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Hassidiques : mes amis, mes emmerdes

J’ai une chienne qui ne revient jamais au nom de Lili. Reine du divan, espiègle, un pedigree sans tache, sociable à en devenir collante, c’est un vrai petit toutou d’Outremont. Pourtant, dans la rue, j’ai rapidement découvert que « Princesse Lili », si douce et si câline, faisait fuir mes voisins hassidiques. Je me suis alors coltiné les nombreuses légendes urbaines toutes plus farfelues les unes que les autres. Ça m’a pris du temps, mais j’ai trouvé et j’ai su. Et c’est là que mes emmerdes ont commencé…

Si Lili fait peur à mes voisins hassidiques, ça n’est pas parce qu’elle leur rappelle les bergers allemands des camps de concentration, comme j’ai pu le lire sur des blogues et des sites mal informés. Tout d’abord, Lili ressemble autant à un berger allemand qu’une danseuse étoile ressemble à une armoire normande. Si les Hassidiques se détournent d’elle, c’est simplement parce que Lili n’a pas de sabots, que son corps touche le sol, et que son esprit ne peut s’élever.  J’aurais pu m’en vexer, d’autant plus que Lili est un basset et moi, je trouve que de l’esprit, elle en a beaucoup. Mais depuis, même si elle tire la laisse en remuant la queue dès qu’elle voit au loin des enfants hassidiques, je prends soin de la ramener à moi et le plus souvent de changer de trottoir. L’effort est infime et, fondamentalement, les pipis et cacas de chien, c’est comme la politique, ça pue autant à droite qu’à gauche. Et pour avoir vu une fois un con avec son Yorkshire s’égosiller d’une joie crasse à voir les Hassidiques cavaler dans la rue à la vue de sa petite chiure, ça me donne envie, encore plus, de ne pas lui ressembler. Non, ça ne me fait pas rire. Mais pas du tout, même. J’ai bien plus de respect pour celui qui dans une croyance (qui peut me paraître parfois hermétique et étrange) cherche à élever son esprit plutôt que pour celui qui s’abaisse à ça…

Dernièrement, alors qu’une famille hassidique au complet, c'est-à-dire onze personnes, trois poussettes, une mère enceinte, a viré au coin de Bernard en marchant vers moi, je n’ai pu traverser la rue avec Lili parce qu’un autobus scolaire se vidait d’enfants… hassidiques, et barrait la rue. Après un rapide regard panoramique et une étude brève de la situation socio-topographique que seuls les grands maîtres canins sont capables d’effectuer lorsque l’accommodement leur semble justifié et qu’il est parti intégrante de leur être, j’ai opté pour le carré de gazon glacé sur le côté. Et soudain, j’ai senti une matière molle sous mon talon gauche. Ça n’était pas de la neige. Pour avoir vécu à Paris des années, je suis un expert de la matière molle qui pue et se loge entre les rainures des chaussures. Et oui, c’était une crotte de chien! Pas grosse, une petite, fine : UNE MERDE DE YORKSHIRE !

La morale, c’est qu’en voulant accommoder des Hassidiques, j’ai marché dans une merde de chien que le propriétaire peu accommodant, et très con, avait décidé de ne pas ramasser, se foutant royalement que quelqu’un marche dedans. J’imagine déjà certains lecteurs se dire « Oh, bin là, tabarnouche. S’il dit ça c’est qu’il est juif. Bin oui, regarde chérie, il a un nom polonais… ». Combien de fois l’ai-je entendu celle-ci ? Et non, un Polonais n’est pas forcément juif. Et les temps changent, mon fils qui joue au hockey s’est fait traiter de sale arabe dans un aréna de l’est de la ville, pas plus tard que la semaine dernière, à cause de son nom. La connerie, saupoudrée d’ignorance, n’a ni frontière, ni religion.

Ma mère m’a élevé comme une mère juive

Mais je dois vous avouer tout de même que ma mère m’a élevé comme une mère juive. J’ai toujours été à l’école avec deux pulls de plus que les autres. Ma boîte à lunch tenait dans deux valises. Et à l’heure de mes premiers émois, alors que je n’avais pas encore mué, elle imitait ma voix au téléphone pour apprendre à mes jeunes (et très nombreuses) prétendantes que, malheureusement, je ne pourrais les voir ni ce soir, ni les semaines à venir, parce que je devais rester auprès de ma mère, gravement malade.

