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Syrie: Pourquoi le Plan de paix de Kofi Annan est condamné à l’échec

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La crise politique syrienne dure depuis plus d’un an. Faisant notamment des milliers de morts. Pour s’en sortir, Kofi Annan a proposé un plan en six points. Mais cette initiative internationale est condamnée à l’échec. Un développement inscrit dans plusieurs de ses éléments. Auxquels s’ajoute la mauvaise foi d’un régime tyrannique déterminé à garder le pouvoir quoi qu’il coûte à la Syrie.

À l’ombre du Printemps arabe, le peuple syrien a voulu se débarrasser du régime autoritaire des Al Assad. Une éventualité que celui-ci ne veut en aucun cas envisager. Rendant la crise politique encore plus meurtrière. D’où l’impérieuse nécessité de trouver une solution mettant un terme à ce bain de sang qui a déjà fait, selon les chiffres des Comités de coordination locale (LCCS) en date du 9 mars 2012, 9 321 personnes tuées, dont 3 393 personnes pour la seule ville de Homs. La plupart de ces morts sont des civils, victimes des exactions du régime en place. Pour briser cette dynamique, Kofi Annan a proposé un plan de sortie de crise. Il aimerait voir son initiative réussir là où celle arabe a échoué en janvier dernier. Sans oublier le rejet à deux reprises au Conseil de sécurité des résolutions contre Damas en raison du double veto sino-russe, et les inefficaces sommet arabe en Irak et celui des "Amis du peuple syrien" à Istanbul.

À trop vouloir ménager la chèvre et le chou, le plan Annan se condamne à l’échec

Le plan de paix de l’émissaire spécial des Nations unies et de la Ligue arabe à Damas préconise six points. 1er) La mise en place d’un «processus politique ouvert, dirigé par les Syriens» avec la double ambition de rencontrer les «préoccupations légitimes de la population» et choisir, à la demande de l’envoyé spécial de Ban Ki-moon, un «interlocuteur» disposant des pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de sa tâche. Mais comment M. Annan a-t-il pu imaginer la possibilité d’engager un véritable dialogue politique entre, d’une part, un régime tyrannique qui a perdu toute légitimité aux yeux de son peuple et qui s’entête à rester au pouvoir à n’importe quel prix et, d’autre part, une opposition qui en a souffert et qui cherche par conséquent à l’en évincer? D’ailleurs, l’opposition n’est pas dupe. Elle sait qu’accepter de négocier avec un régime Assad condamné à terme, c’est lui accorder un sursis et un semblant de légitimité. Chose que l’opposition de l’intérieur ne saurait tolérer. Aussi, comment un dialogue politique «ouvert» à Assad pourrait-il rencontrer les «préoccupations légitimes» d’une population qui ne veut plus de son régime? Et puis, comment imaginer un dialogue entre deux parties dont le rapport de forces est déséquilibré à la faveur du détenteur du pouvoir? Encore, comment s’entendre sur ces mêmes «préoccupations légitimes de la population»? Qui les définit? Enfin, qui va être «l’interlocuteur» de l’envoyé spécial de Ban Ki-moon? Comment va-t-il être désigné? Sur quels critères et par laquelle des parties en conflit? Comment s’assurer qu’il dispose de pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de sa tâche et que l’homme fort de Damas ne s’en servirait pas pour faire capoter le processus sous un prétexte quelconque?... Des questions sur lesquelles le plan Annan est resté silencieux.

2e) Le plan de paix prône également la cessation urgente et effective, sous la supervision de l'ONU, des combats et de toute forme de violence armée par toutes les parties à commencer par celles du régime, suivies dans les 48 heures par celles des insurgés de l'Armée syrienne libre (ASL).

Cette formulation souffre de trois handicaps importants. D’abord, elle voit la symétrie des forces là où il y a asymétrie militaire entre les forces loyalistes et les insurgés. Les premières comptent des dizaines de milliers de militaires et autres forces de sécurité disciplinés, entraînés, bien équipés et régulièrement payés. Elles sont épaulées par des miliciens loyalistes agressifs. Leur font face quelques milliers de personnes désorganisées, sous-équipées et sous-payées. Au sein de l’ASL se côtoient des déserteurs de l’armée régulière et d’apprentis insurgés.

