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Printemps arabe: La formation du gouvernement de coalition d’Abdelillah Benkirane au Maroc

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le 3 janvier 2012, le chef de l’État, Mohamed VI, a assermenté le nouveau gouvernement de coalition ''dirigé'' par Abdelillah Benkirane. La composition hétéroclite de ce cabinet peut lui jouer des tours.



La fuite de l’ancien président tunisien, Zine El-Abidine Ben Ali, et la chute de son régime autoritaire ont donné naissance au Printemps arabe et à son avatar marocain, le Mouvement du 20 février. Depuis, ce mouvement pro-démocratie ne cesse de militer en faveur de l’instauration d’un régime démocratique et d’une justice sociale. Il lutte également contre la corruption gangrénant l’ensemble de l’édifice de l’État.

Pour tenter d’éviter le même sort que celui de ses collègues tunisien et égyptien, le roi marocain, Mohamed VI, a promis un train de réformes politiques, sociales et économiques répondant aux demandes de la jeunesse marocaine. Mais force est de constater que le premier jalon de ces réformes promises, à savoir la Constitution octroyée et soumise au référendum le 1er juillet 2011, n’a pas été à la hauteur des revendications populaires. Au lieu de livrer une monarchie parlementaire (principale revendication du mouvement du 20 février), cette loi fondamentale controversée a non seulement préservé à la monarchie sa prééminence sur toute autre institution politique, mais elle a également renforcé sa mainmise sur le pouvoir. À ce propos, la promotion rhétorique du Premier ministre au titre de ''chef de gouvernement'' n’a rien changé à la distribution réelle des valeurs du pouvoir au sein de l’État autoritaire.

À cette première déception du mouvement de contestation s’est ajoutée une seconde. Lors de la campagne électorale controversée des législatives du 25 novembre, la monarchie s’est encore une fois donnée les moyens de contrôle de toutes les étapes du processus électoral. L’objectif visé ici étant de faire l’économie de toute ''surprise'' non désirée.

À l’occasion du dévoilement des résultats de ces consultations, le Parti de la justice et du développement (PJD), une formation islamiste, est arrivé en tête des formations électorales (107 sièges sur un total de 395 maroquins). Le 29 novembre,  son chef Abdelillah Benkirane (1954-) est chargé par le chef de l’État, Mohamed VI, de former un nouveau gouvernement, conformément à l’article 47 de la dernière révision constitutionnelle.

Gouvernement de coalition et couleuvres royales

Il a fallu attendre plus d’un mois d’intenses négociations après les législatives anticipées pour qu’enfin le premier gouvernement marocain ''dirigé'' par un leader islamiste puisse voir le jour. Il a été assermenté par Mohamed VI le 3 janvier au Palais royal de Rabat.

Faute de majorité en Chambre basse du Parlement à cause d’un système électoral fait sur mesure, le vainqueur des élections devait s’allier avec d’autres formations politiques pour pouvoir former un cabinet. Avec comme résultat, la formation d’un gouvernement de coalition forcément hétéroclite et donc d’avance miné de l’intérieur.

Dès le lendemain du dévoilement des résultats des législatives, les dirigeants du PJD s’étaient dit intéressés à gouverner avec la Koutla démocratique. Il s’agit d’un cadre incluant depuis 1992 trois formations du gouvernement sortant: le conservateur Parti d’Istiqlal (PI: 60 députés), l’Union socialiste des forces populaires (USFP: 39 élus) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS: 18 députés), deux formations de gauche.

Si le PPS n’avait pas résisté aux avances de M. Benkirane, l’USFP a quant à elle fini, le 4 décembre, par décliner l’offre. Sa direction était divisée sur l’opportunité d’y participer et une partie de sa base (ou ce qu’il en reste) s’est montrée hostile à l’alliance avec les islamistes de Benkirane. Renouant avec l’opposition.

