Elle m’a porté le coup de grâce, cette nouvelle à l’effet que le ministre de la Sécurité publique a annoncé, à l’Assemblée Nationale du Québec, la tenue d’une enquête sur la divulgation d’informations confidentielles dans l’affaire Ian Davidson, à la demande du directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Si elle m’a porté le coup de grâce, c’est qu’elle s’ajoute à une liste de décisions et de déclarations qui font la preuve que les membres du gouvernement Charest sont principalement préoccupés à détruire plutôt qu’à construire, malgré cette poudre aux yeux qu’est le Plan Nord.
Détruire le fragile équilibre social à coup de déclarations à l’emporte-pièce, qui sont d’autant plus inacceptables que leur impact est décuplé du fait qu’elles sont relayées par les médias : c’est ce qu’on fait les ministres Line Beauchamp et Yolande James, notamment, concernant les milieux de la construction et des services de garde. La première a-t-elle fait montre d’un esprit de décision quelconque, de la moindre velléité de prendre le taureau par les cornes concernant la corruption dans l’industrie de la corruption? Un système de collusion dont les syndicats, à première vue, ne sont pas les principaux responsables. Quant Mme James, elle s’est permis de ridiculiser les revendications des éducatrices de garderie, faisant montre d’une mauvaise foi criante. Comment croire, ensuite, que les négociations se poursuivront de bonne foi?
C’est exactement le même phénomène que pour l’enquête de la Sûreté du Québec concernant les prétendus coulages. Comme on refuse de s’attaquer aux situations problématiques, mais qu’on ne veut pas avoir l’air totalement inerte, on fait dans la diversion, ce qui est une tentative de manipulation de l’opinion publique. Dans l’entourage des principaux membres du gouvernement Charest, on semble croire que tous ces tirs erratiques vont faire oublier la conclusion à laquelle beaucoup d’entre nous sont arrivés : ce gouvernement ne se préoccupe pas du bien-être collectif, mais des intérêts privés des plus influents de ses partisans.
Mon malaise grandit à mesure que les mois et les années passent. J’ai l’impression tenace que ce gouvernement mené par Jean Charest, et sans doute par une bonne poignée de contributeurs à la caisse électorale du parti, n’a qu’un seul objectif en tête depuis son avènement au pouvoir : créer les conditions favorables pour enrichir, et augmenter la puissance, des favoris du régime. Expression désuette? Rien n’est moins sûr. Plan Nord, système de gestion des services de garde, gaz de schiste : autant d’indices qui donnent à penser que les principales actions du gouvernement Charest sont surtout motivées par des relations de copinage. Le passage au privé de l’ex-ministre Nathalie Normandeau en est un bel exemple…
Si on y ajoute le comportement de certains députés, qui semble indiquer un dédain prononcé face à certains droits fondamentaux obtenus de haute lutte, comme ceux de protester publiquement, de se syndicaliser et de faire la grève, le portrait devient quasiment épeurant. Je tiens à le rappeler : la dérive vers un système totalitaire n’est pas de la science-fiction, mais au contraire, un scénario relativement commun. Dans l’Histoire, les exemples de démocraties qui se transforment en dictatures abondent. Ce n’est souvent pas un coup d’État, mais un suicide collectif dont la pierre angulaire est une Assemblée législative réduite à l’impuissance, et qui, de guerre lasse, accepte de remettre son pouvoir entre les mains d’un seul homme.
Ces années-ci, je suis plongée, pour les besoins de ma série historique en cours, dans une époque qui est exemplaire d’une lutte entre un groupe de députés élus et un groupe de favoris du régime, celle de la Province of Quebec, colonie de l’empire britannique. Croyez-moi : il est excessivement ardu de déconcentrer le pouvoir et les richesses d’entre les mains d’une clique de profiteurs. Car cette clique, justement, a tous les moyens pour repousser l’offensive : contrôle des capitaux, de l’armée, des tribunaux, de la police… Par contre, instiller de l’absolutisme dans une démocratie est beaucoup plus simple. Quasi naturel, oserais-je dire.
J’ignore quel est le message que le gouvernement Charest tente de passer à ceux et celles qui l’alimentent en impôts. J’ose espérer qu’il tente d’en passer un autre que celui du genre « je te donne une job, alors tais-toi », ce qui est l’équivalent d’acheter un vote. Mais moi, ce que je reçois, c’est une série de coups de gueule contre certaines valeurs qui me sont chères, et d’autant plus que je sais à quel point elles sont fragiles. S’il y a coups de gueules, il y a sans doute des crocs-en-jambe en coulisses…
Mais j’ai bon espoir. Dans un passé pas si lointain, les Québécois avaient un sens aigu de la justice, comme je l’ai découvert en faisant ma recherche pour Un pays insoumis. On usait à l’envi d’assemblées de protestation, de pétitions, de requêtes, de cortèges et surtout de ces éloquents charivaris communautaires. Tout n’est pas perdu : si on pouvait se dépouiller de cette vêture de consommateur qu’on souhaite tant nous voir endosser, pour retrouver d’abord celle de citoyen, il deviendrait impossible de nous acheter. C’est par la bourse qu’on nous menotte!
14 février 2012