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Être Noir au Québec

Le prétexte du Mois de l’histoire des Noirs de février dernier me permet d’esquisser une pensée sur le fait Noir au Québec. Cette réflexion, je dois le confesser, est suscitée par un papier que mon ami et collègue, le professeur Boulou de B’béri a publié récemment dans son blog[1]. Papier dans lequel il soulignait une étrange réalité dans l’environnement médiatique canadien: l’absence de figures noires à la télévision francophone au pays. Quelque chose de troublant en fait, l’impression nette que les mondes francophones en général et singulièrement le Québec, s’accommodent mal de l’idée d’une place visible pour leurs minorités visibles.

Dans cet esprit, le professeur de B’béri signalait que même les publicités mettant en vedette des Noirs pour les publics anglophones étaient complètement « blanchies » dans leurs versions préparées pour le public québécois. C’est comme si le Noir était ce qu’il ne faut pas montrer, ce qui doit demeurer caché, cloitré dans l’ombre de la méconnaissance. Il faut souligner le fait suivant : par sa nature même qui fait appel aux sens les plus cruciaux dans la formation de notre imaginaire (la vue et l’ouïe), la télévision fait exister; elle donne vie. Par conséquent, l’absence à la télévision, c’est-à-dire si on n’entend ni ne voit le Noir, c’est l’absence sociale, c’est l’inexistence. C’est donc comme si on niait la présence de la race noire en terre québécoise.

La question que soulève le professeur de B’béri dépasse la sphère médiatique et touche à quelque chose de plus fondamental, la place du Noir au Québec. De toute évidence, il n’y est pas exactement ce qu’on pourrait appeler la bienvenue. Il y a des signes qui ne trompent pas. Groupe racial ayant le plus haut taux de scolarisation à Montréal par exemple, les Noirs y connaissent aussi un taux endémique de chômage singulièrement élevé. Et ils sont bien nombreux ces Afro-Québécois ayant maîtrise ou doctorat, qui roulent leur bosse dans le taxi, la manufacture et autres emplois à mille lieux de leur formation académique, de leur compétence. Pas étonnant que l’exil vers d’autres cieux leur soit bien souvent la seule issue vers quelque épanouissement professionnel. Beaucoup de Noirs formés au Québec, à l’instar du professeur de B’béri[2], font leurs bagages, qui pour l’Ontario, qui pour l’Alberta ou la Colombie Britannique, où ils découvrent, non sans fascination, des rapports sociaux moins racialisés, mois ethnicisés.

 

Système de classification et distribution des rôles

Dire qu’on ne reconnaît pas la présence du Noir au Québec, c’est pousser un peu l’enveloppe. Il faut admettre que dans le milieu de la boxe par exemple, ou de l’athlétisme plus largement, le Noir québécois parvient à s’épanouir. Mieux, ses succès sont célébrés dans une forme d’appropriation collective propre à créer l’illusion d’un dépassement, comme si tout d’un coup sa race n’avait plus d’importance. Il a cessé d’être, comme dirait Claude Poirier, « un individu de race noire ». Il est champion, il est notre champion. Le champion de tout le monde. C’est peut-être ici que la formule de l’anthropologue britannique Mary Douglas, « a matter out of place », prend tout son sens. Douglas ramassait par cette expression tout le système symbolique de classification qui fait qu’en société les choses aient leur place assignée, les gens aussi. Le Québec a peut-être une place pour ses Noirs, mais c’est surtout un carcan à l’intérieur duquel ces derniers doivent rester et se plaire. On le reconnaît, non comme acteur social à part entière, mais plutôt comme catégorie dont l’essence même se résume dans la couleur de sa peau. Le Noir au Québec est un archétype dont le derme d’ébène en est la substance et l’essence même.

Ceci me permet d’évoquer la manière dont les systèmes symboliques de classification opèrent : ils assignent des rôles aux catégories qu’ils ont préalablement définies. Dans son versant modéré, cette assignation est passablement anodine et se traduit par des stéréotypes et clichés a priori inoffensifs, par des formes de poncifs réducteurs certes, mais bien souvent innocents. Le Noir bon danseur, bon boxeur, bon sprinter, etc. Reste que, même à ce stade, toute dérogation suscite beaucoup d’inconfort, parce qu’elle brise les certitudes sur lesquels repose l’équilibre social, ces certitudes qui créent un certain sens de sécurité chez les membres de la collectivité. La dérogation brouille les repères.

Il arrive que cette assignation soit instrumentalisée, et c’est là son versant radical, et devient alors l’instrument moteur de l’organisation sociale, de la répartition des privilèges. Elle devient la clé qui ouvre la porte aux uns et la maintient hermétiquement verrouillée pour les autres, l’ultime outil qui sert à garder le Noir dans les gymnases et autres pistes de danse ou d’athlétisme, et à le tenir le plus loin possible des portes de Rideau Hall et autres postes de responsabilité. Et quand une entorse se produit, c’est-à-dire quand cet ordre des choses est perturbé, les réactions sont virulentes. Rappelons encore la nomination de Michaëlle Jean comme Gouverneure générale du Canada et la commotion qui a balayé le Québec.

