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Conflit étudiant. Le grabuge orchestré du 25 avril 2012

par Dominic Auger     

Le 25 avril, j’étais résolu à me remettre devant l’ordinateur et à poursuivre mes travaux scolaires. J’étais persuadé que le retour en classe ne tarderait plus, puisque les discussions étaient enfin entamées et ne pourraient vraisemblablement s’étirer bien longtemps : après 11 semaines de grève étudiante, la marge de manœuvre me semblait plutôt mince si l’on souhaitait éviter que les sessions soient annulées. C’était oublier que ce gouvernement est pourri jusqu’à l’os.

Avant de reprendre mon travail, j’ai tout de même voulu savoir s’il n’y avait pas eu des développements dans les négociations et si la ministre Beauchamp ne nous avait pas enfin fait une proposition sur laquelle nous aurions pu voter un retour en classe. Lorsque j’ai allumé la télévision et que j’ai appris qu’elle avait plutôt décidé d’exclure la CLASSE des négociations, je n’en croyais pas mes yeux ni mes oreilles. D’autant plus que la raison évoquée était ridicule. Je ne doutais pas de sa mauvaise foi, mais là, vraiment, elle se surpassait. Pas besoin de dire que je n’avais plus du tout le cœur à l’ouvrage. J’étais trop révolté.


La nouvelle trouvaille du gouvernement était maintenant de dire que la CLASSE n’avait pas respecté la trêve qui lui avait été imposée, ce qui est faux. Il est évident depuis le début que l’exclusion de la CLASSE, l’association regroupant plus ou moins la moitié des étudiants en grève, est une stratégie visant à diviser le mouvement dans le but d’affaiblir le rapport de force qui résulte de l’union des trois associations. D’abord, pour pouvoir faire partie des négociations, il fallait non seulement se dissocier, mais dénoncer et condamner les actes de violence que les méchants étudiants avaient perpétrés. Ça a été fait. De façon nuancée de la part de la CLASSE, mais ça a été fait. (Nous ne commencerons tout de même pas à nous excuser de nous défendre lorsque les policiers nous attaquent à coups de matraque.) Cette dénonciation convenait d’ailleurs à la Ministre puisqu’elle a accepté la CLASSE à la table des négociations. Mais il lui fallait trouver une nouvelle tactique pour exclure la CLASSE, puisque le gouvernement ne veut absolument pas faire preuve d’ouverture et aborder la question des frais de scolarité dans les discussions, ce qui est le nœud du problème et la raison pour laquelle les étudiants font la grève. C’est là qu’entre en jeu la trêve.

Les manifestations pouvaient se poursuivre, selon la Ministre, mais surtout « pas de violence ». Pourtant, qu’il y ait du grabuge, n’est-ce pas ce que le gouvernement souhaite le plus? Il peut ainsi diaboliser les étudiants, « ces méprisables vandales », et s’acheter du capital de sympathie dans l’opinion publique : seul un gouvernement qui se tient debout, qui n’a pas du « jello dans la colonne vertébrale », peut mater ces petits morveux qui fument du pot et perdent leur temps sur les bancs d’école plutôt que de travailler. Aussi, cette « violence » est-elle un excellent prétexte pour exclure la CLASSE des négociations.

C’est ainsi que la Ministre a sauté sur cette occasion d’une ou deux fenêtres brisées mardi soir durant la manifestation pour affirmer que la trêve avait été rompue et pour exclure la CLASSE des discussions. Pourtant, la CLASSE n’a pas organisé cette manifestation. Celle-ci a bien été relayée par le site internet de la CLASSE, comme la Ministre s’en plaint, mais c’est tout simplement parce que, depuis le début, ce site a toujours été une plateforme où chacun peut placer un lien conduisant à sa propre page Facebook où se trouvera l’annonce d’une manifestation qu’il aura organisée de son propre chef. Mais il apparaissait clairement en consultant le site que la CLASSE n’organisait pas cette manifestation et n’y participait pas. Par ailleurs, un courriel (que j’ai moi-même reçu) a été envoyé aux étudiants pour leur dire que cette manifestation avait été reportée au lendemain, c’est-à-dire au soir du 25 avril, à cause de la température (et de la trêve). Certains manifestants y ont tout de même pris part, mais de leur propre initiative. Il est impossible de contrôler 180 000 personnes en grève, et la Ministre le sait très bien et s’en sert. Il ne faut pas être dupe.