Et depuis, de nombreux évènements drôles, anodins ou touchants m’ont placé dans des situations où j’ai pu entrevoir « l’autre côté ». Par exemple, j’ai durant des années occupé un appartement dont l’entrée était ornée d’une Mezouza. Je n’ai jamais pensé à l’enlever. Mon propriétaire, qui ne manquait jamais de la toucher en entrant était aussi très con et donc, persuadé que j’étais juif, m’a accommodé de nombreuses petites améliorations locatives qu’il refusait aux voisins du dessus. J’ai découvert d’autres aspects pratiques à la conserver. En effet, il n’y a rien de plus efficace pour éviter les Publisac, les ex-prisonniers qui pour se réinsérer vous vendent une pince qui d’un coup peut vous ouvrir un cadenas, les jeunes de PGL qui veulent se payer un voyage découverte au Mont-Royal le dimanche après-midi, et les chevelus de Greanpeace qui veulent sauver les baleines mais ne prendront pas la peine d’essuyer leurs chaussures pleines de neige (et de crottes de Yorkshire) lorsque vous leur ouvrez la porte. Petit bémol que je tiens à porter à la connaissance de ceux qui envisageraient de se poser une Mezouza pour vivre en paix, elle n’arrête pas les Témoins de Jéhovah le dimanche matin, ni même le vendredi soir… Comme quoi, même quand Dieu nous parle, il est comme tout le monde, il en oublie.

Je ne tiens pas à faire ici l’apologie de l’accommodement, raisonnable ou non. Je considère qu’au-delà d’une vision sociale, accommoder est la résultante d’une perception intérieure, innée, faisant partie intégrante de notre construction, certainement à travers l’éducation.

Mais soyons francs, oui, certaines choses m’agacent dans ma vie au quotidien avec mes voisins hassidiques. Mais j’ai une pudeur à les énoncer parce que fondamentalement d’autres comportements (les nôtres) m’emmerdent bien plus. Aujourd’hui, je vis dans un appartement dont le bloc mitoyen est occupé sur trois étages par des Hassidiques. On m’avait promis le pire « Tu verras, quand ils font leurs soukas, ça va être l’enfer ».

J’en ai eu trois dans la ruelle et franchement, on ne les a pas entendus, ou si peu. Je suis bien plus dérangé l’été quand l’ado mineur du dessous, avec le consentement de ses parents « Tu comprends, Pierre, il faut qu’il fasse ses expériences », me fume son pot à plein nez en rotant sa bière tout en hululant du Kurt Cobain à la guitare, cadeau du père, persuadé que son décrocheur en devenir, a en plus, du talent.

Celui qui en a du talent par contre, c’est Asher Lev. Ce nom ne vous dit rien ? Il est porté par le personnage principal de deux romans de Chaïm Potok, écrivain, rabbin, juif orthodoxe polonais (donc oui, y’a des Polonais juifs), qui a laissé une œuvre qui entrouvre les secrets de ces communautés dont nous ignorons beaucoup. En novembre j’ai dévoré Je m’appelle Asher Lev et presque jusqu’au bout, Le don d’Asher Lev, la suite. En bref, c’est l’histoire d’un enfant hassidique, doué d’un talent inouï pour la peinture, qui contrevient à toutes les règles de sa communauté en voulant vivre son art, jusqu’à devoir un jour la quitter. Voilà une trame faite pour « nous » plaire. Enfin un Hassidique qui a compris que nous on a tout compris et que c’est mieux chez nous !

Mais faut quand même pas prendre Chaïm Potok pour un imbécile ou un inconscient et les 1000 pages que proposent ses deux romans, au-delà de l’histoire, permettent de découvrir le quotidien hassidique, et peut-être de mieux le comprendre, ou tout du moins, de mieux l’accepter. Cette fameuse logique qui nous échappe.
Cela fait 3 mois, que je me refuse à lire les 20 dernières pages du second opus. Le suspens est de savoir si Asher Lev va, oui ou non, confier son fils aimé à la communauté afin qu’il en devienne le grand Rebbe et qu’ainsi, sa vie ne serve plus que la cause hassidique et rien d’autre. Une vie à nous faire frémir. Surtout que pour vous donner une idée du dilemme d’Asher Lev, il a fait fortune avec ses tableaux, habite en France à St-Paul-de-Vence, et il a même une piscine. Bon, c’est un peu plus profond que ça comme réflexion, mais toujours est-il que je n’arrive pas à savoir quelle fin me plairait. D’un côté, je me dis qu’on propose à l’enfant une vie qui n’est pas une vie. Mais de l’autre, j’ai beaucoup appris à travers ces pages, de la lumière qui guide la communauté hassidique et la laisser dépérir serait une vie sans sens à la vie.

Mais la vie n’est pas un roman. Il faut s’en accommoder.

18 avril 2012



* Image : http://famillemtv.blogspot.ca/2010/06/la-vie-des-autres.html


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