Ensuite, en mettant ces deux parties sur le même pied d’égalité, M. Annan cède de facto à la lecture assadienne du conflit. Mais les forces armées de ce dernier ne sont-elles pas les véritables responsables de l’écrasante majorité des pertes en vie humaine? Quand les insurgés utilisent quelques armes légères contre les forces de sécurité, quand ils les ont ou peuvent s’en servir, les hommes d’Assad n’hésitent pas quant à eux à se servir de toute leur puissance de feu pour écraser dans le sang la révolte populaire.

Enfin, l’illusion symétrique des forces en présence selon la formulation du plan Annan peut apporter de l’eau au moulin de la propagande du régime qui s’efforce depuis plus d’un an de dépeindre les insurgés comme une menace redoutable pour l’État, ce qui est susceptible de justifier une riposte destructrice. Facilitant le cas échéant le travail damascène de sabotage de l’initiative de l’ex-secrétaire général de l’ONU.

3e) Le plan Annan prône aussi la libération accélérée des détenus des deux parties. Cette formulation donne l’impression d’une autre symétrie illusoire entre les deux camps. Si les insurgés détiennent quelques prisonniers loyalistes, les geôles syriennes renferment quant à elles, selon les chiffres des LCCS, 20 628 détenus. Sans parler de plus de 100 000 Syriens qui n'ont pas pu échapper à une forme ou une autre de détention depuis le début de la révolte. Ces prisonniers sont systématiquement torturés au point de causer la mort de plusieurs d’entre eux.

Un biais supplémentaire de ce volet de fin des détentions arbitraires consiste à donner l’impression que M. Annan (demande et) s’attend à ce que Damas rende publique la liste de tous les lieux de détention et permette leur accès à une tierce partie. On peut penser ici, entre autres, à la Croix-Rouge Internationale. Il faudrait vraiment être "naïf" (ou faire semblant de l’être) pour oser croire que le régime tyrannique des Al Assad s’y conforme. Aussi, comment faire pour s’assurer que les listes des détenus qui seront établies, avec le concours principal de Damas, soient exhaustives? Encore, comment faire pour que toute la vérité soit établie sur le destin des détenus dont on dira avoir perdu la trace? Une fois qu’il aura libéré ces détenus pour motifs politiques, Damas leur permettra-t-il d’engager des poursuites contre l’État? Ou, comme il faudrait s’y attendre, les en empêchera-t-il, sous toute sorte de prétextes fallacieux?

4e) Le plan Annan préconise encore la garantie par Damas du respect des droits politiques du peuple syrien en matière de liberté d'association et de droit de manifestation pacifique. Si l’ONU reconnaît ces droits comme faisant partie du patrimoine commun à toute l’humanité, il n’en a jamais été ainsi en Syrie. Encore moins depuis le début de la révolte. Le régime Assad n’a jamais accepté que des partis politiques concurrencent son parti baasiste dans l’encadrement de la population. Il s’est toujours opposé à la structuration de la société civile ou à l’ascension de figures publiques indépendantes de lui. Les douze derniers mois ont amplement illustré son hostilité à toute manifestation pacifique de l’opposition à son régime. Étant donné que l’exercice de ces droits va à l’encontre de la culture et des règles du régime en place, comment Kofi Annan a-t-il pu imaginer que Damas laisserait faire sans tenter de les vider de leur substance?

5e) Le plan de paix prône aussi l’acheminement de l’aide humanitaire à toutes les zones touchées par les combats. Cette formulation est boiteuse car elle présente la situation sur le terrain comme s’il s’agissait d’un état de catastrophe naturelle, alors qu’en fait on a à faire à un régime engagé dans une politique d’écrasement sanglant d’une révolte populaire présente dans différentes zones du pays. D’où la stratégie militaire d’encerclement de villes, villages et quartiers entiers avant l'usage de la puissance de feu disponible. Aussi, réussir à acheminer de manière efficace cette aide humanitaire nécessitera un cessez-le-feu total et permanent et le repli de toutes les forces armées sur leurs casernes. Autrement, la mise en place d’un mécanisme coordonnant  l'heure et les modalités exactes de cette «pause humanitaire quotidienne» ne sera d’aucune utilité réelle. Pis: le plan Annan servirait alors à couvrir la continuation d’opérations militaires menées contre les zones encore non-soumises. Ce qui serait le contraire de l’objectif affiché.