Maintenant, ce qu’il faut se poser comme question, c’est pourquoi la multitude de manifestations qui, depuis le début de la grève, s’étaient presque toutes déroulées pacifiquement et sans grand dérapage se transforment-elles soudainement en champ de bataille où des vitres sont brisées? On pourrait croire que, après 11 semaines de grève, les étudiants sont exaspérés et ne savent plus quoi faire pour se faire entendre, mais ce n’est pas la véritable raison.

La réponse, elle m’est apparue sous les yeux le soir du 25 avril. Après l’exclusion de la CLASSE de la table des négociations dans la journée, on pouvait s’attendre à ce que cette manifestation soit impressionnante. Et elle l’était. Il y avait facilement entre 15 000 et 20 000 personnes, et heureusement, car ça aurait sûrement dégénéré davantage si les gens avaient été moins nombreux, donc plus vulnérables. C’est que les policiers s’étaient préparés pour l’assaut. Et c’est ce qu’ils ont fait. Il y avait une telle quantité de policiers que c’est une évidence que cette opération était planifiée. Même la Sûreté du Québec avait été mise à contribution, les médias en ont parlé. La manifestation avait été pacifique jusque là (un peu après 22h), tout se déroulait dans l’ordre. Il y avait bien ces petits fantasques habillés en noir qui couraient sur les côtés et allumaient des feux d’artifices de temps à autre, mais rien de bien agressif, les gens s’en amusaient.

Nous marchions vers l’Est, rue Sainte-Catherine, et aucune vitrine n’avait été brisée, aucun acte de vandalisme perpétré, lorsque les policiers, une heure et quart seulement après le début de la marche, nous ont littéralement barré la route près de la rue Mansfield. Sans le moindre avertissement, ils ont lancé les grenades assourdissantes, puis les gaz lacrymogènes, et ils nous ont chargés. Essayez d’imaginer des milliers de personnes qui paniquent et qui sont prises au piège entre les édifices du centre-ville, alors que des policiers foncent sur elles, armés de boucliers et de matraques, et que d’autres arrivent par le côté pour scinder les manifestants en deux groupes.

Nous étions pris en souricière, la peur se lisait sur les visages. Les gaz lacrymogènes nous étouffaient et nous brûlaient les yeux. Nous étions trop nombreux pour qu’ils nous arrêtent tous; ils nous ont donc finalement ménagé une voie de sortie vers le sud. Mais d’autres patrouilles arrivaient par le boulevard René-Lévesque.

C’est à ce moment seulement qu’on a entendu une voix provenant des haut-parleurs, qui déclarait la manifestation illégale. Nous devions fuir, mais par où? Nous étions toujours traqués, les policiers étaient partout. Les étudiants criaient que nous devions nous regrouper, qu’ils ne pourraient tous nous arrêter si nous étions très nombreux. Les gens étaient effrayés et marchaient ou couraient dans toutes les directions.

J’ai vu un gros bac vert de recyclage renversé sur le côté : c’est le seul acte de « vandalisme » dont j’ai été témoin. Mais, honnêtement, j’ai dû réprimer une envie de m’en prendre à ce bac. J’ai 34 ans et je contrôle assez bien mes émotions, mais si j’avais été un peu plus jeune et impulsif, je suis persuadé que j’aurais cédé à ma colère. Au Québec, selon la loi, il est permis de manifester : les policiers n’avaient aucune légitimité pour bafouer ce droit. Mais ils obéissent au pouvoir en place. Plus jeune, j’aurais peut-être cédé à la provocation et cassé quelques vitrines, surtout celles du poste de police qui a été vandalisé. J’aurais sûrement eu envie de m’en prendre aux voitures de police moi aussi. Mais j’ai compris que c’est exactement ce que le gouvernement cherchait à provoquer avec cette opération policière, qui a violemment interrompu la manifestation une heure et quart seulement après son départ, empêchant les étudiants de s’exprimer. C’était cousu de fil blanc.

