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Printemps arabe: Pourquoi Al-Qaïda dit soutenir la rébellion syrienne

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Après un long silence, Ayman Al-Zawahiri, successeur d’Oussama Ben Laden à la tête du réseau terroriste Al-Qaïda, a fait une sortie le 11 février 2012. Il a exprimé son soutien à la rébellion contre le régime Assad. C’est une façon de se rappeler à la mémoire de tous et de tenter de manipuler une partie de l’opposition pour, espère-t-il, se trouver un pied à terre sur place.

Du vivant d’Oussama Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri (1951-) était le bras droit du chef historique du réseau terroriste Al-Qaïda. Après l’assassinat au Pakistan, le 2 mai 2011, du Saoudien par un commando américain des SEALs, il lui a succédé à la tête de cette multinationale du terrorisme jihadiste. Si son chef et compagnon de route prisait la communication publique internationale, lui s’est montré plus discret. À coup sûr, un trait de caractère plus qu’une observation scrupuleuse de consignes de sécurité pour des raisons évidentes.

«En avant, les lions de Syrie»

L’ancien chef du groupe radical du Jihad égyptien a livré une prestation vidéo d’un peu plus de huit minutes. Avant d’analyser le contenu de ce message mis en ligne le samedi 11 février sur le réseau social Youtube, arrêtons-nous un moment pour décortiquer son environnement.

Sur un fond d’un rideau vert, une couleur associée aux mouvements islamistes, on voit le chef d’Al-Qaïda porter une tunique et un turban immaculés. Bien que fournie, sa barbe blanche est bien taillée. Il se tient tout droit et regarde sans ciller la caméra d'As-Sahab (nuages), le nom du réseau de télévision d’Al-Qaïda.

Le réalisateur de cette vidéo et ses collaborateurs techniques cherchent visiblement à envoyer un message d’abord et avant tout à leurs sympathisants. Tout comme le chef du réseau terroriste. À savoir qu’Al-Qaïda et son chef se portent bien. Ce message est crucial pour la survie d’un réseau qui ne s’est jamais porté aussi mal depuis les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain. À la traque mondiale de ses combattants, sympathisants et financiers par différents services de renseignement s’est ajoutée une très mauvaise surprise pour lui. Le Printemps arabe est venu balayer la fable jihadiste du califat et a montré combien le réseau terroriste ne fait nullement vibrer la jeunesse du monde arabe. Au lieu d’épouser des valeurs paroissiales et l’idéologie qaidiste de la mort et de la haine de l’Occident, cette force dynamique a choisi la vie et des valeurs modernes et universelles, dont la liberté, la dignité et la justice. Infligeant une défaite cinglante à l’idéologique du jihad.

Dans cette adresse intitulée: "En avant, les lions de Syrie", Ayman Al-Zawahiri enveloppe l’ensemble de son propos de langage jihadiste. Il présente la révolution syrienne comme un mouvement de «moujahidines». Des combattants musulmans qui luttent à mort contre le régime Assad qu’il qualifie de «baathiste, laïc et sectaire». «Un régime pernicieux et cancéreux qui étouffe la liberté des gens en Syrie et qui les pourchasse», dit-il. À l’en croire, les insurgés syriens n’ont d’autre choix que de lutter jusqu’à la victoire contre un «régime de bouchers et de criminels» qu’il accuse de perpétrer des «crimes contre ses citoyens» et ne cesse de louer «ceux qui se rebellent contre» lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le chef d’Al-Qaïda voit dans la lutte du peuple syrien non la quête d’un régime démocratique et libre sur les ruines de la dictature des Al Assad, mais plutôt un combat qui a pour finalité la mise en place d’un régime islamique. D’ailleurs, il incite les Syriens à bâtir «un État dédié au jihad» et qui «défend les pays musulmans».

M. Zawahiri met en garde le peuple syrien contre toute idée de «faire confiance à l’Occident, aux États-Unis, aux gouvernements arabes ou à la Turquie». Selon lui, «la Ligue arabe et ses gouvernements sont corrompus et dépendants (de l’Occident), et donc impuissants» à changer quoi que ce soit à la situation actuelle sur le terrain syrien. S’il invite les Syriens à ne pas dépendre de l’Occident ou de la Turquie, c’est en raison, dit-il, du fait qu’ils «ont eu des contrats, des accords et des partages avec ce régime pendant des décennies, et qui n'ont commencé à les abandonner que lorsqu'ils ont vu le régime vaciller». Autrement dit, ces puissances qui ont trahi le régime Assad pourraient, si leurs intérêts le leur exigent, se retourner contre tout nouveau pouvoir à Damas.

