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Le Printemps arabe: Le Yémen à l’heure de la transition politique

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

À son tour, le président yéménite Ali Abdallah Salih est rattrapé par l’élan du Printemps arabe. Après moult tergiversations, il a été obligé de quitter le pouvoir. Mais des dispositions du plan du Conseil de coopération du Golfe de sortie de crise, entre autres, pourraient hanter, à moyen terme, le Yémen.

Une fois que le Printemps arabe a fait chuter deux dictateurs, le Tunisien Ben Ali et l’Égyptien Moubarak, la jeunesse yéménite a cru arriver l’heure de se débarrasser de son autocrate et de la mainmise de sa famille et de son parti, le Congrès général du peuple (CGP), sur le pays. Depuis le 27 janvier 2011, elle n’a cessé de manifester notamment à Sahat At-Taghyir (Place du changement) à Sanaa son exigence du départ du président Ali Abdallah Saleh, l’établissement d’un régime démocratique et la fin du règne de l’impunité et de la corruption. La diversité des moyens d’action (manifestations, créativité culturelle, médias sociaux…) et le pacifisme de la jeunesse lui ont permis de bâtir une large coalition en faveur du changement de régime (étudiants, femmes, chefs religieux, chefs tribaux, minorité, nationalistes, socialistes, libéraux, indépendants…). Tous unis autour du même slogan: «Irhal» (Dégage!).

Pour rappel, M. Saleh est un militaire de carrière qui préside le Yémen depuis 1978.

La feuille de route de transition du Conseil de coopération du Golfe (CCG)

Déterminé à rester au pouvoir, M. Saleh a cru que le recours à une répression sanglante allait sauver son règne. Mais c’était mal juger l’étendue du discrédit le frappant. Au lieu de briser l’élan révolutionnaire de la jeunesse, ses blindés n’ont fait qu’attiser encore davantage la colère populaire. Lui gagnant de nouveaux soutiens de taille, dont d’anciens collaborateurs militaires et soutiens et alliés tribaux du président lui-même. Ni son engagement le 3 février 2011 devant son peuple à ne pas se représenter à l’expiration de son mandat en 2013 ni à transmettre le pouvoir à son fils, ni encore ses promesses de réforme constitutionnelle pour le mois de mars et des élections générales anticipées dans un délai d’un an ne lui ont été d’une utilité quelconque. Il est revenu à la charge en mois de mars, en limogeant le gouvernement et en promettant de nouveau un référendum constitutionnel et des élections anticipées présidentielle et législatives. La nouveauté cette fois était de promettre son départ pour la fin de 2011 et non plus en 2013, à la fin de son mandat. Mais, la jeunesse n’a pas été dupe. Elle a intensifié sa mobilisation.

Le président yéménite comptait visiblement sur le précédent bahreïni pour voir ses collègues du Conseil de coopération du Golfe (CCG) fermer leurs yeux sur ce qui se passait dans son pays ou carrément lui apporter leur concours pour venir à bout de la révolution populaire. Mais c’était minimiser l’exaspération à son égard de ses voisins et le nouveau climat régional et international.

L’Arabie saoudite savait la gravité des menaces à la sécurité nationale de son voisin méridional et craignait qu’elles n’affectent sa propre sécurité nationale. Au lieu de s’atteler à la résolution des conflits lancinant depuis de nombreuses années (voir des décennies) dans son pays, M. Saleh semblait préférer laisser pourrir la situation. Il espérait ainsi à la fois diviser la société pour mieux régner, se donner les allures d’un incontournable arbitre et capter une rente étrangère de situation de crises. Pendant ce temps, des menaces comme la révolte chiite, la vague sécessionniste et le danger d’Al-Qaïda prenaient de l’ampleur. Ils menacent désormais l’existence même du Yémen  (http://www.tolerance.ca/Article.aspx?ID=108211&L=fr). C’est dans ce contexte de crise politique majeure que les voisins arabes s’étaient alarmés de l’éclosion du nouveau foyer révolutionnaire dans leur voisinage.

