La pièce présentée au théâtre Denise Pelletier est une adaptation réussie de l’œuvre de Federico Garcia Lorca, alternant entre les dialogues, les danses et les chants qui donnent un rythme plaisant, parfois très drôle, à ce qui est en fait une réelle tragédie.
La Maison de Bernarda Alba (Alba la blanche dans sa robe noire) est hermétiquement close de toutes parts. Malheur à ce qui pourrait s’en échapper. Dans la chaleur de l’été andalou, cette demeure aux murs épais ressemble à une cocotte en ébullition, tellement soumise à la pression de la vapeur que la moindre faille la fera exploser. Tant qu’Antonio Maria Benavides, l’époux de Bernarda, y vivait, l’espoir subsistait sans doute encore d’une existence à peu près supportable pour les cinq filles. Mais à présent que la veuve enterre son deuxième mari, cette femme de poigne tyrannique a décidé de strictement se conformer à une tradition dont elle a dû pourtant souffrir elle-même. Augustias, l’enfant de son premier mariage, l’aînée défraichie de 39 ans épousera le beau Pepe El Romano intéressé par la dot dont elle est l’héritière. Les autres filles, Magdallena, Amelia, Martirio et Adela, âgées de 30 à 20 ans, demeureront cloîtrées pendant huit longues années que doit durer le deuil de leur père, ce qui rend encore plus incertain leurs mariages éventuels.
D’autres femmes tentent de survivre entre ces quatre murs et y étouffent aussi. Il y a Maria Josepha, la vieille mère folle et désinhibée de Bernarda; La Poncia, la domestique de toujours qui pourrait être la jumelle opposée de Bernarda, et deux jeunes servantes dont l’une au moins satisfaisait les désirs d’Antonio tant qu’il était vivant.
Dans l’asphyxie pesante de cette quasi prison, et sous la surveillance de son geôlier intraitable en la personne de Bernarda, les rivalités, les jalousies, les violences, les sentiments d’amour et de haine sont exacerbés entre les cinq malheureuses vierges qui ne peuvent espérer aucun échappatoire. L’unique faille réside dans la proximité de Pepe El Romano, qui n’apparaît pas dans la pièce, mais qui rode toutes les nuits autour de la maison…
Cette dernière pièce de Federico Garcia Lorca, avant son assassinat au début de la guerre civile espagnole, serait inspirée des souvenirs du poète. Au-delà du fait qu’il y dénonce l’oppression des femmes par une tradition lourde et pesante, il livre des portraits justes de différentes personnalités féminines qui tentent malgré tout de survivre, d’Amélia résignée à son sort en se réfugiant dans la piété religieuse à Adéla qui cède dangereusement à ses pulsions amoureuses en passant par Magdalena dévouée à sa petite sœur, Martirio martyre de son ressentiment et la vieille Maria Josefa qui prononce à voix haute ce que les autres n’expriment que dans leurs corps et leur violence. Seule La Poncia conserve la tête froide. Elle représente une sorte de témoin désolé qui fait pendant à la rigidité de Bernarda mais sans détenir de pouvoir sur son obstination.
La pièce présentée au théâtre Denise Pelletier est une adaptation réussie de l’œuvre de Federico Garcia Lorca (dans la traduction de Fabrice Melquiot), alternant entre les dialogues, les danses et les chants qui donnent un rythme plaisant, parfois très drôle, à ce qui est en fait une réelle tragédie. Dans un décor sobre et élégant, jouant sur les éclairages qui renvoient aux différents moments de la journée, dix actrices talentueuses se déploient pour un spectacle léger et enlevé malgré la lourdeur du sujet. C’est ce qui fait la réussite de cette production du théâtre Denise-Pelletier mise en scène par Ghyslain Filion sur un livret de Sarah Berthiaume, une musique originale de Bincent Beaulne et des chorégraphies de Danielle Hotte et Sylvie Normandin. La grande salle du théâtre était pleine d’un public jeune pour la première représentation de ce spectacle créé par les finissants du de l’Option-Théâtre du Collège Lionel-Groulx auxquels se sont adjoint des actrices plus expérimentées et plus proches des rôles qu’elles incarnent. Les ovations qu’il a reçu témoignent de sa qualité et de son accessibilité et probablement aussi d’une certaine résonnance avec des tragédies bien réelles.
La Maison de Bernarda, drame musical d’après l’œuvre de Federico García Lorca, dans une traduction de Fabrice Melquiot ; Dramaturgie et mise en scène, Ghyslain Filion ; Livret, Sarah Berthiaume ; Musique originale, Vincent Beaulne ; Distribution (par ordre alphabétique), Émilie Allard, Geneviève Bastien, Suzanne Champagne, Suzanne Garceau, Jacinthe Gilbert, Sarah Laflamme, Louise Laprade, Carolyne Mailhot, Fanny Perreault, Gabrielle Roy-Lemay; Une production du Théâtre Denise-Pelletier en collaboration avec les départements de théâtre et de musique du Collège Lionel-Groux.
Du 16 au 31 mars 2012, Salle Denise-Pelletier du TDP, 4353, rue Sainte-Catherine Est, Montréal
17 mars 2012