Si le chef d’Al-Qaïda invite les Syriens à ne compter que sur «Allah, vos sacrifices, votre résistance et votre fermeté», autrement dit sur eux-mêmes, c’est parce qu’il stipule que l’objectif des puissances étrangères est de voir le contraire d’une «Syrie islamique, forte, indépendante et fidèle à son héritage» se mettre à la place du régime actuel. Leur préférence va également, dit-il, à l’établissement d’un «régime inféodé à l'Occident», «un régime qui reconnaît l’État d’Israël et se soumet à l’injustice internationale qualifiée de ''légitimité internationale''».

Pour le chef d’Al-Qaïda, il n’y a plus de doute sur la fin prochaine du régime Assad. D’où son exhortation des insurgés à ne pas lâcher prise.

Pour accélérer la chute de cette dictature, il exhorte les islamistes des pays musulmans du voisinage, à savoir la Turquie, l’Irak, la Jordanie et le Liban, à se mobiliser pour apporter toute l’aide dont ils seraient capables à la lutte du peuple syrien. Pour tenter de les y enroler et trouver ainsi une justification du déploiement de ses combattants sur le terrain syrien, il dépeint le régime Assad comme un «ennemi de l’islam» et comme «une menace pour l’ensemble du monde musulman». «Un régime qui a lutté contre l’islam et les musulmans durant des décennies en Syrie et à l’étranger», dit-il. Un régime qui de surcroît «protège la sécurité d’Israël depuis 40 ans» à sa frontière nord et qui, soutient-il, «a participé aux côtés des Américains à la guerre contre l’islam au nom de la guerre contre le terrorisme».

S'il est vrai que Damas avait depuis les années 1970 empêché toute attaque palestinienne on non à partir de son propre territoire contre Israël, ce n'était pas pour protéger la sécurité de l'État hébreu. Faute d'un rapport de forces militaires en sa faveur, elle a privilégié des atouts de guerre asymétrique. D'où une instrumentalisation strictement contrôlée de différents mouvements nationalistes, laïcs ou religieux, comme outils de politique étrangère dans la région.

Aussi, assimiler la lutte contre son réseau terroriste à une «guerre contre l'islam» est trompeur. Al-Qaïda n'est pas l'islam! Et l'islam n'est point Al-Qaïda! C'est même une menace à la sécurité nationale de chaque pays musulman et un motif d'augmentation de l'islamophobie à l'extérieur du monde majoritairement islamique. C'est cette double conscience qui a  facilité la mobilisation de la grande majorité des musulmans, de leur plein gré, dans la lutte contre cette multinationale terroriste. Lui assénant de multiples défaites. Facilitant du coup la mise en place de la stratégie globales américaine en matière de lutte contre le terrorisme jihadiste.

Pour Ayman Al-Zawahiri, la seule option valable face à ce «régime maléfique (et corrompu) qui a opprimé et humilié le peuple syrien et volé ses richesses», c’est d’en finir, par tous les moyens possibles.

À ses yeux, «la route du Golan et de Jérusalem passe par Damas»!Autrement dit, si le peuple syrien veut récupérer le plateau du Golan annexé en 1981, il n’a rien à attendre des négociations de paix avec Israël.

Pour le chef d’Al-Qaïda, l’établissement d’un régime islamique à Damas permettrait non seulement la libération du Golan, mais également de «continuer le jihad» jusqu’à ce que la «bannière de la victoire» soit hissée au-dessus des collines usurpées de Jérusalem», autrement dit la destruction de l'État hébreu.

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Visiblement, le réseau terroriste et son chef sont à la recherche d'une bouée de sauvetage d'une barque en désespérance d’avenir. Mais le peuple syrien n’est pas dupe. Il sait ce que coûte une idéologie totalitaire comme celle du jihad. N'expérimente-il pas depuis des décennies les affres d’une autre idéologie totalitaire? Aussi, mettre en place un régime dédié au jihad, comme le préconise le terroriste en chef, ne serait-il pas une promesse d’une guerre de Cent ans avec Israël et au-delà et un appel à la déstabilisation de toute la région? Dépeindre le peuple syrien comme une nation musulmane n’est-il pas le meilleur moyen trouvé pour pousser les minorités religieuses dans les bras du pouvoir que M. Zawahiri dit pourtant abhorer?

 

16 février 2012



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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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