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Iran: Asghar Farhadi, Hollywood et la politique de l’émotion

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le film ''Une séparation'' du réalisateur iranien Asghar Farhadi a remporté, dimanche 26 février 2012, l'oscar du meilleur film étranger lors de la cérémonie des Oscars de l’académie de Hollywood. Une première iranienne récupérée instantanément par une rhétorique belliciste d'un régime aux prises avec des menaces extérieures.

 

Asghar Farhadi (1972-) est un scénariste et réalisateur iranien. Il a réalisé quatre films entre 2003 et 2009 et deux séries télévisées en 1998. Il a également écrit le scénario de trois films. Il a été primé à plusieurs reprises dans plusieurs festivals internationaux prestigieux à l’extérieur de son pays. Son plus récent film, ''Une séparation'', a récolté plusieurs prix internationaux: l’Ours d’or (Berlin en 2011), le César (Paris), le Golden Globe et enfin l’Oscar du meilleur film étranger (2012) décerné par l’Académie d’Hollywood lors de sa 84e cérémonie des Oscars. Une première pour un film iranien puisque le film ''Les Enfants du paradis'' de Majid Majidi n’avait pu en 1997 dépasser le stade de film nommé.

Géopolitique de l’émotion

Le film ''Une séparation'' raconte l’histoire d’un drame familial. Cette famille de Téhéran est plutôt aisée. Quand sa femme Simin (Leila Hatami) le quitte, Nader embauche une aide-soignante de condition très modeste pour s'occuper de son père atteint d’Alzheimer. Mais il ne savait nullement que sa nouvelle employée voilée était enceinte et travaillait sans le consentement de son mari, un homme psychologiquement instable. Aussi, sa jeune fille Termeh est tiraillée entre lui et sa femme qui rêve d’immigrer et qui s’est installée chez ses parents après avoir vu sa requête rejetée.

Grâce à sa liberté de ton, le cinéaste touche à des thèmes comme la tradition et les relations entre les hommes et les femmes et restitue les souffrances d’une société transitionnelle aux prises avec ses tabous, ses contradictions et l’émergence de l’individu. Loin des clichés véhiculés en Occident sur l’Iran, ce film nous montre une société beaucoup plus moderne qu’on aurait pu l’imaginer. Une société travaillée par des contradictions multiples entre la façade morale de l’ordre théocratique et les pratiques sociales courantes du mensonge et de la manipulation (code du Tarof).

De l’avis de nombre de critiques cinéma des deux côtés de l’Atlantique, l’oscarisation du film iranien est tout à fait méritée pour ces qualités cinématographiques et dramatiques indéniables.

Il est fort probable que la subtilité de la contestation sociale (et donc politique) de M. Farhadi a également joué un rôle au moins partiel dans l’influence du choix des jurés de l’Académie.

Comme il est de coutume lors de la réception de ce prix, le lauréat iranien a prononcé un court discours. Livrant son message à différents publics cibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sachant que tous les yeux iraniens chez lui et à l’étranger regardaient, avec fierté, la cérémonie des Oscars et guettaient tout ce qu’il allait dire, Asghar Farhadi a dédié «fièrement cette récompense au peuple (iranien)». Une manière, peut-être, de se prémunir du courroux de l’aile conservatrice dure au sein du régime islamique, dont certains membres lui avaient reproché son angle critique de l’ordre social.

À l'adresse des États-Unis, il s’est improvisé porte-voix de son peuple. Ainsi, au lieu de verser dans la «guerre, l’intimidation et l’agression» vis-à-vis de son pays, il a au contraire invité les Américains à regarder l’Iran «à travers sa riche et ancienne civilisation» qui serait, selon lui, «cachée derrière la poussière des politiques».

À l’en croire, on pourrait penser que l’Iran est «un peuple qui respecte toutes les cultures et les civilisations, et déteste l'hostilité et les ressentiments». Mais la réalité est plus complexe que ne prétend ce tableau idyllique.

L’Iran est une mosaïque d’ethnies et de tribus. Si des membres de groupes minoritaires occupent des positions prééminentes (dont l’Ayatollah Ali Khamenei) au sein des structures du pouvoir, c’est le groupe majoritaire aryen qui domine la vie politique et économique du pays. Les différents groupes minoritaires, qu’ils soient  ethniques, religieux ou confessionnels se plaignent de différentes formes de discrimination. En outre, les pressions de plus en plus fortes exercées de l’extérieur sur la République islamique pour, dit-on, l’empêcher d’acquérir l’arme atomique, ne sont pas de nature à rassurer le régime autoritaire sur la fidélité de ces minorités à son égard. D’ailleurs, de plus en plus de groupes minoritaires font montre de leur mécontentement à l’égard de la discrimination dont ils sont victimes (Kurdes, Arabes, Baloutches, etc.).

À cette réalité ethnique très tendue s’ajoutent des relations extérieures de la République islamique qui sont loin d’être celles d’un pays qui «respecte toutes les cultures et les civilisations, et déteste l'hostilité et les ressentiments».

Il suffit d’écouter la rhétorique des hauts dirigeants iraniens pour se rendre compte du contraire des affirmations du réalisateur iranien. Aussi, Téhéran n’hésite pas à se servir de différents moyens pour mener ses guerres de basse intensité notamment au Moyen-Orient. Différentes opérations de nature terroriste sont là pour l’attester. Sans parler des menaces réitérées par le président iranien actuel, M. Mahmoud Ahmadinejad, à l’endroit de l’État d’Israël.

D’ailleurs, aussitôt l’Iran déclaré gagnant à la cérémonie des Oscars, la télévision nationale n’a pas hésité à présenter l’exploit de M. Farhadi non comme une illustration de la qualité du cinéma national, mais plutôt comme une victoire sur le «régime sioniste» (autrement dit l’État d’Israël qui était représenté par le film ''Footnote''). En inscrivant l’exploit cinématographique dans un registre national de guerre froide contre l’ennemi et «petit Satan sioniste», Téhéran a rompu le ''charme'' que voulait entretenir le gagnant de la soirée.

On est donc loin du tableau idyllique brossé par le réalisateur iranien.

**

Le film ''Une séparation'' a soufflé la vedette à d’autres productions de grande qualité et toute aussi méritantes, dont le film ''Monsieur Lazhar'' du réalisateur québécois Philippe Falardeau. La lecture du court discours du réalisateur iranien a permis, s'il en était encore besoin, de voir l'intérêt grandissant que les Américains accordent au pays des mollahs. En applaudissant de manière nourrie, l'establishment de la culture populaire américaine (et donc ''la gauche'') a montré qu'il aimerait croire au message d'ouverture livré par Asghar Farhadi. Mais la situation dans la région est loin de leur faciliter la tâche.

29 février 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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