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France: Leçons et perspective de la campagne de l’élection présidentielle de 2012

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 22 avril 2012, les électeurs français se sont prononcés sur les dix candidats en lice. Le socialiste François Hollande est arrivé en tête devant le président sortant Nicolas Sarkozy. La chef du parti d’extrême droite Marine Le Pen s’est classée ''troisième homme'' de la course. La configuration des forces en présence au lendemain du premier tour permettra, sauf surprise de dernière minute, à l’homme de gauche de battre le patron de la droite.

Au soir du premier tour de l’élection présidentielle tenu le dimanche 22 avril 2012, les électeurs français ont fait le tri entre dix candidats de différentes formations politiques et courants idéologiques. Ils ont démenti plusieurs sondages d’opinion et créé plusieurs surprises.

''Référendum anti-Sarkozy''

Les bureaux de vote ont ouvert leurs portes à 8 heures du matin pour fermer à 20 heures. Selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur, le nombre des inscrits a atteint 46 028 542 électeurs, dont 36 584 538 votants (1). Contrairement aux appréhensions de plusieurs observateurs, le premier tour de l’élection a vu l’électorat se mobiliser en force. Le taux de participation a frôlé les 80%. Ce qui en fait l’un des taux de participation les plus élevés sous la Ve République. Éloignant le spectre de l’abstention qu’on craignait élevée et qui s’est située à 19,3% (contre 16% en 2007 et 28% en 2002). 1,52% des inscrits (soit 698 737 électeurs) ont voté blanc ou annulé leur vote, une manière d’exprimer leur ras-le-bol ou rejet du système en place.

La forte mobilisation montre que le scrutin avait en quelque sorte des allures ''référendaires'' sur les cinq ans du mandat du président sortant.

Le candidat socialiste François Hollande (57 ans) a bénéficié de la confiance de 10 273 480 électeurs contre 9 754 316 pour Nicolas Sarkozy (UMP), 6 421 802 pour Marine Le Pen (Front national),       3 985 089 pour Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche), 3 275 395 pour François Bayrou (MoDem), 828 381 pour Eva Joly (Europe Ecologie-Les Verts),       644 043 pour Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République),           411 182 pour Philippe Poutou (Nouveau Parti Anticapitaliste),        202 561 pour Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) et 89 552 pour Jacques Cheminade (Parti Solidarité et Progrès).

M. Hollande est candidat pour la première fois à l’élection présidentielle. En arrivant en tête du premier tour, il devance le président sortant de 1,5% des suffrages. Même si c’est une courte avance, cela donne à sa campagne un avantage psychologique sur celle du chef de l’UMP. Avec ses 28,63% voix, il réussit son pari et part donc favori pour le second tour. D’ailleurs, le soir du jour du premier tour, le sondage Ipsos l’a accrédité d’un score de 54% au second tour. Battant le président sortant.

M. Sarkozy (57 ans) a échoué à double titre. D’abord, en arrivant second (27,18% contre 31,18% en 2007), derrière un adversaire socialiste (28,63%) qu’il tenait de haut. Ensuite, en échouant à refaire le coup de 2007. Son score est le deuxième moins bon pour un président sortant (Jacques Chirac en 2002). Ce qui n’est pas de nature à mobiliser dans l’enthousiasme ses troupes. Selon son plan électoral initial, la campagne devait se faire en deux séquences. Dans un premier temps, le candidat UMP devait ''droitiser'' son discours pour séduire l’électorat d’extrême droite et siphonner les voix du FN (comme en 2007) et arriver, le soir du 22 avril, en tête de classement. Dès l’annonce des résultats du premier tour, il prévoyait un recentrage de sa campagne entre les deux tours.

Pour faire démentir les sondages le donnant perdant, le candidat UMP va dès maintenant devoir garder son cap droitier, avec l’espoir que cela suffise à lui assurer un bon report des voix du Front national. D’où son appel, le soir du 22 avril, à partir de La Mutualité à Paris, à se regrouper autour de sa candidature au nom de «l'amour de la patrie», comme si le patriotisme était une valeur exclusive à la droite. Le 23 avril, il n’a pas pu s’empêcher d’affirmer devant ses partisans à St-Cyr, sans sourciller, que ce que représente le FN  est «compatible avec la République». Mais ce penchant droitier pourrait au moins embarrasser une partie de la Chiraquie et des centristes de l’UMP et lui aliéner une bonne partie des voix centristes du MoDem, une de ses cibles électorales.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La seconde surprise du premier tour de l’élection est de voir Marine Le Pen (43 ans) bénéficier des suffrages de 17,90% des électeurs. Améliorant le score frontiste d’un peu plus d’un point par rapport à 2002. Son père et chef alors du FN avait enregistré une première. Il avait séduit 4 804 713 électeurs (16,86% contre 10,44% en 2007). En devenant le ''troisième homme'' du scrutin, la candidate quadra a démenti les sondages qui minoraient son assise populaire (de près de trois points) et accordaient cette position au candidat du Front de gauche.

