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Printemps arabe: Pourquoi Bachar El-Assad rejoue la carte de «l’amnistie»

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le régime Assad joue sa survie depuis le 15 mars 2011. Devant la pression grandissante domestique et internationale, Damas a pris l’habitude de faire semblant d’être de bonne volonté. La dernière tentative à ce jour en ce sens est l’annonce le 15 janvier 2012 d’«amnistie générale».

Depuis le 15 mars 2011, le peuple syrien ne cesse de manifester son hostilité au régime autoritaire de Bachar El-Assad. Aux mobilisations populaires pacifiques répondent les balles réelles d’une machine de répression désormais sans bornes. Faisant plus de 5000 morts, selon le dernier décompte fait en décembre par l’ONU. Au lieu de mettre un terme à la mobilisation populaire, cette répression sanglante ne fait qu’attiser la colère de la population et met dans l’embarras ce qui reste des alliés de Damas.

Face aux pressions de plus en plus fortes de la «communauté internationale», le régime tyrannique a pris, ces derniers mois, l’habitude d’afficher une volonté d’ouverture de façade. L’«amnistie générale» annoncée le 15 janvier est le dernier exemple à ce jour de cet exercice de relations publiques qui d’ailleurs ne dupe plus personne.

Bachar El-Assad et la carte de «l’amnistie»

Le 15 janvier, l’agence officielle SANA a annoncé que le président Bachar El-Assad a promulgué une «amnistie générale» pour les crimes commis pendant les événements (sic…) qui secouent le pays entre le 15 mars 2011 et le 15 janvier 2012 (le décret numéro 10, voir le site web de SANA).

Cette mesure concerne essentiellement, aux dires du communiqué de SANA, des infractions à «des lois sur les manifestations pacifiques, le port ou la possession illégale d'armes et les déserteurs de l'armée». Mais ces derniers devraient au préalable se livrer aux autorités d’ici au 31 janvier 2012.

Mais comme il fallait s’y attendre, aussitôt «l’amnistie générale» annoncée, aussitôt l’opposition l’a rejeté.

En décortiquant les éléments de ce décret, on se rend compte qu’il s’agit en fait d’une manœuvre damascène destinée à gagner du temps en attendant l’épisode des élections législatives anticipées prévues pour le mois de février prochain.

D’abord, ce n’est pas la première, mais la quatrième «amnistie» à être décrétée depuis le début de la révolution syrienne. Les précédentes l’ont été le 31 mai, le 21 juin et le 4 novembre.

Mais ces mesures dites d’«ouverture» n’avaient nullement dans le passé dissuadé les forces de sécurité de Damas de mener une meurtrière répression des manifestations populaires non-violentes. D’ailleurs, au moment même où SANA levait le voile, ce 15 janvier, sur le nouveau décret d’«amnistie», l’armée encerclait (ou investissait) plusieurs villes et les Shabiha (milices Alaouites) continuaient leur campagne meurtrière. Faisant de nouvelles victimes innocentes, de tout âge, y compris de très jeunes enfants…

À ce premier aspect s’ajoute un second éclairage montrant le caractère manœuvrier de la démarche de Bachar El-Assad et son entêtement à nier la réalité sur le terrain.

Pour Damas, offrir «l’amnistie générale» est un geste de magnanimité de sa part puisqu’ il s’agirait d’une chance accordée, de son propre chef, aux «fautifs» pour qu’ils «ne répètent plus leurs forfaits à l’endroit de la patrie et de leurs compatriotes». On est donc, du point de vue de Damas, loin d’une concession faite sous la contrainte de la révolution populaire. D’ailleurs, la télévision d’État n’a cessé depuis la première «amnistie générale» de relater les supposées déclarations repentantes d’anciens prisonniers s’engageant à ne plus faire de tort à la patrie, tout en affirmant que ce qui se passe au pays est la conséquence d’un complot ourdi par des puissances étrangères. Sans oublier leur souhait que la sécurité et la paix y soient restaurées de nouveau.

En matière de propagande, Damas aurait pu faire preuve d’une meilleure créativité...

Visiblement, cette posture rhétorique du communiqué de SANA cherche à donner l’impression que le régime tyrannique garde encore l’initiative sur le terrain et contrôle l’agenda politique. Mais rien n’est moins sûr.

L’annonce de la ''nouvelle'' «amnistie générale» intervient dans un contexte particulier. D’abord, l’armée fait face à une véritable hémorragie. De plus en plus de troupes, dont des officiers de différents rangs, font défection et rejoignent les rangs d’une «Armée syrienne libre» basée dans la zone turque frontalière de la Syrie. Ces hommes ne cessent d’harceler l’armée et les forces de sécurité régulières, mènent des opérations de sabotage et essayent de protéger les manifestants dans différentes parties du territoire, avec plus ou moins de succès. En promettant l’«amnistie» à tout déserteur se rendant armes et bagages aux autorités, Damas espère, peut-être, enrayer le processus frappant son armée depuis quelques mois. En vain!

Ensuite, cette «amnistie» est annoncée au moment même où une délégation d’observateurs de la Ligue arabe est sur place pour observer l’application par Damas du protocole arabe de sortie de la crise politique actuelle. Ce décret est visiblement destiné à convaincre cette délégation de sa bonne foi.

Enfin, cette annonce intervient au moment même où le secrétaire général des Nations unis fait de nouveau montre de signes d’impatience. Non loin de la frontière syrienne, M. Ban Kee-Moon a demandé, depuis la capitale libanaise, au président syrien: «mettez fin à la violence, arrêtez de tuer vos concitoyens, la répression mène à l'impasse» (voir la dépêche AFP et Reuters, 15 janvier 2012). Un camouflet cinglant à l’égard de l’homme fort de Damas.

**

En annonçant le décret d’«amnistie générale», le régime tyrannique d’Assad cherche visiblement à donner l’impression qu’il se conforme à une des demandes de la Ligue arabe. Mais cette initiative ne peut faire illusion ou convaincre d’un quelconque engagement réel de la part de ce régime en faveur de la réconciliation et du dialogue national. D’ailleurs, le parti Baath, dont M. Assad est le chef, a d’ores et déjà affiché ses couleurs. Pour lui, il ne saurait être question de la remise en question de sa prépondérance sur la vie politique dans le pays, ce qui revient à une promesse de statu quo pour le peuple syrien. Sans oublier la répression meurtrière de la population qui continue de plus belle sur une base quotidienne.

21 janvier 2012



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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