Je pense que le Noir au Québec doit prendre pleinement conscience du paradoxe de sa place dans l’imaginaire québécois : acceptation et rejet. Acceptation tant qu’il garde sa place. Rejet s’il se permet de la quitter. Un peu comme le vigile qui mérite un signe d’approbation du patron, pourvu que le pauvre type ne se fasse pas convive; pourvu que dans son uniforme fort bariolé, il ne s’aventure pas dans la salle de réception; pourvu qu’il reste là, posté à l’entrée et ne rate pas l’occasion de se prosterner devant le maître et ses heureux invités.

 

Enclin naturel à la discrimination

« Pourquoi les chaînes francophones ont-elles tant de misères à montrer la diversité raciale de notre société? » Se demandait le professeur de B’béri dans son papier. Eh bien, mon cher, parce que c’est ainsi. Je ne pense pas que les décideurs médiatiques Québécois s’assoient pour se demander comment ils vont faire pour exclure les Noirs du portrait. Pas plus que les décideurs d’autres secteurs d’ailleurs. Non pas parce que je crois les humains incapables de tant de cynisme, mais simplement parce qu’une telle question serait déjà un pas en avant, la reconnaissance en situation concrète qu’il y a des Noirs compétents, que la société est multiraciale; la reconnaissance tangible de la présence du Noir en terre québécoise. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je pense sincèrement qu’une telle démarche, bien que sinistre, serait signe de progrès. Elle traduirait un nouvel état dans l’imaginaire québécois vis-à-vis des Noirs. Mais le Québec n’est pas rendu là. On s’y dit intégrationniste, mais le Noir s’y frotte inexorablement à un nationalisme ethno-racial qui se nourrit d’illusions universalistes.

Le système symbolique de classification a quelque chose de puissant, une force spontanée qui opère de manière inconsciente. Si bien que quand on écarte le dossier mieux étoffé d’Aboubacar ou de Mouhamadou pour privilégier celui peu substantiel de Tremblay ou de Lacroix, on ne le fait pas parce qu’on veut être méchant, parce qu’on y a mûrement réfléchi. On le fait tout simplement. Innocemment. Tout naturellement. Et il ne se trouve personne dans la bonne société pour s’en émouvoir. Parce que c’est comme ça. L’ordre des choses. Et c’est véritablement là que réside le tragique de la situation.

Au final, je dirais qu’il faut un effort conscient pour briser et refonder les cloisons mentales, un effort pénible, puisqu’il s’agit de se remettre en question et le cas échéant de procéder à une mesure de renonciation, à un rejet de pensées et d’habitudes devenues obsolètes en regard, dans le cas d’espèce, de la réalité démographique. Ceci ne consisterait pas simplement à inscrire des formules creuses du genre «La compagnie X ou l’entreprise Y est engagée à assurer la diversité et l’équité en matière d’emploi.» Il s’agirait plutôt de formuler une réelle politique de diversité dans l’entreprise, que celle-ci soit publique ou privée, et que cette politique s’applique à tous les échelons de l’organisation. Au Québec, on est loin du compte. Très loin même. Sinon, comment comprendre que dans un contexte où l’endémique discrimination à l’endroit des Noirs est bien documentée, aucune politique de discrimination positive n’ait jamais été esquissée? C’est peut-être dans le refus d’une telle démarche qu’il faut retrouver le geste antipathique, ou plus prosaïquement, l’attitude négrophobe.

 

Au Québec, tout est dans la race

Sur le fond, le Québec s’est certes émancipé, mais n’a jamais pu rompre avec Lionel Groulx. Le Québec n’a cessé de répondre à l’appel de la race. Cet appel a sans doute contribué à l’émancipation collective; il a généré de grands rêves et ouvert sur la mise en œuvre de grands projets qui contribueront à l’émergence du Québec moderne. Et aujourd’hui, l’expression French Canadian n’a plus le même sens qu’à l’époque des porteurs d’eau. « Maîtres chez nous » n’est plus une aspiration pour les Québécois, mais une réalité. Pourtant, les « descendants » de Groulx continuent de ressentir cette insécurité congénitale, cette appréhension existentielle des époques pré-Révolution tranquille. Une insécurité qui, dans le contexte actuel, je dois l’avouer, dépasse mon entendement.