Le score de la chef du parti d’extrême droite la met en bonne position pour arbitrer le second tour et surtout bousculer le jeu à droite, avec la double ambition affichée dès le soir du 22 avril de vouloir accélérer la recomposition de la droite française dans son ensemble, à l’aide de l’implosion de l’UMP, et de s’imposer par conséquent comme seule alternative à la gauche (Cf. Sa déclaration à David Pujadas, bulletin des nouvelles du 22 avril, TV5.ca).

M. Mélenchon (60 ans) se rêvait en ''troisième homme'' de la campagne du premier tour. D’ailleurs, il répétait que son principal objectif était de battre Marine Le Pen. On se rappellera de son attaque frontale contre elle sur le plateau d’une émission de télévision animée par le même journaliste Pujadas. Mais à la vue de ses 11,11% des suffrages, le candidat du Front de gauche a dû reconnaître l'échec de sa stratégie.  

Mais s’il a perdu son bras de fer avec la chef du parti d’extrême droite, il a multiplié par presque six le score en 2007 de la candidate du Parti communiste Marie-George Buffet (1,93%, soit 707 268 voix) et a su occuper tout l’espace à gauche du PS au détriment d’autres candidats d’extrême gauche. À cela s’ajoute le fait qu’il a relégué le candidat du MoDem à la cinquième position.

M. Bayrou (60 ans) n’a récolté que 9,13% des voix. Un net recul par rapport à ses gains en 2007 (18,57%). Celui qui était alors ''le troisième homme'' n’a visiblement pas su s’adapter à temps à la nouvelle polarisation de la vie politique française. À cela s’ajoute le fait qu’il n’a pas pu s’imposer comme la figure de responsabilité fiscale, comme il le souhaitait, puisque les deux principaux candidats en ont parlé en long et en large.

Avec ses 2,31% de suffrages, Mme Joly (68 ans) a perdu son pari de faire mieux qu’un autre candidat vert en 2002 (5,25%, soit 1 495 724 voix). Mais elle a fait mieux que la candidate Vert Dominique Voynet en 2007 (1,57%). Avec le faible score de 2012, les écologistes devront couvrir leurs dépenses de campagne. Sa campagne était mal menée. D’où son incapacité à se démarquer et à se trouver une place dans le paysage électoral à la mesure de l’importance de l’enjeu écologique.

Le député-maire et chef souverainiste du parti Debout la République M. Dupont-Aignan (51 ans) a récolté 1.79% des suffrages.

Avec leurs modestes scores, les candidats d’extrême gauche M. Poutou (1.15%) et Mme Arthaud (0,56%) font des contre-performances par rapport aux scores de leurs camarades respectifs Olivier Besancenot (4,72%, soit 1 498 581 voix) et Arlette Laguiller (1,33%, soit 487 857 suffrages) en 2007. Ces deux candidats ont été des ''victimes collatérales'' de la ''performance'' de la campagne de leur camarade Mélenchon.

M. Cheminade (70 ans) clôt le bal des candidats avec un modeste 0,25% des suffrages.

Le score famélique de ces quatre derniers candidats a montré qu’il n’y a pas de réel espace pour les ''petits'' joueurs lors d’une élection présidentielle.

Deux stratégies pour le deuxième tour

Dès le soir du premier tour, deux stratégies politiques se mettaient en place.

D’un côté, François Hollande prenait les plis présidentiels quand son adversaire se ruait sur ceux de chef de l’opposition. Le chef socialiste se qualifie ''d’homme normal'' qui cherche à incarner ce qu’il a appelé durant la campagne la ''force tranquille'', un clin d’œil à un autre François (Mitterrand) dont il se réclame d’ailleurs. Toujours dans cette même perspective, il n’a cessé de répéter son ambition de redonner à la présidence de la République (et donc à la France) la dignité qu’elle aurait, à l’en croire, perdu avec Nicolas Sarkozy.

De l’autre côté, le président sortant s’est quant à lui efforcé de personnaliser le débat et a tenté d’imposer ses conditions au vainqueur du premier tour. Une incongruité qui en dit long sur la haute idée qu’il a de lui-même et de son rôle dans l’Histoire (syndrome de Napoléon I) versus son irrépressible dédain à l'égard de son adversaire. Mais derrière cette impression sarkozienne d'être encore en contrôle des choses se cache peut-être le sentiment encore diffus d'avoir déjà perdu la bataille. En outre, le cantonnement du candidat de la gauche à la règle d’un unique débat entre les deux tours montre qu'il a flairé le piège sarkozien des trois débats.

Si depuis le soir du 22 avril, le candidat Hollande se voulait rassembleur de toute la France, y compris les électeurs de l’extrême droite, son adversaire a visiblement choisi la carte de la division de la nation.