De son côté, le vieux Istiqlal avait essayé, jusqu’à la veille de l’assermentation du nouveau cabinet, de forcer la main au Premier ministre désigné pour que soit améliorée sa part des portefeuilles ministériels. C’était sa manière de contenir la fronde de plusieurs de ses notables à l’ambition ministérielle débordante. Les protestataires ont reproché au secrétaire général du parti et Premier ministre sortant, M. Abbas El-Fassi, de proposer plusieurs candidats à la ministrabilité qui n’ont pas (ou plus) d’attaches avec le parti ou qui s’en sont éloignés depuis de nombreuses années. À ce propos, deux noms revenaient souvent dans la bouche des mécontents: Mohamed El Ouafa et Youssef Amrani. M. El Ouafa est ambassadeur et beau-frère du chef du parti. M. Amrani est quant à lui un haut fonctionnaire au ministère des affaires étrangères. Il est devenu secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée (UpM). M. El Fassi avait proposé le premier pour combler le portefeuille de ministre de l’éducation nationale et le second pour celui de ministre délégué aux affaires étrangères.

Comme il est de coutume au Maroc, le Palais a mis son grain de sel dans cette mêlée pour calmer les esprits de certains, susciter des vocations chez d’autres ou encore récompenser de loyaux serviteurs.

Au lieu de recruter les trois composantes de la Koutla démocratique (117 sièges) dans son gouvernement de coalition, M. Benkirane devait se passer de l’USFP. Se retrouvant par conséquent avec le PI (60 sièges), le PPS (18 députés) et le Mouvement populaire (MP: 32 élus). Avant de déclarer, le 6 décembre, son alliance avec le PJD, c’est ce même MP qui faisait partie de l’«Alliance pour la démocratie», une coalition créée par Fouad Ali El-Himma, un intime de Mohamed VI et proche conseiller et véritable chef du Parti Authenticité et Modernité (PAM: 47 sièges), pour combattre la formation islamiste… En rejoignant la coalition de ''l’ennemi'' d’hier, le ''parti'' de M’Haned Laensar participe à une stratégie du Cabinet royal œuvrant au remodelage du paysage politique des cinq prochaines années.

La coalition gouvernementale est donc hétérogène. Elle est également loin d’être à l’abri de tout soubresaut. Le nouveau Premier ministre désigné le sait parfaitement. D’où la nécessité pour lui et pour son ''parti'' de capter les signaux à venir du Palais royal s’ils veulent préserver la cohésion d’une coalition bancale. C’est pour cette raison également qu’il ne faudrait pas s’étonner si le ''parti'' islamiste faisait dans les prochaines années la promotion du maître-mot de ''responsabilité'' et faisait profil bas face aux couleuvres à venir du Palais royal.

Sur les 31 ministres et ministres délégués du nouveau gouvernement, vingt-quatre sont de nouveaux venus et trois autres n’ont pas changé de poste: MM. Ahmed Taoufiq, Abdellatif Loudiyi et Aziz Akhennouch.

Le PJD s’est réservé onze postes, en plus de celui de Premier ministre: huit ministères (affaires étrangères et coopération pour Saad-Eddine El Othmani, justice et libertés pour Mustafa Ramid, enseignement supérieur, recherche scientifique et formation des cadres pour Lahcen Daoudi, équipement et transport pour Aziz Rabbah, communication et porte-parole du gouvernement pour Mustapha El Khalfi, industrie, commerce et nouvelles technologies pour Abdelkader Aâmara et relations avec le parlement et la société civile pour Lahbib Choubani), un ministère d’État (Abdellah Baha) et deux maroquins de ministre délégué (le premier, c’est Idriss Azami Al Idrissi auprès du ministre de l'économie et des finances chargé du budget, le second, c’est Mohamed Najib Boulif auprès du chef de gouvernement chargé des affaires générales et de la gouvernance). Bassima Hakkaoui est la seule femme dans ce gouvernement. C’est un net recul féminin par rapport à ce qui était la pratique depuis les années 1990. Même le Premier ministre conservateur Abbas El-Fassi avait fait mieux à ce chapitre. Il avait nommé sept ministres femmes entre 2007 à 2011. Aussi, le type de portefeuille accordé à l’islamiste (ministère de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social) met à nu la vision traditionnelle du rôle de la femme dans la vie publique qu’a son chef et ses alliés coalisés.