Agressés de la sorte par les forces de l’ordre, qui avaient plutôt semé le chaos que remis de l’ordre, les manifestants ne manqueraient pas de faire un peu de grabuge avant de quitter.

J’ai aussi compris que, afin de donner un prétexte à la Ministre pour exclure la CLASSE des négociations, c’est sans aucun doute ce qui s’était passé la veille, si ce ne sont des casseurs professionnels mandatés par le pouvoir qui ont fait le coup. Je suis donc finalement retourné vers le Nord en suivant un groupe d’étudiants, mais nous avons encore une fois été chargés par des policiers. Puis, j’ai réussi à m’esquiver et je suis rentré chez moi.

Évidemment, j’ai tout de suite allumé la télévision pour voir quelle couverture médiatique allait être faite de ces événements. Je ne sais pas trop ce que j’espérais. Je me disais que les journalistes sur place ne pourraient faire autrement que de relater ce que j’avais vu moi-même.

Mais ma frustration n’allait que s’accroître en constatant le récit tendancieux qu’on faisait des événements, surtout à TVA. Alors que le reporter de Radio Canada avait au moins l’honnêteté de dire qu’il n’avait pas été témoin de ce qui avait poussé les policiers à intervenir si rapidement, celui de TVA affirmait haut et fort que des actes de vandalisme avaient entraîné l’opération policière, alors que c’est plutôt dans l’ordre inverse que cela s’est produit. Puis, il interrogeait des manifestants dans la rue au sujet des évènements et ne cessait de les interrompre en leur posant d’autres questions visant à leur faire dire autre chose que ce qu’ils avaient à dire.

Quant à Radio Canada, le seul panéliste invité à commenter les événements en studio était comme par hasard un policier à la retraite, qui analysait l’opération policière sans en avoir été témoin. Pas besoin de dire que son point de vue manquait nettement d’objectivité, tout comme le média qui lui fournissait une tribune.

Alors voilà à quel genre de démocratie nous avons droit au Québec.

J’invite tout le monde, si ce n’est déjà fait, à voir ces deux films, basés sur des faits réels : Z, de Costa Gavras, et Citizen Kane, d’Orson Wells. Je ne veux pas être alarmiste, mais l’exercice du pouvoir relaté dans Z n’est pas sans rappeler ce qui se produit au Québec présentement, tandis que le manque de scrupule dont fait preuve le personnage d’Orson Wells en manipulant l’opinion publique grâce à son journal n’est pas bien différent de ce que se permettent un Pierre Karl Péladeau ou un Paul Desmarais.

Le gouvernement ne cesse de dire que la violence est inacceptable et qu’on doit la dénoncer et la condamner si on veut espérer négocier avec lui. Soit! Mais ceux qui ont été le plus victimes de violence sont les étudiants qu’on tente d’écraser par tous les moyens. Ce sont eux qui ont reçu des coups de matraque sur la tête, des grenades au visage, qui ont été bousculés, gazés, bafoués. Qu’est-ce qui témoigne le plus de violence? Quelques vitrines brisées ou des têtes ensanglantées, des os brisés, la menace de perdre un œil? Est-ce que CETTE violence a été dénoncée? Comment les Québécois peuvent-ils tolérer de voir leurs jeunes se faire brutaliser de la sorte sans s’indigner? Il est question ici de notre élite intellectuelle de demain, cette jeunesse est notre plus grande richesse. L’avenir du Québec repose sur leurs épaules, il faut cesser de les écraser. Ils ne sont pas nés pour un petit pain. Il faut le dire au gouvernement. Levons-nous pour dire : ASSEZ, C’EST ASSEZ !

28 avril 2012
 



* Image : pressegauche.org


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