Si son adversaire socialiste se veut un ''homme normal'', celui qui ne se cachait pas d’être ''l’ami'' des privilégiés du CAC 40 et à qui depuis longtemps colle l’étiquette peu flatteuse de président ''bling bling'' a tenté, l’espace de la campagne, de se faire passer pour un ''homme du peuple'' et un adversaire de l’establishment…

En penchant encore plus à droite de là où il campait jusqu’à dimanche dernier, M. Sarkozy est persuadé de pouvoir séduire les frontistes et redresser la barre en sa faveur. Ce penchant montre son enfermement dans la stratégie du premier tour de son conseiller Patrick Buisson (un ancien de l'organe d'extrême droite ''Minute''), une stratégie qui a pourtant échoué, et son autisme volontaire face à des avertissements venus de ténors de son propre camp, dont son vieil ami Patrick Devedjian, député et président du conseil général des Hauts-de-Seine.

Au lieu de lui permettre de demeurer cinq nouvelles années à l’Élysée, cette compromission avec le Front va lui coûter très cher, non seulement au sein des centristes de M. Bayrou, mais également à l’intérieur de son propre camp. D’ailleurs, de plus en plus de ténors de la droite ou figures associés à l’exercice présidentiel sarkozien quittent un navire qui donne l’impression d’être condamné à sombrer le 6 mai prochain. Aussi, l'appel à voter Sarkozy lancé par Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France, sonne (à son corps défendant) comme une des dernières manœuvres d'un camp Sarkozy en perte de vitesse et qui n'hésitera pas à coup sûr à s'essayer à d'autres manœuvres pour tenter d'inverser le cours des choses. En vain!

Pendant ce temps, le chef socialiste engrange les ralliements de différents camps (y compris présidentiel, dont Fadela Amara, Martin Hirsch, Jean-Pierre Jouyet) et se met en position de bénéficier de reports de voix au second tour. À gauche, il peut espérer faire presque le plein du vote. Au centre, si M. Bayrou n’a pas encore donné de consigne de vote, on sait qu’un premier tiers (au moins) de ses partisans, dont de nombreux élus locaux, lorgnera du côté du socialiste. Parions que l’accent droitier de la campagne des deux derniers jours du candidat Sarkozy fera fondre le tiers de ses appuis centristes, lui aliénant des pans entiers d’un électorat modéré et républicain crucial pour sa réélection.

Si M. Sarkozy compte rafler la mise du Front, il devra se réveiller groggy le 6 mai. Selon plusieurs sondages, près d’un frontiste sur cinq se réfugiera chez le candidat socialiste. D’ailleurs, à moins d'un retournement spectaculaire, il ne faudrait pas s’attendre à ce que Mme Le Pen appelle le 1er mai ses électeurs à voter pour lui (encore moins pour son adversaire). Ne considère-t-elle pas, à l’instar de son père, l’UMP et le PS comme deux faces de la même médaille?

À cela s’ajoute un élément d’importance dans le contexte d’une Europe de plus en plus séduite ou bousculée par la montée des partis d’extrême droite. L’héritière de Jean-Marie Le Pen se rêve déjà en future chef d’une droite française recomposée, décomplexée et faisant face à une gauche considérée comme son véritable ennemi. Mais pour y arriver, les stratèges frontistes tablent à très court terme sur la défaite du chef actuel de l’UMP et parient à moyen terme sur la déconfiture puis l’implosion d’un parti présidentiel soumis à une ''guerre'' intestine féroce entre plusieurs prétendants, dont l’actuel Premier ministre François Fillon, le secrétaire général de l'UMP Jean-François Copé, les ministres Alain Juppé, François Baroin, Xavier Bertrand… En accueillant en son sein de nombreux transfuges, le Front voudra jouer à plein régime la fonction tribunitienne à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les Conseils des régions et des communes et municipalités. Mais si la défaite de M. Sarkozy le 6 mai est plausible, l'avenir de la droite non populiste pourra quant à lui réserver des surprises désagréables pour la chef de la droite populiste et xénophobe. Ceux qui ont hâtivement enterré le ''troisième homme'' de 2007 devront se rendre assez rapidement compte que si le parti présidentiel devait imploser, ce serait lui qui en bénéficierait largement.

**

Le 6 mai prochain, sauf surprise de dernière minute, M. Sarkozy aura été le président d’un seul mandat. Une sanction populaire de son style personnel et du bilan mitigé de son gouvernement. Mais cet échec n’est pas une surprise puisque son parti avait subi une sévère défaite lors des élections régionales de mars 2010. Cela dit, la ''fête'' de son adversaire sera de courte durée. Il devra s’atteler à recoller les morceaux d’un tissu social qui s’est effrité en particulier durant les années Sarkozy. Il devra également s’atteler réellement à bâtir des liens solides avec les classes populaires à l’aide notamment d’une politique volontariste qui rassure sur le présent et fait rêver à un avenir meilleur. Autrement, la face lisse de l’extrême droite française pourrait se rapprocher sérieusement et plus que jamais des allées du pouvoir en 2017.

28 avril 2012



1) http://elections.interieur.gouv.fr/PR2012/FE.html;

2) ''Jews to face new challenges in post-elections France'', Hareetz, 25 avril 2012


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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