Cette islamiste est connue dans les milieux politisés pour son hostilité au projet progressiste d’intégration des femmes marocaines au développement. Un projet porté au début de ce siècle par la gauche gouvernementale marocaine. On l’a vu se mobiliser dans la marche des forces conservatrices hostiles à ce projet. Cela ne l’a pas empêché d’être en 2002 parmi les premières Marocaines à bénéficier de la mesure de quota fruit de ce même plan de développement et siéger ainsi à la Chambre des représentants. Elle a également voté contre la ratification par le Maroc du Protocole des Nations unies contre toutes les formes de discriminations contre les femmes. À la lumière de ce passé politique controversé, les féministes devraient rester sur leurs gardes quant aux propositions que cette politicienne sera amenée à présenter. Elles devraient à ce propos se mobiliser pour que la ministre conservatrice sache combien elles tiennent à ce qu’elles avaient arraché de haute lutte en termes de droits à un pouvoir conservateur.

Le PPS a obtenu quatre maroquins (le ministère de l’habitat, de l’urbanisme et de la politique de la ville pour son chef Mohamed Nabil Benabdallah, le ministère de l’emploi et de la formation professionnelle pour Abdelouahed Souhail, le ministère de la culture pour Mohamed Amine Sbihi et le ministère de la santé pour El Hossein El Ouardi).

Le PI a obtenu quatre ministères (l'éducation nationale pour Mohamed El Ouafa, l'économie et les finances pour Nizar Baraka, l'énergie, les mines, l'eau et l'environnement pour Fouad Douiri, l'artisanat pour Abdessamad Qaiouh) et un portefeuille de ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé des Marocains résidant à l'étranger pour Abdellatif Maâzouz. En plus d’avoir su résister à ses détracteurs au sein de son parti, M. El Fassi a permis à deux de ses anciens collaborateurs (MM. Baraka et Maâzouz) d’intégrer le nouveau gouvernement. Ce qui  montre que le chef istiqlalien a plus d’un tour dans son sac…

Le MP a obtenu trois ministères (l’intérieur pour  son chef M’Haned Laensar, la jeunesse et les sports pour Mohamed Ouzzine et le tourisme pour Lahcen Haddad) et pour Abdelâdim El Guerrouj un poste de ministre délégué auprès du chef de gouvernement avec la charge de la fonction publique et de la modernisation de l'administration.

À côté de ces ministres issus de formations politiques se trouvent cinq autres dits «indépendants» ou «technocrates». Autrement dit, des proches du Palais royal. Quatre d’entre eux sont placés à la tête de secteurs sur lesquels la monarchie exerce une mainmise totale et ne veut à aucun prix les partager avec quiconque. Ces hommes de confiance sont MM. Ahmed Toufiq (ministre des Habous et des affaires islamiques), Driss Dahak (secrétaire général du gouvernement), Abdellatif Loudiyi (ministre délégué auprès du chef de gouvernement chargé de l'administration de la défense nationale) et Charki Draiss (ministre délégué auprès du ministre de l'Intérieur. La nouveauté cette année est celle de compter un ministère jadis politique, en l’occurrence celui de l'agriculture et de la pêche maritime, parmi ceux dits cette année «techniques». D’ailleurs, son titulaire, M. Akhannouch avait renoncé à son étiquette RNI pour s’y qualifier. Une autre formation se trouvant donc dans l’opposition.

La distribution des valeurs gouvernementales montre également que quand il s’agit de ministères relevant du domaine dit réservé de la monarchie (affaires intérieures et diplomatiques), ce sont en fait lesdits ministres délégués qui en seront les véritables donneurs d’ordres et non leurs titulaires officiels qui agiront en fait comme des paratonnerres en cas de conflit. Cela rappelle la situation qui a prévalu depuis l’arrivée de Mohamed VI au pouvoir dans des ministères comme l’intérieur et les affaires étrangères.

**

M. Benkirane sait qu’il doit, en quelque sorte, sa désignation comme nouveau Premier ministre au Mouvement du 20 février. Il sait aussi que le temps lui est compté et que le mouvement pro-démocratie, qui a rejeté sa proposition de dialogue, n’a pas dit son dernier mot. D’où l’obligation de résultat assez rapide et tangible. Autrement, les chances de son parti aux prochaines élections locales seraient compromises.