6e) Le plan Annan préconise enfin de garantir aux journalistes nationaux et étrangers la liberté d’accès et de mouvement dans l’ensemble du pays.

Jeu de dupes et lisibilité de la politique du régime Assad

L’émissaire conjoint de l’ONU et de la Ligue arabe s’est rendu à Damas pour convaincre les autorités syriennes d’accepter son plan. Ce sera annoncé le 29 mars par le président Assad en personne au cours de son message au sommet des pays émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à Delhi, en Inde (Cf. dépêches AFP et Reuters, 29 mars 2012). Il s’est également engagé à cette occasion à n’épargner «aucun effort pour faire réussir» la mission de «l’émissaire spécial de l'ONU» (sic). Mais il n’a pas pu s’empêcher d’exiger en échange de l’envoyé spécial de Ban Ki-moon qu’il obtienne des engagements de deux types d’acteurs. D’abord, des insurgés. L’arrêt des «actes terroristes commis par les groupes armés», leur «retirer les armes» et les «inviter à cesser de kidnapper les innocents, de les tuer et de détruire les infrastructures des secteurs public et privé». Ensuite, l’homme fort de Damas demande à M. Annan d’obtenir des puissances étrangères, sans les nommer, (en l'occurence la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar, ndlr) qui fournissent aux  rebelles appui politique et aide financière et militaire «d'arrêter cela immédiatement». Un appui qui, dit-il, facilite «les opérations terroristes en Syrie». Peine perdue puisque ces puissances ne cachent plus leur ralliement à l’option de changement de régime à Damas.

Tout en reprenant ici les éléments principaux de son inefficace rhétorique des derniers douze mois cherchant à ôter toute crédibilité à son opposition, le dirigeant syrien cherche à faire de la mission internationale un agent de sa politique sécuritaire à l’interne et un auxiliaire de son offensive diplomatique à l’international.

Fort à la fois de l’approbation, le 21 mars, par le Conseil de sécurité de l’ONU de son plan de paix, de l’adresse d’Assad aux BRICS et du soutien des "Amis du peuple syrien", M. Annan s’est rendu à Damas le 5 avril. Conformément à son accord avec les autorités, la mise en place de son plan doit être entamée par un cessez-le-feu et un désengagement militaire accomplis le 10 avril, avant le début de l'acheminement de l'aide humanitaire.

Mais même jusqu’à cette date symbolique du 10 avril, le régime a poursuivi sa campagne répressive sanglante contre les zones insurgées avec l’espoir de réussir à épuiser l’opposition politique et à écraser le soulèvement. Quitte à rejeter la responsabilité de l’échec du maintien d’un semblant d’accalmie sur les rebelles. Justifiant du coup la reprise de sa répression. Avec comme enjeu de gagner encore du temps et de se maintenir au pouvoir, à l’ombre du patronage russe.

En soutenant le plan Annan, la "communauté internationale" semble miser sur une illusoire transition politique à Damas. Le régime Assad ne cédera rien sur l’essentiel pour deux raisons principales. D’une part, il pense que la protection sino-russe au Conseil de sécurité l’épargnera de toute résolution contraignante et lui permettra de se donner un peu plus de temps pour écraser son opposition. Et d’autre part, il interprétera dans le contexte actuel toute ouverture internationale comme signe de faiblesse. Autre déconvenue du plan Annan: le règlement définitif de cette crise politique sera renvoyé à plus tard. Contribuant au pourrissement de la situation non seulement au niveau local, mais également sur le plan régional. D’ailleurs, il n’est pas exclu qu’un pouvoir retranché derrière le bouclier de la famille Assad et du clan alaouite se livre à des actions de vengeance contre de voisins ayant donné refuge à son opposition.

**

Ceux qui se sont enflammés, chacun pour des raisons qui lui est propre, pour le plan de paix de Kofi Annan vont rapidement déchanter. Ils se rendront compte qu’au lieu de résoudre la crise politique et mettre un terme au bain de sang quotidien en Syrie, il ne fera que retarder la date fatidique de son règlement. Cette aubaine pour le régime en place lui permettra de se maintenir quelque temps encore en place et de poser des gestes voulu comme preuve de sa viabilité (dont l’organisation des prochaines élections législatives). D’ici-là, il n’est pas exclu qu’à très court terme le pourrissement de cette situation déborde les frontières de la Syrie pour toucher l’ensemble de ses voisins.

10 avril 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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