Devant le refus catégorique du président Saleh de renoncer au pouvoir conformément à l’exigence de manifestations pacifiques objet de répression sanglante, la crise menaçait de dégénérer en guerre civile, avec des retombées régionales. À ce stade, Riyad est intervenu dans ce qu’elle considère comme son pré carré méridional.

En raison de l’absence de volonté du régime Saleh à débloquer la situation de crise, le CCG a dépêché une mission sur place. Cette délégation bénéficiait du triple soutien diplomatique onusien, américain et européen. Si l’opposition avait fait montre d’ouverture, M. Saleh a voulu gagner du temps, tout en continuant de faire semblant de chercher une sortie de crise. Il sera obligé en mois de juin 2011 de se rendre à Riyad pour recevoir des soins après avoir été  grièvement blessé lors d’une attaque du palais présidentiel. Il y est resté jusqu’au mois de septembre.

Le 19 septembre, MM. Abdellatif El-Zayani, envoyé du CCG, et Jamal Benomar, l’émissaire onusien, se sont retrouvés à Sanaa pour assister à la signature d’un plan de sortie de crise.

Cette feuille de route accorde au président Saleh «l'immunité totale contre toute poursuite légale ou judiciaire», et à ses collaborateurs civils, sécuritaires et militaires une «immunité partielle» couvrant les seuls «actes politiquement motivés, accomplis dans l'exercice de leurs fonctions officielles». Mais en excluant les «actes terroristes».

L’immunité de M. Saleh couvre tous les crimes commis sous son long règne, incluant le meurtre des centaines de manifestants durant les dix derniers mois.

Plusieurs organisations des droits de la personne ainsi que la commission onusienne des droits de l’Homme et l’émissaire spécial de l’ONU, M. Benomar, ont critiqué le fait d’accorder l’immunité totale à M. Saleh. Pour eux, cette loi ignore les droits des victimes de la répression menée par les forces de sécurité yéménites.

Cette feuille de route prévoit également la démission du président, le transfert de ses prérogatives à son vice-président, M. Abd-Rabo Mansour Hadi, la formation d’un gouvernement d’union nationale, la tenue d’élections présidentielle (le 21 février) et législatives anticipées. M. Hadi sera seul candidat pour un mandat intérimaire de deux ans (voir la dépêche de l’AFP, 21 janvier 2012).

Le président sortant s’est rendu à Riyad pour signer, le 23 novembre, l'accord de transfert du pouvoir du CCG. Ouvrant la voie à la fois au vote unanime, le 21 janvier, par un parlement yéménite en faveur de l’immunité de M. Saleh, et à la transition politique. Ce vote a été facilité par la domination de l’Assemblée par 238 députés (sur 301 élus) du CPG.

La jeunesse, fer de lance de la révolution, a rejeté cet accord. Elle voulait notamment voir M. Saleh et ses collaborateurs rendre des comptes pour la répression meurtrière du soulèvement pacifique. Mais si M. Saleh réussit à obtenir ce qu’il demandait pour lui-même et pour sa famille, il n’a pas pu protéger ses proches collaborateurs d’éventuelles poursuites pour tous «actes» qui ne soient pas «politiquement motivés» et qui ont été «accomplis» en dehors de «l'exercice de leurs fonctions officielles».

Autre motif d’insatisfaction à l’égard du plan arabe est le caractère ambigu de l’expression «actes terroristes». On ne sait ce que cela peut (ou non) recouvrir.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les défis de la transition politique yéménite

Le 22 janvier 2012, M. Saleh s’est adressé à la nation. En présence de son conseiller politique, M. Abdul-Karim Al-Eryani, de son vice-président, M. Hadi (promu pour l’occasion au rang de maréchal), et ses principaux collaborateurs politiques, militaires et sécuritaires, il a appelé l’ensemble des forces politiques à se réconcilier et à œuvrer à l’établissement de la paix. Il a aussi ajouté: «Je demande pardon au peuple yéménite, hommes et femmes, pour tout manquement pendant mes 33 ans de pouvoir».