5 janvier 2012



* Le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane. Crédit de l'image: Wikipedia.org


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Il y a actuellement 2 réactions.

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Commentaire à la chronique de Aziz Enhaili
par Farid Mnebhi le 6 janvier 2012

Commentaire à la chronique de Aziz Enhaili

Monsieur Enhaili, j’ai lu avec une grande attention et intérêt votre chronique intitulée  Printemps arabe : la formation du gouvernement de coalition d’Abdellilah Benkirane au Maroc.

Je me permettrais d’apporter certains correctifs à vos propos.

1/ Comme tout gouvernement de coalition, le cabinet Benkirane est formé de plusieurs partis politiques. Le terme de « composition hétéroclite » que vous usité est hors sujet. Les 4 partis gouvernementaux ont signé une charte gouvernementale et auront donc un programme commun. Premier non sens de votre exposé.

2/ La nouvelle Constitution marocaine n’a pas été octroyée. Elle a été discutée et validée par tous les partis politiques, syndicats, organisations sociales et non gouvernementales marocains avant d’être soumise à référendum. Cette Constitution répond parfaitement aux revendications et aspiration du peuple marocain .Dans le cas contraire, la majorité des partis politiques n’aurait participé aux législatives de novembre dernier.

3/Le mouvement du 20 février ne représente nullement le peuple marocain et il est totalement marginalisé par la population marocaine.

4/De plus la comparaison entre le Maroc, la Tunisie et l’Egypte relève d’une pleine méconnaissance des systèmes politiques de ces pays et de leur sociétés.

Donc seconde grosse méprise dans votre analyse.

5/Ensuite, et sans retenu aucune, vous prétendez que les législatives du 25 novembre 2011 ont été contrôlées du départ à l’arrivée par l’Etat marocain. Il me semble que vous n’avez pas lu les rapports des organisations et observateurs internationaux présents sur place de la période pré-électorale à celle post électorale. Vous avez également occulté les déclarations des gouvernements étrangers qui ont reçu des câbles de leurs ambassadeurs accrédités sur place.

En conséquence cette troisième assertion est sans fondement et répond plus à un parti pris.

4/ S’agissant du terme dévoilement des résultats, j’attire votre attention que ce terme est douteux. Dans une consultation, on parle plus de proclamation de résultats. Ce qui confirme votre parti pris

5/ Je vous renvoie à vos chères études de sciences politiques, pour vous confirmer que de nombreux pays ont un gouvernement de coalition. Et pourtant ils ne sont pas minés de l’intérieur. Je vous cite pour exemple, l’Allemagne.

6/ S’agissant de la présence des femmes au gouvernement Benkirane, le PJD en présenté une. Ce que les autres membres de la coalition n’ont pas fait. Donc la formation de Benkirane doit être absoute de machisme.

Cela fait de nombreuses erreurs de discernement dans la réalité des faits et dans de l’analyse que vous en faites.

7/Pour le reste vous faites du copier-coller.

En conclusion, Monsieur Aziz Enhaili, je suis dans le regret vous dire que vous vous êtes planté en toute beauté dans votre analyse.

En vous demandant de bien vouloir publier et diffuser ce commentaire. Une réponse par courriel m’obligerait. Cordialement .Farid  Mnebhi.

Formation de gouvernement BENKIRANE
par maachi le 10 janvier 2012

Je suis lecteur de TOLERANCE et je ne peux q apprecier tous les articles concrnant mon pays le MAROC que soit positifs que negatifs Neanmoins je voudrai faire rappeler a vos chers lecteurs que le MAROC est une ancienne royaute de plusieurs siecles et de cela ne peut etre comparee a une republique de creation recente et survenue apres plusieurs revolutions sanguinaires.Il est vrai que nous sommes nullement parfaits mais nous nous corrigeons a chaque occasion et toujours sous une royaute que nous aimons tous et non sous un mouvement qui a aucune assise publique.

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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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