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Maroc: Amina Al Filali, une mineure victime de l’idéologie de l’honneur

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le suicide en mars 2012 de l’adolescente Amina Al Filali (16 ans) a eu l’effet d’un électrochoc sur la société marocaine. Six mois seulement après avoir été obligée par la loi à se marier avec celui-là même qui l’avait violé... Un conjoint violent. Ce drame a suscité un important débat au royaume et sur la Toile sur le thème de la protection légale des femmes. Ouvrant également la voie à une discussion sur le fondement idéologique d’une législation largement misogyne.

Amina Al Filali était une mineure marocaine. Le 10 mars 2012, elle s’est enlevée la vie, à Larache (une ville du nord du Maroc), à l’âge de 16 ans! Après avoir avalé un poison, la mort-aux-rats… En signe de désespoir et d’impuissance face à une société qui l’avait livré, poings liés, à un conjoint violent pour sauver de factices apparences.

Amina Al Filali, une adolescente contrainte à épouser son violeur…

Il y a six mois, on l’a contraint à épouser un dénommé Mustafa (25 ans) qui l’avait accosté dans la rue, armé d’un couteau, avant de la violer en 2011. Elle avait 15 ans.

Elle a déposé une plainte. Comme il est souvent coutume dans ce genre d’affaire au Maroc, on a suggéré à ses parents, à la place de persister, d’accepter que leur fille encore mineure se marie avec celui-là même qui l’avait violé. Comme l’avait expliqué sa mère à une journaliste du téléjournal du bulletin de fin de soirée de TV5-Monde (17 mars), il fallait accepter pour «sauver l’honneur de la famille»!

Mais l’agresseur avait au début refusé qu’on lui impose cette transaction. Se voyant menacé du dépôt de la mise en accusation par le procureur du Roi, le prédateur sexuel a fini par y consentir. Étant donné qu’Amina était mineure au moment des faits, il fallait obtenir l’accord d’un juge civil. Ce sera chose faite.

En acceptant de marier Amina Al Filali, son agresseur a échappé à la peine de réclusion encourue en cas de viol. À ce propos, le Code pénal marocain condamne le violeur de 5 à 10 ans de prison ferme et de 10 à 20 ans en cas de viol sur des mineurs (article 475).

Abandonnée par une fratrie qui sentait son honneur bafoué et livrée à une belle famille qui ne voulait pas d’elle, Amina a souffert le martyr aux mains d’un mari très violent et qui de surcroît prenait très mal le fait d’avoir été contraint à se marier à celle dont il voulait seulement faire un jouet sexuel l’espace de quelques instants de jouissance. Ne pouvant plus supporter cette situation devenue infernale, elle a préféré y mettre un terme. Une manière de crier sa colère, son désespoir et son impuissance face à une fratrie, une belle famille, un pédophile et une société largement misogyne qui s’étaient, chacun à sa manière, montré cruels à son égard.

«La loi m’a tuer!»

Le suicide d’Amina Al Filali a agi comme un électrochoc au niveau de la société. Le 17 mars, soit une semaine après le drame, des centaines de femmes (selon ce qu’a rapporté un témoin à Tolerance.ca) s’étaient donné rendez-vous devant le parlement dans la capitale Rabat. Elles étaient accompagnées de nombreux hommes, en signe de solidarité. Ce Sit-In a été à l’initiative de Woman-Shoufouch, un réseau social anti-harcèlement sexuel présent sur la Toile. Parmi les organisations féminines présentes à cette occasion, il y avait, entre autres, la Ligue de défense des droits des femmes (LDDF) et l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM). Mais si certaines figures du féminisme d’État, restées à l’écart du Printemps marocain et continuant à se servir de la question des femmes comme d’un tremplin politique, se bousculaient pour prendre la parole devant les médias officiels et étrangers qui s’étaient déplacé pour couvrir l’événement, l’atmosphère était, selon notre témoin, «lourde» à cause du drame. Certaines militantes démocrates présentes sur place craignaient également que le pouvoir récupère ce drame à des fins de communication publique à l’endroit de l’Occident, tout en refusant en fait d’apporter une réelle protection juridique aux femmes contre les violences sexuelles.

Sur les banderoles, on pouvait lire différents slogans en langues arabe et française: "La loi m’a tuer!", "Nous sommes tous Amina Al Filali", "Amina martyre", "Amina et les autres, victimes de l'article 475 du code pénal", "Mettons fin au mariage des mineures", "Halte aux violences contre les femmes", "Abrogez la loi" (article 475 du Code pénal, ndlr), etc.

La blogosphère marocaine était également de la partie. En plus d’une page Facebook intitulée "Nous sommes tous Amina Al Filali" et d’une pétition pour l'abrogation dudit "l'article de loi criminel", deux militantes démocrates et féministes, Najiba Berrada et Kenza Gaïa, ont créé un groupe sur Facebook dénommée "La marche des femmes libres." En quelques jours, en date du 20 mars, elles ont réussi à recruter onze autres administratrices et à mobiliser 2778 membres. Ce qui en dit long sur leur efficacité et le besoin d’une telle initiative en ce moment. Selon la déclaration de Mme Berrada faite à Tolerance.ca, les membres de son groupe ont un seul objectif: «faire abolir la loi de la honte, en l’occurrence les articles 475 et 418, qui a coûté la vie à Amina et bien d’autres». Pour plus d’efficacité, ce groupe recrute ses membres tout en «faisant abstraction de nos convictions politiques, religieuses ou autres», nous a-t-elle précisé.