Son départ du pouvoir ne signifie ni la fin de son influence sur la vie politique de son pays ni la fin de la crise structurelle du Yémen.

Il est vrai que M. John Brennan, le chef du contre-terrorisme au sein de l’administration américaine, s’était activé, durant plusieurs semaines, pour trouver un refuge pour le président sortant. Mais ni l’Arabie saoudite ni les Émirats arabes unis n’ont voulu de lui. Encore moins les États-Unis, qui ne pouvaient se permettre un nouveau couac dans leurs relations avec le monde arabo-musulman (le souvenir du Shah est encore assez frais dans les mémoires de plusieurs à Washington et au Moyen-Orient). Si l’Oman ne s’y était pas refusé, le Maroc a fait partie des lieux de refuge envisagés. D’ailleurs, les réseaux sociaux, dont Facebook, ont donné un avant-goût du rejet de nombreux internautes Marocains de cette hypothèse.

Qu’il retourne dans son pays, comme il l’avait déclaré juste avant de partir pour les États-Unis pour des raisons médicales, ou qu’il se réfugie dans un pays limitrophe du sien, il sera possible pour lui de manipuler les ficelles du jeu politique yéménite. Cette manipulation sera rendue aisée grâce au concours d’une multitude de facteurs. On peut citer à ce propos trois éléments: la profonde division de la société, le degré inflammable de la polarisation de ses forces sociales et le contrôle par de proches parents de postes clés au sein de l’appareil sécuritaire ou par des partisans du CPG de maroquins au sein du gouvernement ou de la haute fonction publique.

Le président sortant avait toujours instrumentalisé la fragmentation de la société pour pouvoir se maintenir au pouvoir très longtemps. La mise en place d’un vaste réseau de patronage et les alliances changeantes à son profit servaient ce même dessein. Mais il avait fini par perdre la main.

En se retirant du devant de la scène, il laisse à ses successeurs un pays au bord du précipice. Une nation confrontée aux menaces de sécession de la partie Sud d’un territoire unifié au prix du sang. Sans oublier le danger que représentent pour la sécurité nationale Al-Qaïda et les Houthistes. Sans parler du bilan catastrophique en termes de l’Indice du développement humain et des traces de décennies de violations des droits de la personne.

Toute élite au pouvoir qui voudrait vraiment réussir la transition politique en cours devrait se préoccuper de cette situation explosive. Évidemment, il faudrait associer les différentes forces d’opposition qui ne prônent pas la violence à tout processus menant à l’élaboration d’un nouveau contrat social entre l’État et la société.

Un des chantiers de cette transition devrait être une réforme constitutionnelle en rupture avec l’ère précédente. Il faudrait aussi attacher une attention particulière à la question de la justice transitionnelle pour pouvoir mener à bien l’impérative réconciliation nationale. À ce propos, la commission sud-africaine Vérité et justice pourrait, malgré ses limites, servir de cas d’école au Yémen. Dans ce cadre délicat, toute rupture avec l’ère d’impunité sous M. Saleh ne peut faire l’économie, d’une part, de la prise en charge financière, psychologique et médicale des victimes et de l’écoute du récit de leur traumatisme, et, d’autre part, l’identification de manière claire des responsables au sein de la chaîne de commandement sécuritaire des pratiques répressives prévalant durant ces décennies de plomb. Avec des poursuites au pénal pour tout responsable de crimes contre l’humanité ou crimes de guerre. Évidemment, il sera de la responsabilité politique du nouveau président de la République de présenter ses excuses, au nom de l’État, à toutes les victimes ou leurs ayant-droits pour le préjudice causé.

**

Grâce à la mobilisation du peuple, une page de l’histoire du Yémen vient d’être tournée. Les premières décisions d’importance que le régime de transition aura à prendre montreront s’il est vraiment déterminé à rompre avec les pratiques du passé ou si le saléhisme continuera de prévaloir sans le président sortant.

31 janvier 2012



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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