Mettre le Québec face à ses incongruités vis-à-vis des Noirs, c’est surtout, et davantage d’ailleurs, poser un tremplin vers une forme d’introspection communautaire. J’ai la ferme conviction que nous n’avons pas encore compris qu’au Québec, tout est dans la race. Le Québec vit et se nourrit de la race, c’est-à-dire du discours racial. La peur de son extinction, sa survie, son épanouissement. Tout est race au Québec. Pour s’en convaincre, il suffit de porter un peu attention au débat public sur la composition du Canadien de Montréal. Pensons encore à « l’argent et le vote ethnique »... Le Québec réfléchit en termes de race, race comprise dans l’acception spécifique de Lionel Groulx. Mais nous les Noirs, nous ne l’avons pas encore réalisé, sans doute éblouis que nous sommes par les mystifications d’ouverture de la Belle Province. Mais surtout, atomisés que nous sommes dans nos ambitions, chacun de nous apparaissant englué dans une quête obsessive de valorisation par l’autre, ce sempiternel « complexe de dépendance vis-à-vis du Blanc », pour emprunter la formule de Fanon. En d’autres termes, nous devons cesser de trouver la causalité de notre condition uniquement dans l’action de l’autre, dans sa gestion; car il s’agit là, très manifestement, d’une entreprise stérile.

Le fait est que la société québécoise a du mal à voir au-delà de l’ébène de notre derme, au-delà du crépu de notre tignasse. Prenons-en acte. Nous sommes dans un univers que gouverne un principe de survivance. Pour le Noir dans la société québécoise, cette survivance sera collective ou ne sera pas. Ainsi, chacun de nous doit commencer à penser un peu moins à son nombril, et se saisir de la responsabilité que lui confère le foncé son derme. C’est là un point de départ obligé, si l’Afro-Québécois aspire à devenir davantage qu’une banale tâche dans l’étendue du blanc, s’il veut se faire motif à part entière d’une toile qui se colore.

2012-02-29

[1] http://muna-bonabedi.blogspot.com/2012/02/lembarrassante-question-de-la-race.html

[2] Récipiendaire en 2007 d’une subvention d’un million de dollars sur  5 ans du CRSH pour son programme de recherche Promised Land Project: The Freedom Experience of Blacks in the Chatham and Dawn Settlements.

 



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Il y a actuellement 2 réactions.

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Encore
par Martin Duchesne le 15 avril 2012

Un autre article pour traiter les Québécois de racistes. Quelle surprise!

Nous les Occidentaux, on doit d'éduquer, s'améliorer, s'adapter aux autres, leur trouver des emplois, leur donner de l'argent, s'ouvrir aux autres cultures, faire marcher l'économie, bâtir un monde meilleur.

Pendant ce temps, les noirs n'ont qu'une seule activté: Traiter les autres de racistes. Ça donne les résultats qu'on voit.

Et Dieu créa aussi un Martin Duchesne
par Lauvia Dream le 14 novembre 2012

Mon pauvre ami Martin (si je puis t’appeler ainsi ),

 

On voit une fois de plus qu’il y en a un qui ne comprends pas ta propre langue et se prend pour Dieu en personne.

Avoir à lutter pour trouver d'abord sa dignité et ensuite sa place dans la société, le monde, n’a rien de plaisant. On voit très bien que tu fais partie de ceux-là qui pensent que le Noir n’aurait jamais dû existé. Tu le balbuties d’ailleurs avec tes mots d'un gamin à qui on vient de retirer sa sucette.

Le généreux HOMME BLANC qui éduque, nourrit, protège etc: Quand on éduque on s’attend à ce qu’il y ait des résultats. Alors peux-tu seulement répondre à quelques questions, deux ou trois?

1) a-t-il seulement réalisé que l'objet de son éducation porte de beaux fruits et qu’il serait temps de les récolter et non pas s’entêter à coup d’engrais, à vouloir redonner sa jeunesse à un verger peuplé d’arbres vieux et moribonds?

2) en dehors des prix Nobel de la paix et de littérature attribué aux Noirs certainement pour leurs belles histoires contées qu'on utilise pour distraire la galerie, dans quelle autre discipline s’est-il encore distingué – j’entends par ceci " récompensé ", au cas où ta langue maternelle t’échapperait? Est-ce à dire qu’ils ne sont pas brillants en sciences? Consulte donc cette autoroute de l’information qu’est INTERNET. Les savants NOIRS de l’histoire. Pourtant ils sont ignorés de tous, leurs noms répondant absents dans tous les manuels éducatifs. Si ce n’est pas  une volonté bien marquée du grand généreux à l’épiderme si blanc, pour paraphraser le Dr. Kamga, qui s'évertue à vouloir tant affirmer sa suprématie, q'aurait donc ce mépris pour signification?

Je pourrais me mettre à te citer  "de petites contributions" de l’homme Noir à l’évolution de l’espèce – Humaine je l’entends, et si des fois ils ne sont pas considérés comme tels, je te laisse imaginer l’étendue et la "splendeur " des conséquences que cela impliquerait – mais je me garderais bien de le faire, car vois-tu, tu pourrais réaliser jusqu'où tout l’honneur sur lequel repose votre magnificence, à toi et à tes semblables, toute la grandeur disais-je, s’est construite sur le travail acharné et dévoué de ces…laissés pour compte que l’on nourrit, éduque, fouette aussi,  et ca tu l'avais oublié.

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