prison et libéré pour bonne conduite à la moitié de sa peine, le seul nom de Bertrand Cantat conserve la trace de sa dispute violente avec sa compagne Marie Trintignant, qui a entraîné la mort de celle-ci le 1er août 2003…
Et brutalement, voilà le spectateur extrait du champ symbolique de la mythologie grecque pour être plongé dans un drame actuel, bien réel. L’art peut-il ou doit-il mêler les deux registres? Si l’inconfort du spectateur est recherché par l’artiste, sans doute la recette est-elle efficace. Or, ce que présentent les tragédies de Sophocle, ce sont au contraire des personnages, tous, issus d’une irréalité bien certaine, et dont l’irréalité même permet de penser - peut-être aussi de panser - les grandes questions de l’infortune humaine. Aujourd’hui comme hier, les drames individuels ou collectifs ne manquent pas, proches ou lointains. À quoi sert le théâtre sinon à s’en éloigner pour mieux s’en approcher? un peu comme le peintre face à une fresque immense, obligé de reculer pour pénétrer son œuvre de son regard.
Des femmes
DU 4 MAI AU 6 JUIN 2012 au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal
Les Trachiniennes, Antigone, Électre, trois histoires de Sophocle, traduction Robert Davreu, mise en scène Wajdi Mouawad, avec Olivier Constant, Samuel Côté, Sylvie Drapeau, Bernard Falaise, Charlotte Farcet, Hamadou Kassogué, Patrick Le Mauff, Sara Llorca, Benoit Lugué, Guillaume Perron, Marie-Éve Perron, Igor Quezada et Richard Thériault.
Compagnies de création Abé Carré Cé Carré et Au Carré de l’Hypoténuse
Renseignements http://www.tnm.qc.ca/saison-2011-2012/Des-femmes/Des-femmes.html