Si le suicide d’Amina Al Filali a permis de jeter la lumière sur le controversé article 475 du Code pénal, plusieurs groupes féminins ont également pointé d’un doigt accusateur en vue de leur abrogation d’autres articles misogynes, dont les articles 488 et 490 du Code et l’article 20 de la Moudawana (Code de la famille).

Femmes, patriarcat et culture du droit

Pour saisir l’action sociale de "complicité" de facto des acteurs liés à ce drame, il faudrait garder à l’esprit l’idéologie de l’honneur qui est à la base du système de représentation mentale des rôles des hommes et des femmes au sein de la cellule familiale et de leurs relations en société.

Au Maroc, le système culturel demeure largement imprégné de valeurs traditionnelles, malgré plusieurs acquis modernes, mais qui demeurent toutefois fragiles. Dans cette société en transition, la famille au sens traditionnel reste l’unité de référence par excellence pour la population. En son sein, les enfants des deux sexes sont souvent socialisés en fonction des rôles différents auxquels on les prépare pour la vie en société. Dans cette unité, on inculque souvent aux enfants des deux sexes, dès leur jeune âge, deux idées complémentaires trouvant leur racine dans l’idéologie de la tribu préislamique: l’idée de supériorité du mâle et celle de la petite fille dépositaire de l’honneur de la famille, et donc du groupe primaire. Alourdissant les frêles épaules de celle-ci d’un poids insoutenable.

Alors qu’on encourage le côté "découverte" du monde extérieur chez le garçon (voulu comme signe de virilité et de puissance), on s’efforce d’acculturer la fille à l’idée d’une division sexuelle de la vie en société. C’est pourquoi même sa tenue vestimentaire et sa posture physique deviennent un enjeu symbolique pour la reproduction culturelle des rapports entre les sexes à l’intérieur de l’unité familiale et au-delà. Si la représentation idéal-typique du rôle professionnel du mâle est celle d’un travailleur à l’extérieur de l’unité domestique pour pourvoir aux besoins du couple et de la famille, celle de la femelle la cantonne à des tâches domestiques ou assimilées (éducation, santé, services, conseil...)

Dans ce même cadre culturel patriarcal, le mariage n’a pas en principe pour vocation de lier le destin de deux êtres qui s’aiment, mais plutôt de consolider une alliance sociale entre deux familles. Indépendamment des désirs des premiers concernés. Comme il est d’usage dans chaque transaction entre deux parties, on s’attend à ce que la "marchandise" soit en "bon état". Autrement dit, à ce que la fille demandée en mariage soit encore vierge. Cette logique sociale implacable réduit donc toute une personne, sa personnalité, son honneur… à son hymen.

Puisque la fille est, selon les propos d’une féministe marocaine tenus à Tolerance.ca, la gardienne de «l'honneur de sa famille», elle a donc tout intérêt à conserver sa virginité jusqu’au jour du mariage. À défaut de quoi, tout son groupe primaire se sentirait donc sali et son honneur bafoué. C’est ce qui s’est passé pour Amina.

C’est donc pourquoi, en acceptant de laisser une victime se marier et vivre avec son agresseur, on cherche d’abord et avant tout à sauver les apparences de l’honneur du groupe et éviter l’opprobre de la société. Sans le moindre égard pour l’impact d’une telle union sur l’équilibre psychologique et la santé mentale de la victime.

L’idéologie patriarcale à la base du droit pénal valorise les us et coutumes de la société au détriment de la dignité de la femme. C’est ce qui explique la déclaration de la ministre islamiste de la solidarité, de la femme et de la famille, Bassima Hakkaoui, qui a préconisé un «débat» national sur la loi incriminée. Comme si la situation n’était pas déjà assez grave et qu’elle avait encore besoin d’être débattue avant de prendre la décision qui s’impose. Son camarade et ministre de la justice, Mustapha Ramid, a quant à lui eu le culot de dire qu’il avait la preuve qu’Amina Al Filali n’a pas été violée. Une façon de se défiler devant ses responsabilités. Mais cela ne change rien au fait qu’il est temps pour le législateur d’abroger l’article incriminé pour le remplacer par une nouvelle loi à même de protéger toute mineure de prédation sexuelle. Une telle législation pourrait porter le nom de ''la loi Amina Al Filali.'' Tout en interdisant strictement le mariage de mineurs, il faudrait également durcir la loi sur les violences sexuelles et appliquer les sentences prononcées.

**

Globalement, il faudrait faire une refonte de l’ensemble du droit marocain pour qu’il se conforme, entre autres, aux dispositions de la Convention sur l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes (une loi déjà ratifiée par le Maroc). À cela s’ajoute l’impératif d’éducation populaire pour faire évoluer les mentalités dans ce sens. Sans oublier le rôle que peut jouer le lobbying d’organisations de la société civile pour faire évoluer la loi. D’ailleurs, le dimanche 25 mars, le groupe "La marche de femmes libres" organise un sit-in à Casablanca à 15h devant le tribunal de première instance sis Place des Nations unies. Des acteurs de la société civile y sont conviés.

20 mars 2012



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Fin de l'article 475
par Temsamani Rachid le 20 mars 2012

Avec une sériebd'articles comme celuinrédigé par si Aziz, on peut considérer que l'article 475  est vraiment bien fini. Dans quelques années on en parlera encore comme un souvenir d'un douleur eux lointain passé injuste. Amina est la Bouazizi du Maroc. Qu'elle repose en paix ! Elle n'a probablement connu que les souffrance de la vie misérable à laquelle le destin cruel l'a jeté.

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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