Lettre ouverte à André Pratte, éditorialiste de La Presse
Je me suis sentie reculer de plusieurs siècles, M. Pratte, en lisant votre éditorial du samedi 21 avril. J’ai cru lire l’un de ces bien-pensants et bien-nantis des débuts de l’ère moderne. Alors, les idées «radicales» étaient pires que le diable. Lorsque les laissés-pour-compte reprochaient aux privilégiés du système de s’empifrer à même les fonds publics, ils réagissaient par des «alertes» à la haine populaire. Ces favoris du régime, bien en selle grâce aux sinécures, aux postes de hauts fonctionnaires et aux cadeaux de toutes sortes, craignaient de perdre leurs privilèges comme la peste.
Si je résume votre pensée, M. Pratte, la «haine du parti libéral» est à ce point élevée qu’elle fait perdre à la population le sens de la mesure. En effet, cette population a le front de fustiger, sur les réseaux sociaux, les blagues niaises du premier ministre pendant la grand-messe du Plan Nord au Palais des Congrès. Oui, le front, car M. Charest était menacé dans son intégrité par les manifestants, ce qui justifiait amplement les brutalités policières. D’entrée de jeu, permettez-moi de remettre en question cette dernière affirmation. M. Charest, menacé? Je suis persuadée que sa sécurité n’a pas été mise en péril un seul instant; tout devait être prévu pour lui épargner non seulement la moindre égratignure, mais l’écho des vociférations.
Ensuite, je me récrie contre cette prétendue «haine» du parti libéral parmi la population. Sur quoi vous basez-vous pour faire cette affirmation? Ce que j’ai surtout hâte, c’est de bouter ce parti hors du Parlement. Et pourtant, M. Pratte, j’ai une fille en grève étudiante depuis dix semaines, ainsi que deux autres fils plus jeunes, et aucun espoir de voir diminuer leur facture de frais de scolarité par une aide de l’État, car je fais partie de la classe moyenne. Néanmoins, mon coeur n’entretient aucun sentiment haineux, et j’ose avancer, par simple déduction logique, que la plupart de mes concitoyens sont comme moi.
La haine dont vous parlez, c’est peut-être celle que vous imaginez? Comme vous, bien d’autres ont pris des vessies pour des lanternes depuis la nuit des temps. Encore pis, ils ont systématiquement noirci, diabolisé ceux et celles qui dénonçaient les privilèges, ou en d’autres mots, la corruption de l’appareil d’État. Les exemples dans l’histoire universelle sont inombrables, et ils abondent lors d’une période que j’ai le bonheur d’étuder à fond, celle des patriotes d’avant les Rébellions de 1837-1838, dans ce qui était alors la Province of Quebec.
Alors, au début du 19e siècle, les favoris du régime transmuaient une franche dénonciation en un appel à la sédition et à l’anarchie. Un exemple parmi mille : le jeudi 16 février 1832, le journal patriote La Minerve publie une correspondance signée «S...», réaction à chaud au coup de force du Conseil législatif (Sénat du parlement québécois d’alors) qui venait de jeter en prison, sans procès, deux éditeurs-journalistes. «Notre pays se trouve dans des circonstances bien critiques et il faudra peut-être une Révolution pour le mettre dans une situation plus naturelle et moins précaire». Cette révolution «ne tardera pas», car «le peuple, s'apercevant que ses plaintes sont méprisées» et qu'on sacrifie le bonheur d'une nation à l'orgueil de quelques hommes, «se fera justice lui-même».
Tous les analystes de l’époque savent que l’auteur entend, par «révolution», des modifications constitutionnelles en profondeur, obtenues par consensus. Quatre jours plus tard, l’éditeur de la Montreal Gazette, reconnue pour être à la solde des autorités corrompue du Bas-Canada, écrivait qu’il n’avait pas voulu publier la traduction d’un écrit qui exhalait «so much sedition and rebellion», par crainte de l’impact, dans le public, de telles opinions séditieuses et révolutionnaires («we would not lend ourselves to any further dissemination of such revolutionary opinions and treasonable recommendations»). L’auteur de cette correspondance était un très jeune étudiant en droit, Louis-Victor Sicotte.
Revenons au 21e siècle, M. Pratte, et reprenons le communiqué de la CLASSE dont vous extrayez cette citation : «Cessons d’avoir peur des lois qui encadrent notre mécontentement et désobéissons collectivement afin de sortir ensemble dans les rues du Québec. En ce moment, le gouvernement a la frousse, il est prêt à céder. Profitons de ce moment pour mettre une clé dans l’engrenage de la révolution culturelle et défendre une société qui priorise la population sur le profit.»
Moi, j’y lis un appel à la manifestation («sortir ensemble dans les rues») pour encourager la réémergence d’une société où la population, et non le profit, est au centre des priorités. Pour vous, M. Pratte, ces phrases prouvent que le vandalisme fait partie de la stratégie des «leaders radicaux» comme moyen de pression légitime. Le raccourci me semble pitoyable, indigne d’un analyste de votre calibre. Les privilégiés du 19e siècle faisaient exactement la même chose, quand ils faisaient de Louis-Joseph Papineau l’homme à abattre.
Pourtant, pendant des décennies, Papineau et ses collègues patriotes ont été activement soutenus par la majorité d’un peuple, au moyen d’élections à la législature, de pétitions, d’assemblées, de requêtes et de bien d’autres méthodes de «désobéissance civile» pacifique et légale. À ce que je sache, les «leaders radicaux» de la CLASSE et des autres fédérations étudiantes tirent leur légitimité de leurs associations membres, qui sont pourtant allègrement évacuées du portrait. Qui plus est, les porte-parole de mouvements de contestation sont transformés en effigies vivantes d’un radicalisme brutal et destructeur. Comment s’étonner qu’à son tour, M. Charest devienne un symbole vivant d’oppression?
Il m’apparaît que la peur est en train de faire perdre la tête à plusieurs hommes enivrés par leur propre puissance. J’en ai croisé souvent, dans le Québec d’antan... Leur puissance tenait aux biens matériels, à l’exercice du pouvoir ou même à une influence morale; mais cette puissance, dans tous les cas, ils ne pouvaient supporter de la perdre. Les critiques étaient écartées du revers de la main, tant qu’ils croyaient pouvoir contrôler la masse de leurs concitoyens. Leur dicter une opinion – la fameuse opinion publique sur laquelle on édifie des empires par les temps qui courent. Oui, les dénonciations et les reproches étaient littéralement ignorés. Pour parfaire le travail, ils étaient surtout travestis et ridiculisés. Ils étaient diabolisés...
Le 22 avril 2012